‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 461 sur 504 · LES GENHES ET LES ŒUVRES. — LA CRtTigUE · texte numérisé non relu

LES GENHES ET LES ŒUVRES. — LA CRtTigUE

Depuis que Taino el Berian ont disparu, les maîtres de la critique ont été des hommes qui paraissaient se soucier peu ou être

LA LITTÉRATURE EN FORMATION. Iil3

peu capables de construire une philosophie générale, et dont l'activité semblait s'entermcr dans le domaine de la littérature. Tous, cependant, en ont franchi les limites un certain jour, pour tirer les conséquences pratiques de leurs idées, et s'attaquer aux problèmes politiques et sociaux.

Au premier rang, par l'importance do l'œuvre et loriginalité du caractère, se place M. brunelière'. Malgré sa volonté hautement publiée de faire une cônstnicTrOn impersonnelle et objective, ses écrits laissent deviner un fonds de pessimisme un peu amer et très énergique. ïl a appliqué à l'élude de la littérature un fort tempérament de polémiste et d'orateur, une rare puissance d'abstraction, de logique et de synthèse, une grande richesse d'information bibliographique et chronologique ; et tout cela par soi-même valait déjà beaucoup : mais il y a ajouté, heureusement, des impressions fines et originales, de vives intuitions déterminées au contact des œuvres, un goût esthétique enfin aussi sûr que prompt, qui lui ont fourni des matériaux excellents pour ses imposantes constructions. Il a plus que personne remis en honneur le xvii<^ siècle et le naturalisme classique. 11 a un peu durement d'abord, puis avec un excès, à mon sens, de plus en plus injuste, proclamé l'infériorité littéraire du xvni« siècle, comparé à son devancier. 11 a fait une rude et efficace guerre au naturalisme français : il a anéanti les prétentions tapageuserêl confirme les titres durables du roman contemporain. 11 a défendu l'autorité et la tradition, en marchant assez librement dans des voies nouvelles. Il a toujours recommandé lobjectivité de l'œuvre d'art, le respect de la nature fidèlement rendue, et il a toujours aflirmé que les œuvres d'art valent par les idées qu'elles traduisent, parla force morale qu'elles contiennent. Venant après Taine, il a ouvert et rempli un chapitre nouveau de l'histoire de la critique. En appliquant la doctrine de l'évolution à la littérature il a obtenu deux résultats : évaluer plus justement la près- i sion des œuvres déjà écrites sur les esprits qui créent ensuite 1 d'autres œuvres, faire saillir par conséquent parmi toutes les \ causes de détermination la force de la tradition littéraire; ensuite, \ et surtout, laisser à l'individualité son libre jeu, marquer nette- ' ment, toutes les causes étant définies et classées, ce que l'accident imprévu d'un grand homme qui survient peut apporter de pei'-

1. Ferdinand Brunetière (ISiQ-lOO"/), de l'Académie française, maître de conférences à l'École normale supérieure, directeur de la Revue des Deux Monde?, le Roman naturaliste, ISS?.; Histoire, et litlrrature, 3 séries, 1881-1886; Questions et nouvelles questio7is de critique, IS'.tO. Études critiques sur la littérature fi-ançaiae, 1880-1899 l'Evolution des genres dans l'histoire de la littérature française (évol. de la critique), 1890; les Epoques du théâtre français, 1892; l'Évolution de la poésie lyrique, 1894; Discours de combat, 1900. H. de Balzac, 1906. Histoire de la littérature française classique, en cours de publication depuis 1905.

