LE BOSPHORE ET LE CHATEAU D'EUROPE
pouvaient plus, vu leur petit nombre, songer à I'expfdition d'f.gypte, ni même rembourser aux échéances convenues les sommes dépensées par les Vénitiens pour équiper une Holle superbe, désormais inutile, C'est alors, à Venise dans I'été de 1202, puis, dans cette vi lie de Zara, qu'ils s'étaient résignés à conquérir, comme eussent fait des mercenaires, au proht de leurs créanciers et pour les apaiser, c'est alors, aux jours de leur pire détresse, que survint une aventure, II une des greignors aventures que vos onques oÏssez n. Un jeune prince byzantin, Alexis Comnène, his de I'empereur détrôné de Constantinople, et beau-frère de Philippe de Souabe, roi des Romains, se présente à eux et les supplie : qu'ils daignent employer à restaurer son père leur grande force inutile! S'ils Ie font, quels services illeur rendra en retour! II Tout premièrement, si Dieu permet que les croisés Ie remellent en son héritage, il mettra tout I'empire de Romanie en I'obédience de Rome, dont il est depuis longtemps séparé, Après, les sachant pauvres, illeur donnera deux cent mille marcs d'argent et des vivres pour to us ceux de I'armée, petits et grands. Et lui de sa personne ira avec eux en la terre de Babylone (Ie Caire) et y entretiendra dix mille hommes. Et ce service, il Ie fera aux croisés pendant un an; et tous les jours de sa vie, il tiendra à ses dépens cinq cents chevaliers en terre d'outre-mer, qui la garderont n ( 93 et 188), Accepter ces oflres magnihques, était-ce compromettre la croisade
Non, répond Villehardouin, puisqu'à cette heure la croisade avait avorté déjà, et que I idée même en était morte, tuée par les dissidents, les II Syriens n, et puisqu'il ne restait plus aux croisés qu'à s'en retourner chez eux, en faillis, en parjures. Accepter, c' était au contraire ressusciter celie idée de guerre sainte : (( car par la terre de Babiloine ou par Grece iert recovrée la terre d'outremer, s'ele est jamais recovrée )) ( 96), Constantinople apparut donc aux barons, non pas com me une proie, mais comme une merveilleuse base d'opérations et de ravitaillement, comme une étape sur la route dont Ie terme serait un jour Ie Saint-Sépulcre. T elle fut I'espérance qui les détermina. C' est de quoi témoigne, pour avoir pris part à to us leurs conseils, (( JoHrois de Villehardouin, qui ceste oevre dita, qui onc nï menti de mot a son escient n, II a menti pourtant, disent de nombreux historiens modernes, qui voient dans la conquête de Constantinople II une irréparable faute politique n, II un crime de lèse-civilisation n, et qui expliquent Ie
changement de direction de la croisade par une sombre machination gibeline, qu'aurait montée de très bonne heure Philippe de Souabe, assisté par Ie doge Dandolo, Ie marquis Boniface de Montferrat et les plus cyniques des barons français. Ce n'est pas ici Ie lieu d'exposer et de discuter en leur détailleurs théories, d'ailleurs obscures et peu concordantes entre elles. Qu'il sufhse de montrer que, s'ils prétendent accréditer leur opinion et ruiner la version contraire de Villehardouin, il ne sufht pas d'alléguer que celle-ci ne représenterait, comme i\s disent, qu' II une théorie à la fois madrée et simpliste des causes fortui tes n.
Car elle représente tout autre chose : une théorie des causes providentielles. (lOre oiez les miracles Nostre Seignor, comme eles sont beles, tot partot la ou Ii plaist! n ( 182). Entre son parti et Ie parti des dissidents, c'est Dieu même que Villehardouin prend pour juge, ou plutôt, écrivant à la lumière des événements déjà révolus, il ne fait qu'enregistrer, comme un grefher, son jugement. Dieu a jugé, puisqu'il a châtié par des signes multipliés de sa colère, par des épidémies, par la mort ou par la honte, tous ceux qui ont esquivé la voie de Venise (
SO, 101-105, 229, etc.). Dieu a jugé, puisqu'il a défendu contre tant d'adversaires acharnés à la I( depecier )), I'armée de ses pèlerins ( 104, etc.). Et Dieu a jugé, puisque hnalement, comme preuve de son amour, il leur a octroyé II I'honor et la victoire n. Par qui l'empereur injustement détrôné de Constantinople a+il été rétabli dans ses droits? - (( Par Dieu, d'abord, et par les pèlerins après)) ( 190), Alors, à se remémorer les jours de misère mués en jours de gloire, la faible troupe des croisés de si bas remontée si haut, et la prouesse des chevaliers de France qui enlèvent d'assaut la ville aux cent tours, Constantinople, II chief du monde )), Villehardouin se sent justiíié, en même temps que ses compagnons, et II sa sombre prose laisse passer Ie rayon n. (( Qui Dieus vielt aidier, nuls hom ne Ii puet nuire )) ( 183).
Or, celie théorie, non des causes fortuites, mais des causes providentielles, il ne I'a pas arbitrairement inventée; il a pris soin de marquer que Ie pape Innocent III s'y est rallié de très bonne heure, du jour où, absolvant ses chers his après Zara, II illeur commanda et pria quïl tenissent I'ost ensemble, car il savoit bien que sanz cele ost ne pooit Ii servises Dieu estre taiz )). Et des lettres nombreuses dlnnocent III, datées de 1203 et de 1204 (I\Iigne, Patrologie laline, t. CCXV), prouvent que Villehardouin invoque à bon droit son témoignage.