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SENTIMENT NATIONAL ET IDEE DE LA MORT

Tel qu'il est, Charles d'Orléans est d'un type si complet et SI pur, qu'il est unique en son temps. Partout ailleurs, l'art est plus indécis, l'esprit plus lourd, l'immoralité plus épaisse. L'esprit chevaleresque et l'esprit bourgeois, si opposés en leurs formes, se réconcilient dans l'obscénité, t>t dans la brutalité cynique du scepticisme moral. On peut en juger par les Cent Nouvellea nouvelles, faites pour la cour de Hourgo;,'no '.

L'humeur individuelle diversifie los tons : Antoine de la Salle, dans son Jehan de Saintn', bafoue la chevalerie, sous ombre de l'exalter, avec une délicieuse et impitoyable légèreté d'ironie. Ses

1. Kl 1res probablcmeal pour Philippe le Buu. non pour le dauphin Louis-

Quinze Joies de mariage dérobent la dérision cynique de la famille sous le même ton d innocente malice. La touche est plus forte, la précision plus sèche et plus brutale dans les Cenl Nouvelles nouvelles, dont il fut le principal et peut-êlre l'unique rédacteur '.

Coquillart, prêtre et juriste, plus lourd, bien que Champenois, moins aisé et moins net, se donn ; le double plaisir de dauber la justice par la forme, et les femmes par le fond de ses impudentes satires. Henri Bande est parfois étonnant d'audace naturaliste, dans sa manière sobre et mordante, où il détache d'im mot sec et saisissant la réalité qu'il veut montrer : et Dieu sait sur quelles réalités tombe son œil implacable d'observateur et de peintre! Autre accent dans le cynisme assaisonné de franche gaieté et de fantaisie délirante de Patelin, à qui nous reviendrons.

On a des chansons du xv" siècle, populaires au moins par leur vogue : qu'y trouve-t-on? la fade sentimentalité qui encore aujourd'hui partage les applaudissements avec la grosse ordure dans nos cafés-concerts, d'innocentes mièvreries émanées de la haute littérature allégorique, et qui une fois sur vingt échappent à la puérilité, une fois sur cent atteignent Texquise délicatesse : avec cette poésie de rêve, la réalité sans voiles, dans toute sa brutalité, dérision du mariage et de la famille, âpre désir des jouissances grossières, filles qui partent avec les gens d'armes, soudards avides de pillage, accourant comme des bétes de proie aux provinces où il y a guerre : en somme, le plus complet nihilisme moral adouci par les tons chauds d'une verve robuste.

Il n'est pas jusqu'à l'éloquence de la chaire que n'envahisse l'esprit de raillerie brutale ou bouffonne. La foi ne manquait pas aux Maillard, aux Menot, à ces fougueux va-nu-pieds de cordeliers, qui disaient leurs vérités à tout le monde, durement, impudemment, ne ménageant personne, ni la coquette bourgeoise, ni le prince luxurieux; mais c'était une étrange éloquence que la leur, tandis qu'ils livraient leurs auditeurs, àme et corps, à Salan, et qu'à la chair joyeuse, éclatante de vie, ils donnaient le frisson de la mort soudainement découverte, le dégoût a|»euré de la pourriture iné- \itable et prochaine. Jovialités facétieuses, et brusques indigna-

1. Éditions : Le Petit Jehan de Saintré, cff Guichard, in-18, 1843; les Quinze Joijes rie mtu'iitfje. Bibl. elzév. , 1853; les Cent Nouvelles nouvelles. Bibl. elzév., IS.jS. Œuvres de G. Coquillart, Bibl. elzév. 1857. Chansons duXV" siècle, publ. par G. Paris (Soc. dos Ane. textes), in-S, 18'75. O. Maillard Sermones de Adventu, in-i, 1498,- Qundrnf/ésimale opus, in-4, Paris, 1498; Deux autres recueils, in-8, Paris, 1515; Menot, Sermones quadragésimales olim Taronibus declamafi, in-8, Paris, 1519; Sermones Parisiis declamati, in-8, Paris, IbSO; Sermon ;ous.s<?«.r (de Bruges), réimprimé en 1826 par l'abbé Labouderie. — A consulter : Romania, oct. 1900 (surCoquillard) ; Quicherat, Henri Baude, 1856,- Labille, Menot, 1838; A. Samouillan, Olivier Maillard, son temps et sa prédication, Paris, 1892.

lions, apostroplics brutales, apologues satiriques, dialopiies comiques on ilrarnatiques, (pioliltels «les linlies et pédantisme de l'école, descriptions saisissautes de vérité vécue, et parfois à l'aveulure d étonuanles images de mélaucolie profonde, des jets hardis de poésie i)iltores(jue, tout se mêlait, se heurtait dans cette verve puissante dont ils enlevaient les foules, ^'rands et peuple, ils faisaient aiuside la religion une chose virante et popidaire : tant pis si elle y perdait sa pureté, sa Hère et divine idéalité.