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Uirbation dans le mouvement littéraire, en le déviant ou eu le transformant. Cette doctrine a forcé les historiens de la litti^rature à rechercher plus scrupuleusement la continuité soit dans les courants d'idées soil dans les genres d'art, et pa? suite à examiner de prés les pioblcmes multiples des époques de transition, si longtemps négligés. On peut seulement refirocher à M. Hrunetière d'avoir poussé trop loin, par ui)e logique artificielle, l'analogie ou l'identification des sciences naturelles et de la littérature, et d'avoir multiplié les formules d'apparence scientifif|ue, aboutissant par là malgré lui à masquer la réalité plutôt qu'à l'exprimer, et à donner l'impression d'une construction arbitraire dans les cas même où il travaillait réellement sur une base d'observations exactes. Il lui est arrivé quelquefois aussi de suppb^er par la logique aux lacunes de l'observation, et de donner ses idées un peu témérairement pour des faits. Mais le principal vice de son système est d'être un système : excellent, en somme, pour appeler l'attention sur certains ordres de problèmes, faire surgir des (jueslions, définir des champs de recherche, la doctrine de l'évolution des genres ne saurait s'imposer à l'histoire littéraire comme suflisant à elle seule et embrassant toute l'étendue d'une littérature. Si on prétend employer cette méthode à l'exclusion de toute autre, on arrive à mutiler la réalité, et à rejeter des écrivains importants, sous le piétexte (^e la méthode ne les rencontre pas. On ignore systématiquement de grandes œuvres, parce que la loi de l'évolution des genres ne semble pas s'y manifester.

Jusqu'en 1894 on pouvait croire M. Brunetière uniquement appliqué à l'étude de la littérature. Depuis 1891-, il nous a montré (lue toute une conception sociale était inscrite dans son esthétique. 11 s'est fait dans l'ordre sôcFal, comme en littérature, l'avocat de la tradition, de lautorilé, et par suite de l'Église, qui incarne pour lui la tradition et l'autorité. Positiviste, il s'est voué à la . restauration du catholicisme. Il n'a pas fait, comme Chateaubriand, un acte de foi, ni la confession publique de sa croyance intime; ce n'est pas sa manière. Mais il a vu dans l'Église le pouvoir spirituel et la hiérarchie séculaire qui pouvaient procurer la paix sociale. 11 a mis au service de sa doctrine politique, d'éclatantes qualités de polémiste et d'orateur. Mais il a du même coup renoncé à cette impersoanalité dont il faisait avec raison la qualité fondamentale du critique; il a souvent sacrifié l'observation impartiale et l'étude exacte des faits à la fougue de l'imagination et aux subtilités de la logique; et même dans les morceaux de littérature qu'il a donnés en ces dernières années, l'éloquence passionnée et apologétique s'est glissée. Il faut souhaiter qu'il

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revienne bientôt à l'histoire littéraire : s'il se donnait tont entier à l'action politique, la perte, pour la littérature, ne serait pas actuellemeni réparable'.

M. Faguet -, se gardant avec soin des théories générales comme deTinformation érudite, nous a donné de curieuses analyses d'esprits. Il ne s'applique qu'à distinguer, à définir les Jtrôs hfoVanx qui se révèlent par les œuvres; et tous ces mélanges de tempéraments, d'intelligences, et irafFections sont dosés par lui avec une (ine précision. Il n'a point d'égal pour construire un esprit, pour en dessiner la structure et en démêler les fonctions essentielles. Il n'y a presque point de grands écrivains ou penseurs dans les cinq siècles de la littérature moderne, dont il n'ait ainsi pris les mesures et donné la description. Son influence a surtout été sensible dans le r;elévement du xvii'= siècle aux dépens du xviue, qu'il a assez maltraité, en regardant les individus plutôt que la société et le mouvement général des idées. Car il a fait beaucoup de monographies, et n'a presque jamais essayé d'étude d'ensemble : il s'est contenté de mettre des préfaces, substantielles et fortes, avec des partis pris un peu trancliants, aux recueils de monographies qu'il publiait. On n'a de lui qu'un livre d'esthétique littéraire, sur le théâtre : œuvre 'de jeunesse visiblement malgré sa tardive publication, mais pleine de vues originales et intéressantes. En ces derniers temps, M. Faguet s'est donné lui aussi à la discussion des questions actuelles d'organisation politique et sociale : il y a porté la même indifférence à l'égard de lérudifenon méthodique, la même puissance d'analyse, et la même richesse d'idées personnelles.

M. Jules Lemaitre * a eu une fortune analogue à celle de Renan : il a passé par un petit séminaire ; et puis il a traversé l'École normale. Il a su, comme Renan, retenir la grâce et la force de deux cultures opposées; et son charme complexe vient de là. Poète, sans s'être mis au premier rang, auteur dramatîïjue,

1. 11 n'est pas revenu à lu liUérulure, ou du moins il a voulu se partager : il n'a pu achever la |)ublicalion ni la rédaction de sa grande Histoire. Et il a laissé une place qui, en effet, de lonprtemps ne sora pas remplie (//' éil.).

