LES CHRONIQUES DE FROISSART
Mais le xiv'' siècle est un âge prosaïque : la prose est dans les âmes, et voilà pourquoi la littérature en prose est la plus riche et la plus expressive.
L'homme en qui se résument les règnes des deux premiers Valois, avec leur violent réveil de vaine chevalerie, le spectateur enivré de toutes les folies aristocratiques du siècle, c'est Froissart : non pas le poète, mais Thistorien *. Sa vie et son œuvre ne sont qu'une continuation, un agrandissemejit de la vie et de l'œuvre de Jean Lebel, chanoine de Liège, chroniqueur curieux et divertissant au service de son seigneur Jean de Hainaut ^ : jamais Froissart
1. Biographie r Né à Valenciennes en 1337, Froissart va à Londres en 1361. Il entre dans TEarlise, et s'attache à la reine Philippe de Hainaut, femme d'Edouard HI. 11 vient en France en 1364. visite l'Ecosse pn 1365. 11 suit le prince Noir à Bordeaux (1336), le duc de Clarence à Milan (1368) : il voit la Savoie, Bologne, Ferrare, Rome. Après la mort de la reine Philippe (1369), il se retire à Valenciennes, rédige un premiorUvre"! gagne la protection du due de Brabant, Wenceslas de Luxembourg, et celle du comte de Blois, obtient la cure des Estinnes-au-Mont, près Mons (1373), revise et complète son premier livre, devient chanoine de Chimay et chapelain du comte de Blois. qu'il suit en France en 1381. 85 et 86. En 1386, on le voit à l'Écluse en Flandre, puis à Riom. en Auvergne. En 1387, rédaction du 2^ livre. Vers la fin de 1388, il va visiter Gaston Phébus, comte de Foix et de Béarn, qui le retient trois mois à Orthez. 11 revieni par Avignon. En 1389-90, on le trouve à Riom, Paris, Valenciennes, en Hollande, de nouveau à Paris (août 1389), en Languedoc, à Bourges et en Zélande. Entre l;m et 1392, rédaction du 3" livre. En 1392. il est à Paris; en 1,393, à Abbeville; on 1394-95, en Angleterre ; en 1395, à Chimay et Valenciennes. Dans ses dernières années, il complète son ouvrage, et écrit son 4' livre. Il meurt vers 1410. Dans le premier livre primitif, il suivait pour les années 1325-1356 la chronique de Jean Lebel, jusqu'à la transcrire mot pour mot. Pour les guerres du prince Noir, il a utilisé la chronique rimée du héraut Chandos.
Éditions : les Chroniques, Antoine Vérard, 1495; Denys Sauvage, Lyon, 1559-61, 4 vol. in-fol. ; Kervyn de Letlenhove, Bru.xelles, 1870-77, 29 vol. in-8; Siméon Luce et G. Rajjaaud, t. I-IX, in-S, 1869-1894; les Poésies, C.Seheler,2 vol., Bru.xelles, 187!. Méliador. éd. Longnon, t. III, 1900.
A consulter : Les notices de MM. K. de Lettenhove et Siméon Luce. P. Paris, Nouvelles Recherches sur la vie de Froissart. Debid^ur, les Chroniqueurs, 2» série, Paris (Coll. des classiques populaires). Boissier, Froissart restitué d'après les mss. Revue des Deux Mondes, 1"' février 1875.
2 Jean Lebel, né avant 1290, mort en 1370. Ses Vrayes Chroniques vont de 1306 à 1361. — Édition : M. Polain, 2 vol., Bru.'îell.^s. ISG3.
