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Voyez le Quadrilogue invectif et le Livre de l'Espérance

5. u Ils vivent de moy, et je meurs pour eux. » (Le peuple, dans le Quadrilogue invectif). « Nous achetons autruy, et autruy nous, par flatterie et corruption. » (Le Curial.'j

Puis, avec une rva^t-nilion qui marf|iio mieux la nouveauté du dessein, Charlitr élimine de son discouis les faits, les circonstances de temps et de persorines pour se tenii- dans les idées générales : iï pousse l'amouj' du lieu oonimim jusqu'à la [)lus vafjne amplification. CV'sl une sorte de Balzac du xv" siècle, mais ce Halzac, comme l'autre, lait faire à notre prose sa première rliétonque, et par ses exercices l'assouplit et l'élève. Qu'il rencontre un sentiment vrai (et il Ta eu, le même que cliez tous les grands lettrés du temps : le patriotisme et la pitié du peuple:, alors il écrira les plus fermes et les plus nobles pages de prose qu'on ait avant La Boélie et L'Hôpital : des pages qui n'ont guère plus vieilli que les meilleures du xvi° siècle.

Il était impossible que l'influence de l'Italie ne se liât pas à celle de l'antiquité : c'était à vrai dire, on l'a vu, par l'Italie que s'était éveillée chez nous une intelligence nouvelle des anciens, et que de nos scolastiques se dégageaient péniblement encore des humanistes. De toutes parts, depuis le xiV siècle, l'Italie pénètre chez nous. Christine de Pisan est toute Italienne de sang : une Italienne vient épouser Louis d'Orléans, et nous donne un poète. Dans ce vaet-vient de Français qui vont au delà des monts, d'Italiens qui viennent par deçà, i! se produit une incessante infiltration des mœurs et de l'esprit d'une race plus raffinée, et même un renversement des ra[>[>orts littéraires qui jusque-là avaient existé entre les deux pays. L'Italie commence à nous rendre ce qu'elle a reçu de nous : ses auteurs sont mis sur le pied des anciens, traduits et goîités comme tels, Hoccace après Pétrarque, et plus que lui, d'autant qu'il a de quoi charmer les courtisans avec les érudits. Dès les premières années du siècle, et peut-être plus tôt, un chevalier français attaché aux rois de .Naples de la maison d'Anjou donne à sa dame en sa langue le roman de Troïlus, qu'il a tiré d'un poème de Boccace'. Le i>('ca//*«';*on, plusieurs fois traduit, devient le bréviaire des gens de cour : et Boccace, le Pogge fournissent une partie de leur matière aux conteurs des Cent Nourellca yiouvellvs, inspirent le reste.

Il n'est pas jusqu'au grand C.ommynes sur qui n'agisse le charme de l'Italie • il n'a pas besoin de la sublilitt' d'outre-monts pour savoir traiter une affaire, mais, à voir de quel ton, combien longuement il décrit Venise, lui qui est si peu descriptif de nature, on peut juger de l'inqiressiun (pi'il en a reçue. Il ne serait pas téméraire d'affirmer que c'est à Venise, voyant en quelle vénération la république conserve à Padoue un os de Tite-Live, qu'il a lu quelque

1. Nouvelles françaises iln xiV sii-cle, publié par Molaiid et <rHéri«;uull {UM. elzév.). Pari», in 1«, 1858.

LE ÇtUINZIEME SIECLE. 169

traduction française ou ilalienne de l'historien romain ; car on ne saurait trouver dans Isl Chronique de LouLf XI une trace de la lecture de Tile-Live, au lieu que dans la Chronique de Charles VHI, beaucoup plus courte, la pensée de 1 historien se reporte complaisamment vers les Romains et vers le peintre de leur grandeur. Mais alors nous sommes sortis décidément du moyen âge : le contact déoisif s'est produit.