2. Emile Faguet (né en 1847), de l'Académie française, professeur à la Sorbonne, la Tragédie au XV/' siècle, 1883; A'otes sur le théâtre contemporain, 3 séries, \S^8-9(); Seizième siècle, 189'»; Dix-septième siècle, 1885; Dix-huitième siècle, 1890; Dix-neuvième siècle, 1887; Politiques et moralistes, 3 séries, 1891, 1898, 1900; Drame ancien, drame moderne, 1898; Gustave Flaubert, 1899; Questions politiques, 1899; Problèmes politiques du temps présent, 1901.

3. Jules Lemaitre (né en 1853), de l'Académie française. Les Contemporains. 6 séries, 1886-1896; Impressions de théâtre, 8 séries, depuis 1888. Poésies : les Médaillons, 1880; Petites orientales, 1883. Romans : Serenus, .ISS6, les Hois, 1893; Dix Contes, 1889. Théâtre : voyez plus bas, p. 1136.

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sans avoir réussi à s'imposer décidément au piililic, il a f.iil hénélicier sa crili(juo de ^^cs dons d'invention poiHique et de création (hamatiiino. Ce qui n'a pas sufli pour l'aire un grand artiste, a donné nu critique une ^'ràce art ist unie dont on est irrésistiblement séduit. On a vu sa fruissance ïe joiir où il a coupé en pleine floraison le succès de M. Ohnel : depuis l'arlicle de M. Lemaitre, bien des gens ont continué de lire M. Ohnel, mais personne plus ne s'en est vanté. Avec son ondoyante et nonchalante allure, ses souples passages du pour au contre, ses halancemcnts ironiques, M. Lemaitre a longtemps eu l'air d'un dilettante qui jongle avec les idées, d'un fantaisiste qui s'amuse. « Au fond, disais-je en 1894, je crois sentir en lui certaines directions desprit très précises, certaines tendances morales très nettes; c'est un Français, un Beauceron, de ferme sens, amoureux de clarté, de vérité, déliant de tout ce qui est trouble, lointain, hors de prise et de portée, de l'exotisme et du symbolisme, très positif en somme on même temps que très artiste. Son scepticisme m'a bien l'air de n'être qu'un moyen de défense. » Il a eu en effet des cuiiosités et des gambades de jeune chat : l'âge venant, il s'est assis dans son vrai caractère, beaucoup plus conseivateur et plus attaché à l'étroite tradition française que son agilité juvénile ne laissait croire. La politique aussi a pris M. Lemaitre, et là encore il a développé son vrai caractère, son esprit de Beauceron. Il mène avec une ardeur exempte de dilettantisme la guerre contre le socialisme-, il est un des grands chefs du nationalisme. Il en a un peu oublié la littérature et s'en laisse oublier '.

Seul, Francisque Sarcey -, qui jadis avait été un solide champion de la libre pensée, n'a pas cédé à la tentation des polémiques récentes, et s'est jusqu'à son dernier jour claquemuré dans son emploi de critique. Son feuilleton dramatique a été son seul champ de bataille. Trente ans durant, et plus, il a défendu dans le même journal sa vérité : et celte vérité, au fond, c'est la doctrine de l'art pour l'art. Ceci est du théâtre, cela ne l'est pas. il n'y a on ceci ni vérité d'observation, ni valeur de pensée : mais

1. Il y est re\eiui en ces derniers temps. Sans abandonner son rôle iioliliqno, converti même à la inanardiie et prodiguant dans les journaux et les banquets les témoifçnagos de »a ferveur candide de néophyte, M. Leinaîire a donné deux (Hudes lilléraires où les amis de son ancienne manière l'ont retrouvé, ou ii peu près : l'une sur Jean-Jacques ilousseau, dont par malheur s.i foi nouvelle ne lui a pas permis de repardor de près les idées, l'anh-e sur Uacinc. non exemple d'exaffération idolAtrique : toutes les deux charmantes en b<'auconp do parties, surtout dans les parlies biographiques (//■■ rt/.j. Une étude sur Fcnelon, un peu faibli' en sa frr.'icc, une autre sur Chateaubriand, où la foi politique do l'auteur lirnl fré(|ucniuii-nl sou admiration lilléraire en échec, sont venue» depuis {li' éd.).