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n'ajouta rien à l'idée que son compatriote et maître lui donna de la manière de composer sa vie et son histoire. Comme lui, il ne fi^l d"Éf<lise (juc [)our avoir part aux reveims de rKi,'iise, du reste ,'espiil le plus laïque <ju'oii puisse voir : comme lui, il recueillait de toutes bouches l'exact détail des événements, à grands frais et fatigue de corps, aujourd'hui à Londres, demain en Ecosse, cette année à Paris ou en Auvergne, l'autre en Avignon, en Béarn, en Hollande, toujours interrogeant et notant, et de loin en loin se reposant dans son Hainaut pour classer et rédiger ses notes : indifférent du reste aux intérêts vitaux des peuples et des temps dont il fait l'histoire, ni Anglais, ni Français, ni même Flamand de cœur et de sentiment national, clerc aujourd'hui de Madame Philippe reine d'Angleterre, domain chapelain de Mgr le comte de Hlois, à l'aise dans tous les partis, sans amour et sans haine, parce qu'il est sans patrie, curieux seulement de savoir et de conter. Son indifférence nous assure de sa véracité. Il est Anglais chez les Anglais, Français chez les Français, parce que son récit reflète les passions des acteurs ou des témoins qui l'ont renseigné; mais il ne concède rien sciemment à la passion de ceux qui l'enlretiennent. Il >e met en garde contre elle. Il refera trois fois son premier livre, deux fois le second et le troisième, pour corriger, étendre, compléter : il effacera de plus en plus du premier, primitivement tout anglais, l'air de nation et de parti. Il est vraiment impartial. I1^ ne voit, il ne cherche que la vérité. En seize ans, il dépensera 700 livres, 40 000 francs d'aujourd'hui, pour se bien informer. Il est dévoué à sa tâche; il n'a point de bassesse, ni de vice : en somme, un honnête homme.
La foncière immoralité du siècle n'en ressort que mieux dans l'incroyable inconscience de son récit. Ce bourgeois de Valenciennes, pour se mettre au ton de ses nobles patrons, renie ses origines, et la source même de son génie. Il méprise le peuple, les bourgeois, les petites gens; il fait pis, il les ignore. Leurs besoins, leurs soufTrances, leurs aspirations, leur âme, cela ne l'occupe pas; il ne s'en doute pas. .N'étant pas un méchant homme, il trouve excessif de passer au fil de l'épée toute une population désarmée, les enfants et les femmes : mais il ne faut pas lui demander plus. Tandis que le bon prêtre de Houen qui fait la Chronii/iie des quatre premiers Valois, un pauvre écrivain, montre les petites gens faisant déjà le succès d'une bataille, tandis que le carme Jean de Venette, en son mauvais latin, ose excuser la Jacquerie par l'oppression féodale, Froissart rit des bourgeois qui prétendent s'armer pour défendre leur ville et leur vie; ce n'est pour lui qu'une « garde nationale » fanfaronne et poltronne; et sereinemenl, sans une inquiétude de justice, ni un tressaillement
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d'hiimanilé, il crie : Mort aux Jacques! à ces vilains qui n'ont pas fronvc que tout fût bien dans ce temps de brillants faits d'armes et de fêtes splendidcs.
Il ne s'intéresse qu'aux nobles existences. Elles seules oiit le bruit, l'éclat : elles seules valent la peine d'être contées. Il adopte ridéal de la chevalerie dégénérée; et la suprême règle de sa morale, par laquelle il loue, blâme, absout, condamne, c'est l'honneur. Il n'a pas vu le vide, la fausseté, rimmoralilé de cet honneur, ce que cet étalage pompeux d'héroïsme et de loyauté recouvre de subterfuges, de mensonges, de trahisons, de crimes, ni que, dans ces vies d'où tout mobile de dévouement, toute idée de service public sont exclus, rien ne tempère la vanité délirante et l'égoisme brutal. On s'aperçoit que cette impartialité, dont on lui sait gré malgré tout, lui était facile : il écrit pour des gens qui ne reconnaissent que la chevalerie, et qui sentent leur cœur plus près de l'ennemi qu'ils combattent que du peuple dont ils se disent les défenseurs. Au fond, la guerre est un tournoi : vainqueur ou vaincu, on se console si l'on est déclaré preux. Avec l'honneur, le prix auquel on pense, c'est le gain; dans un tournoi, les armes, les chevaux des vaincus; en guerre, la rançon des prisonniers, qu'on taxe sans ménagements, et qui s'engagent sans marchander : le bourgeois, le vilain sont les payeurs. En guerre, enfin, on a le pillage.