Ainsi, de l'honneur, de la foi féodale, il ne faut plus parler, et voici que la foi religieuse elle-même n'est plus de force à enlever l'homme, à créer de nobles formes d'àme et d'existence. Pour subsister, pour avoir une action encore efficace, il faut qu'elle se mette au ton du siècle, et, dans sa voix au moins et ses gestes, marque prendre sa part de la dégradation universelle. N'est-il donc point au xV siècle de ces sentiments généraux, qui font courir à travers une .société, du haut en bas, une commune aspiration à quelque idéale et hautaine manière d'être ou d'agir? tles sentiments, dans l'ordre littéraire, sont comme une .source publique d'in.spiration qui répare parfois les insuffisances de l'originalité personnelle, mais aussi comme un lien qui rassemble les divergences infinies des tendances individuelles : ce sont eux qui font l'homogénéité et l'unité des grands siècles artistiques. Le w" siècle n'a point été dépourvu de ces principes; il en a connu deux qui ont fait contrepoids aux forces dissolvantes et dégradantes.

L'un, issu des profondeurs de la nation, est le sentiment national, inséparable de la pitié du pauvre peuple. On peut dire que la moitié des pages éloquentes ou des émotions poétiques du xv« siècle- (comme déjà du xiV) est un produit du patriotisme, l'expression d'un amour nouveau de la France, et de la tendresse ou de l'indignation que les misères des humbles et des laborieux excitent. Christine, Chartier, Maillard ou Menol sont là pour l'attester : et il n'est pas jusqu'à cet honnête |)rocureur au Parlement qui versifie en ses bizarres Vigiles la chronique du roi Charles Vil; il n'est pas jusqu'à .Martial d'Auvergne dont ce sentiment ne relève la plate facilité. Telle chanson anonyme, en son âpre gaieté, nous serre le C(ï>ur autant que la plus |)itoyable déploralion de la vie douloureuse des pauvres gens.

L'autre, le plus vivant rameau du tionc de la foi chrétienne, où toute la sève se porte quand le reste se dessèche, c'est l'idée de la mort qui, sous le poids écrasant des misères, dans l'anarchie morale et religieuse, s'exaspère en un sentiment aigu de l'anéantissement de la chair. La mort, idée centrale du dogme chrétien, se détache de plus en plus de toutes les croyances qui lin donnent sa haute moralité et sa vertu consolante, pour devenir une horreur

matérialiste de la fin lalalemenl assignée aux voluptés égoïstes : terreur des grands, des riches, de tous ceux qui ont et qui jouissent, revanche des petits, des meurt-de-laim, de ceux qui manquent et qui souffrent, dont elle adoucit le désespoir par la satisfaction qu'elle donne à leur férocité égalitaire, la mort inexorable, universelle est un thème que tous les écrivains représentent à leur tour : lieu commun, sans doute, mais lieu commun non banal, où déborde la pensée intime, obsédante de chaque àme. C'est le temps de la Danse Macabre (ou Macabre) ; et dans toutes les œuvres de vers ou de prose, sous une forme ou sous une autre, l'idée génératrice de la Danse Macabre apparaît. Chaque àme, avec le ton de son tempérament, avec une légèreté railleuse, avec un désespoir accablé ou grimaçant, avec une philosophique résignation, avec une joie insultante et pourtant angoissée, chaque àme a dit l'universelle nécessité, le mot qui donne pitié des morts, et fait frissonner les vivants. Charles d'Orléans après Deschamps, Charger après Gersou, Menot avec Maillard, poètes, orateurs, prédicateurs, nul n'y a manqué.

On les retrouve encore, ces deux sentiments généraux, dans les deux œuvres capitales sur lesquelles s'achève l'indécise époque par où le moyen âge rejoint la Renaissance : dans les œuvres de Villon et de Commynes. Mais ici, la puissance originale de l'individualité les absorbe, et s'y ajoute, soit pour les transformer, soit pour les aerandir.

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