2. Cf. p. 1038. — Depuis, on n entrepris de publier lifn choix do ses foiii'lelons {IJiiaraiile ans de théâtre), qui comprend sept volumes in-18.

c'est du théâtre; applaudissons. Ceci est philosophie, ou poésie, ou nature prise sur le vif; mais ce n'est pas du théâtre : bon à sifller. Il y a un fonds de vérité dans cotte doctrine, en ce qui touche la valeur de la technique, pour chaque art et pour chaque genre. Sarcey connaît comme personne la technique du théâtre français, et je crois bien qu'à peu près tout ce que savent làdessus lesjiommes venus à maturité entre 1870 et 1890, ils le lui doivent.

Mais voici la première erreur : Sarcey a fini par ne plus voir que la technique, et certaine tcciiiiique, celle d'une école française, de Scribe, de Dennery, de M. Sardou. Il a jugé Sophocle, Racine, Shakespeare par rapport à Scribe, à Dennery et à M. Sardou, et ne les a admirés que par ce qu'il retrouvait chez eux ou croyait retrouver de la technique qu'il aimait. Il l'a considérée comme immuable et intangible : tout ce qui ne s'y réduit pas est répréhensible. Par cette vue, il continue la critique classique, maintenant un idéal absolu pour tous les siècles et tous les pays. Et voici la seconde erreur : Sarcey a excellé-à flairer, démêler, dégager le goût du jiublic; au lieu de le hausser à lui, il s'y est rabaissé. Cependant il se vantait volontiers de résister au public et de combattre les succès qu'il savait injustifiés. La vérité était qu'il s'opposait aux inconséquences du public: il le blâmait de mal appliquer son critérium et de se laisser surprendre par de mauvais vaudevilles et des mélodrames mal faits; il ne lui en voulait j)as moins d'élargir son goût par une surprise d'admiration, et de se laisser parfois élever à goûter simplement, en dehors de toute habileté d'iul ligue, la réalité saisissante ou la poésie profonde de la vie. Au lieu d'aider la foule à s'affranchir, il la flallail dans la médiocrité de ses goûts, il l'entretenait dans l'illusion béate qu'il n'y a rien de mieux à chercher au théâtre que les satisfactions du vaudeville et du mélodrame. Par la solidité de l'éducation universitaire, Sarcey garda jusqu'au bout l'intelligence de Corneille, de Kacine, île Molière, qu'il expliquait pourtant un peu trop par Scribe. Il ferma ses oreilles aux abominations russes et Scandinaves. Et il a fini par rejeter Shakespeare, qu'en sa folle jeunesse il avait presque accepté. Voilà où trente ans de pratique du théâtre, et d'auscultation trop curieuse du goût commun, ont mené un esprit des plus libres, hardis et vifs qu'il y eût. Malheureusement, par sa compélenre, par son esprit, par toute sa ronde, robuste et spirituelle personne, Sarcey s'était acquis sur le public une autorité incroyable. S'il avait entrepris d'en faire l'éducation, il aurait pu faciliter l'évolution du théâtre. Il a préféré la retarder, dans la mesure où un homme- peut s'opposer au cours des choses. Son jugement donnait aux gens le droit d'estimer ce dont ils s'amu-

salent : chose énorme en France. Kl ainsi il barrait la roule aux nouveautés, plus que tous les vaudevillistes ensemble et directeurs de ihéAlre.