Je ne sais si rien marque plus nettement le niveau de la moralité de Fix)issart et de celle du siècle, que l'égalité qu'il établit inconsciemment entre les malandrins et les chevaliers. Il distribue très hbéralemcnt son admiration à ceux-là comme à ceux-ci : et qu'on ne croie pas qu'il ne sache pas de qui il parle : « Combien étionsnous réjouis, lui disait un vieux capitaine des Grandes Compagnies, quand nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, ou un riche prieur, ou un riche marchand, ou une route de mulets de Montpellier, de Narbonne!... Tout était nôtre.... .Nous étions étoffés comme rois. » Mais quelle est la diflérence de cet Aymerigot .Marcel (ou Marchés; au sire d'Albret, un noble seigneur et le beaufrère du roi de France? Écoutez celui-ci : ce sont les mêmes idées, le même langage : « Dieu merci, je me porte assez bien, disait le brave Gascon : mais j'avais plus d'argent, aussi avaient mes gens, quand je faisais guerre pour le roi d'Angleterre, que je n'ai maintenant; car, quand nous chevauchions à l'aventure, ils nous saillaient en la main aucuns riches marchands ou de Toulouse ou de Condom ou de la Rèole ou de Bergerac. Tous les jours nous ne faillions point que nous n'eussions quelque bonne prise, dont nous étions frisques et jolis, et maintenant tout nous est mort. » Ce seigneur n'est qu'un brigand. Faut-il nous étonner après cela de
la sympathie du chroniqueur pour >< les pauvres brigands >> qui gagnent à «< dérober et piller les villes et les châteaux » : ils font métier de chevaliers. L'esprit positif du siècle apparaît ici, dans Ihoiineur que rend Froissait à tous ceux qui savent gagner; c'est le règne de l'argent qui commence. A son insu, l'historien rend un culte à la richesse^ croyant le rendre à la prouesse : fiaslon Phébus, coutumicr des sanglantes trahisons, meurtrier de son fils, lui fait l'elfet du plus parfait seigneur qui soit, par la splendeur de sa cour et de ses l'êtes.
iroù vient cependant que Froissart, si étranger aux haines de race, ne puisse souffrir les Allemands? Ce sont des convoUeiix, ditil, <,[ui ne font rien, si ce n'est pour les deniers. Mais que font donc liiigands et chevaliers en France? Voici la différtMice. Pour le Français, routier ou prince, depuis Talebard Talehardon jus((u'au roi Jean, les deniers ne sont pas méprisables, sans doute, mais ils viennent après autre chose : et cette autre chose, c'est l'micnlure, la recherche du hasard périlleux qui met en jeu toutes les énergies du corps et de l'esprit. C'est Vaventiire qui fait les preux, et met les « pauvres brigands » de pair avec les chevaliers : sentiment bizarre, mais bien français, et bien humain, puisqu'il donne la clef de l'universelle popularité des Mandrin, des Cartouche et des José Maria, puisqu'il explique le prestige littéraire des contrebandiers et flibustiers. C'est Vaventure que Froissart aime, admire dans les héros dont il nous entretient : et voilà pounpioi il pense autant de biend'Aymerigot Marcel qui se fit pendre, que du Bascol de Mauléon, qui se retira à Orthez sur ses vieux jours, après fortune faite.