Jus(}u'àce moment fécond, tous les permes semblaient sécher et li.'S efforts échouer. La littérature suit sa courbe descendante, à peine de loin en loin relevée par l'accident heureux de quelque talent individuel. Tandis que la poésie chevaleresque devient chaque jour plus froide, ou plus extravagante, un homme lui donne sur son déclin une perfection fugitive et la grâce exquise des choses frêles : c'est le prince Charles d'Orléans % le lils de Valenline de Milan, demi-Italien de naissance, et' qui, du privilège de sa race plus que par une studieuse assimilation, posséda l'art des formes sobres et charmantes. Tonte sa valeur est là : il sait mesurer la phrase à l'idée, le poème au sujet. Pas de grandes machines, ni de vastes compositions : quand il s'y essaie, il ennuie, mais il n'essaie pas souvent. Il a de petits fragments d'idées, de lines pointes de sentiments, une mousse légère d'esprit : avec goût — mot nouveaii, chose nouvelle — il détermine les dimensions du cadre où une telle inspiration aura toute sa valeur : rondeaux, ballades, virelais, c'est l'affaire de quelques vers, et pas plus. Ses sujets sont peu de chose : la banalité de l'amour courtois, la banalité du renouveau qui chasse l'hiver. Mais il a le don du style : il renouvelle ces thèmes usés, à force de grâce imprévue, d'images fraîches; ce que tout le monde a dit depuis trois siècles, il le dit, mais comme personne. Son imagination, où fleurissent tous les lieux communs, est d'autant plus heureuse et sereine en son expansion spontanée, que le jeu n'est pas troublé chez lui par d'inquiétantes dépenses du cœur ou de l'intelligence. Quelques observations morales qu'il démêle à l'aide de personnifications discrètes marquent la puissance de son esprit. Sur toutes les hautes pensées, il est muet, l'esprit immobile dans son horizon fermé : le cœur est vide de sentiment profond. Dans le soupir du prisonnier qui se voudrait chez lui, en sa douce France, bien à l'aise, je ne puis reconnaître

1. Biographie: Né en 1391, fils de Louis d'Orléans et de Valenline Visconli, i'. épousa Isabelle de France, reuve de Richard II, qu'il perdit en 1409, puis Bonne d'Armaçnac, qui mourut en 1415. Prisonnier à Azincourt, il ne fut mis en liberté qn'en 1440, et prit une 3'" femme, Marie de Clèves. Il mourut en 1465.

Éditions : Champollion-Figeac, in-1-2, Paris, 18i2; d'Héricatilt, chez Lemerre, 2 vol. in-16, 1874. — A consulter : C. Beaufils, Étude sur la vie et les poésies de Charles d'Orléans, in-8, Paris, 1861.

un aocont do palriotismo. Il n'a pas plus de sentiment national (jue de vérilahle aninur.

Charles d'Ui léans passa la premi<Te moitié de sa vie à chanter sa dame, et la seconde à se moquer des dames. Je l'aime mieux dans c ' second rôle : il est plus sincère. Oiiand il eut cinquante ans et qu'il eut passé l'àfje d'être décemment amniirtnix, il jpla le masque, et s'en donna de persifler les amoureux. Il s'(''tablil — vers la cinquantaine, alors que délivré de sa loii;.'ue prison, sans grand souci des aiïaires publiques ni même de ses prétentions princière>. il vivait grassement, oiseusement, aux bords de la Loire, dans son aimable Blois, au milieu de sa petite cour de gentilshommes lettrés et de poètes quémandeurs, — il s'établit pour le reste de ses jours dans son personnage d homme du monde aimable et désabusé : raillant l'amour et les dames, et les jeunes gens qui s'y donnent sérieusement, chansonnant amis et indifférents, avec une malice qui n'appuie pas, et pique sans blesser, jouissant de la vie sans illusion, et prêt à la mort, ne souhaitant plus qu'en « hiver du feu, du feu, et en été boire, boire », avec cela bonne compagnie et gais propos, de tout le reste du monde ne s'en souciant pas, et ne lui demandant pas plus qu'il ne lui donne : enlin, le plus gracieux des égoïstes et des épicuriens, qui même devança peut-être les hardiesses païennes du siècle suivant, si l'on s'arrête à cette inquiétante forme de serment qui lui échappe :

Par mon àine, s'il en fut en moi.

Ce dernier trait, à peine indiqué, achève Ja figure.

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