Le genre de la oriliquc subit actuellement une crise grave. M. UrunetîAre a disparu, M. Lemailre s'est détourné. Avec Sarcey, un âge du l'euilleton dramatique a pris fin. Presque partout dans les journaux le reportage a remplacé la critique. On reml compte des pièces de théâtre le lendemain de leur première représentation' : on se réduit forcément à l'analyse hâtive, on encense amicalement, ou l'on assomme t'urieusement auteurs et acteurs. L'élude réfléchie, approfondie, curieuse des pièces et de l'interprétation ncsl plus possible. La critique des livres, elle aussi, a fait place à lannonce, à la réclame, aux interviews : on aime à iaire causer l'auteur sur son œuvre. Même les Revues sont de moins en moins hospitalières à la critiq.ue littéraire : une grande revue s'est fondée ( I89i) en excluant de parti pris l'examen périodique des ouvrages nouveaux. Journaux et revues suivent le goût du public : les études d'esthétique, les discussions de doctrines ne le divertissent guère; il veut des biographies, de l'histoire, des faits-.

Et d'autre part la critique n'est pas moins menacée par l'orientation actuelle des éludes littéraires^. Il y a dans la critique une part d'arbitraire, de subjectivité, de préférence sentimentale ou de logique a priori, qui en détourne les esprits dressés à la discipline des sciences historiques et philologiques. On en applique les'méthodes exactes à l'étude du développement et des chefsd'œuvre de la littérature; et tandis que la critique languit, l'histoire littéraire se fait; de ce côté, l'activité est grande, et les résultats excellents. 11 semble bien que, prise ainsi entre le journalisme et Ihisloire, la brillante critique d'autrefois ait peine à subsister comme genre : si elle n'était plus permise qu'aux esprits exceptionnels qui nous intéressent plus à eux-mêmes qu'à ce dont ils parlent, on n'aurait pas à regretter ce changement.

Le roman est stationnaire. Il n'y a plus d'école, ce qui n'est pas un mal : chacun va h. son idéal, selon sa nature, par ses procédés, et change parfois d'idéal ou de procédés sous des pressions exté-

1. Les Débats el Le 7"cw;)s maintiennent à peu près seuls la tradition du compte rendu hebdomadaire.

'i. Cependant une réaction semble prochaine, au moins dans les Revufi» [II' éd.).

'.'i. Cf. G. Lanson, Revue de synthèse, T* année, n° t. G. Renard, la Méthode scientifique de l'histoire littéraire, 1900.

rieures, par la vertu des circonstances, plutôt que par la tendance de la nature intime.

Les maîtres de l'époque précédente continuent de produire. Mais qu'ajoutent Loti et Bourget à leur définition, par leurs œuvres récentes? Loti est éternellement le même dans des paysages et sous des costumes toujours divers. M. Bourget ne change rien à son art en changeant ses doctrines polii.iques el religieuses. Le renouvellement est plus sensible chez M. Zola et M. France. M. Zola, en ses derniers romans, n'est plus le témoin impassible des mœurs contemporaines : il juge, il prêche, il combat, dans ses Trois ViUes, dans Fécondité et dans Travail; il défend des thèses philosophiques et sociales * . C'est un article important de la doctrine naturaliste qui est changé. Pour M. Anatole France, il nous a fait comprendre, par son Histcire contemporaine^, ce que dans sa philosophie sceptique et négative il y avait de positif, ce que son apparent diltttantismc admettait, commandait de foi et d'action; il a révélé qu'il avait, comme Montaigne, son dogmatisme et son énergie pratique. Kn même temps, par contre-coup, son art s'est modifié : les grâces ondoyantes, l'ironie détachée ont fait place souvent, dans ses derniers écrits, à l'attaque directe, à la véhémence indignée; sa phrase a pris une tension, un nerf, une àprelé qu'on n'en aurait pas attendus : les préoccupations et les passions de la lutte sociale ont élargi la facture de l'artiste.

Dans la gétiération suivante des romanciers, les talents distingués abondent : aucune personnalité capable de reléguer toutes les autres au second plan n'a émergé. Il faut nous contenter d'indiquer les principales physionomies d'écrivains, et les principales directions du genre. M. Maurice Barrés ^ nous a fait connaître un art subtil, obscur, tourmenté : insupportable parfois dans la culture prétentieuse de son moi, il a une puissance originale dans ses analyses d'états moraux, une délicatesse exquise dans ses impressions des paysages; il excelle à faire tenir toute l'histoire d'un pays et la psychologie d'une race dans la description du sol. M. Rod *, néo-chrétien, critique, moral comime un protestant et

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