Ceci nous donne à la fois la mesure de la conscience morale et de l'intelligence historique de Froissart. Persuadé que tout héroïsme, toute vertu consistent à chercher acentiire, il ne demande que des (ivenlures aux trois quarts de siècle qu'il conte; il n'y voit pas autre chose. Dés les premiers mots de son prologue, nous sommes avertis : « Vraiment se pourront et devront bien tous ceux qui ce livre liront et verront, émerveiller des grandes aventures qu'ils y trouvei'ont ». Il ne s'arrête aux choses que selon qu'elles ont ou pourr-ont prendre couleur d'aventui-e : ce n'est qii'- |iar là qu'Artevelde, un bourgeois, l'arrête, il prend tout juste matière — et c'est la guerre de Cent Ans — comme Chrétien <i 'l'rnyes a pris l'histoire «le la Table Ronde. Sa chronicpic procèii liir-ectement de Lanrclot et du Chevalier an Lion : c'est un i'om;iii par la frivolité d'esprit. De là cet incurable optimisme^ cette bel! humeur interne chez l'historien de tant de hontiis, de crimes et il douleurs : jamais homme n'a été plus satisfait de la fête offert»' i ses yeux par ce pauvre monde. On l'a comparé à Hérodote : mais
qu'il en est loin, avec son enfantine conception de l'histoire, sa philosophie vaine, et sa moralité creuse. Même il est vrai que Villehardouin était plus près de la véritable histoire : pour toutes les qualités solides et essentielles, la Chronique de Froissart est un recul plutôt qu'un progrès.
Cette insuffisance de conception entraine pour Froissart le vice de la méthode. Ne cherchant que l'aventure, c'est-à-dire le dehors de l'acte humain, il n'a que faire des documents écrits, ni de fouiller les archives. D autres savaient déjà le faire : il s'en dispense, par insouciance. Il n'y a rien là pour lui. Son affaire, c'est d'écouler les preux raconter leurs prouesses; sa méthode, c'est d'amener les gens à lui faire voir les choses et de les faire voir comme il les a vues. On conçoit tout ce que cette méthode d'investigation, réduite à ce que le jargon contemporain appelle intei'views et reportage, entraîne d'erreurs de chronologie, de topographie, de confusions et d'altérations de noms : ce n'est pas la peine de s'y arrêter.
Que reste-t-il donc à Froissart? Il lui reste d'être le plus merveilleux des chroniqueurs. Né €n Hainaut, dans une contrée où s'était éveillé de bonne heure le goût des vastes compositions historiques, il se ressent du voisinage de la région flamande ; le génie de celte Flandre opulente, matérielle, sensuelle, pays des cortèges somptueux et bizarres, des tapisseries immenses et splendides, de l'éclatante et grasse peinture, où, sous les ducs de Bourgogne, la féodalité mourante étala ses plus riches et plus étourdissantes mascarades, ce génie est bien le même qui s'exprime dans le talent de Jean Froissart, l'incomparable imagier. Tout ce qui est vie physique et sensation, apparences et mouvement des choses et des hommes, joie des yeux, caresse des sens, trouve en lui un peintre sans rival. Il a le plus inépuisable vocabulaire pour traduire tous les aspects des réalités concrètes : mais son invention verbale s'arrête, comme sa capai/ilé de penser, à la frontière de l'abstraction. Ne lui demandons ni idées, ni sentiments, ni personnalité inlellectuelle et morale d'aucune sorte : mais s'il s'agit de montrer un chevalier en armes, une armée en bataille, le travail sanglant d'une mêlée, ou bien une entrée de reine, l'éclat des tournois, noces et caroles, c'est notre homme. Il a une précision, une netteté, une verve qui saisissent ; avec cela, la plus aisée et naturelle spontanéité. C'est un voyant : il ne fait qu'appeler les images qui passent en lui. Il n'est pas seulement pittoresque, il est dramatique : il a le don de nous intéresser aux actions, toute tendresse et sympathie mises à part, par cette anxiété et suspension d'attente que nous cause toujours la vue d'une action qui se fait sous nos yeux. En un mot, Froissart ne raconte pas la chevalerie du xvi^ siè-
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de : il la voit el la fait vivre; et s'il ne s'élù-ve pa- ,iu-'li-ssiis dV-lle, sil ne la jiif;e pas, s'il en adopte toute la lucdiucrilé morale, son (l'iivie y gayiie en liiit-lilé expressive.