‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 109 sur 402 · L E MOYEN AGE rj · texte numérisé non relu

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LA FLOTTE DES CROISfs DANS LE BOSPHORE.

Mais pourquoi, demande-t-on, a-t-il omis de raconter tels et tels incidents: par exemple, que, dès Ie j)rintemps de 1202, Ie marquis de Montferrat s'en fut à Rome proposer au pape, qui I'éconduisit, la diversion sur Constantinople Pourquoi a-t-il passé sous silence Ie fait que, beaucoup plus tôt encore, dès Ie 25 décembre 1201, Ie même marquis s'était rencontré à Haguenau avec Philippe de Souabe, en une conférence où I'on suppose que déjà la combinaison fut élaborée - Villehardouin, il est vrai, en son récit rapide, ne mentionne pas ces faits. Mais ce n' est point par calcul. Sincère ou non, il n'avait nul intérêt, qui ne Ie voit? à les cachero Du moment quïl se pose, sincère ou non, en interprète de la Providence, ne lui est-il pas loisible et indifférent de faire parler la Providence comme il veut et quand il veut, six mois plus tôt ou six mois plus tard, à Haguenau aussi bien qu'à Venise ou à Zara? En son juste mépris de la décrépitude byzantine, il n'a jamais considéré, à la manière de nos modernes historiens philhellè!1es, la conquête de Constantinople comme II un crime de lèse-civilisation )); il Y voit, ou du moins il affecte d'y voir un bel exploit voulu de Dieu : comment dès lors aurait-il pu être tenté de dissimuler honteusement les circonstances qui ont préparé cet événement ? C'est donc bien vainement qu'on prétend relever dans sa relation des réticences qui équivaudraient à des mensonges. Sïl a rusé avec la postérité, ce ne saurait être pour avoir antidaté ou postdaté, omis ou travesti tel fait particulier. S'il a menti, c'est à l'instant OÙ il a posé sa thèse d'ensemble : II Ore oiez les miracles Nostre Seignor com me elles sont belles,... )). II a menti partout ou nulle part. II faut I'accepter tout en tier ou Ie rejeter tout en tier.

L'accepter tout entier, sera-ce donc ratilìer tous ses jugements, partager son admiration sans bornes pour Ie doge et Ie marquis, épouser ses rancunes, ses haines contre Illes Syriens )) ? Non certes, et il ne coûte rien de convenir qu'il fut pa sionnément I'homme de son parti. L'acceoter tout entier, c'est simplement lui conc der que les conquérants de Constantinople ont pu se croire jusqu'au bout, com me ille soutient, de vrais croisés, les champions de Dieu et les instruments de ses desseins. C'est simplement avouer que Villehar-

douin fut un véridique témoin en tant quïl montre ces conquérants travaillés de scrupules sans cesse renaissants, en tant quïl décrit II la grant descorde )) qui les divise, Regardons-Ies, tels qu'il les met en scène, à Corfou par exemple ( 113-118), Les chefs viennent d'annoncer que décidément la HoUe va mettre Ie cap sur Ie Bosphore; c'est l'instant OÙ chacun doit dire oui ou non, A ceUe nouvelle, de nombreux croisés - la moitié - font sécession, refusent d'embarquer, Vers la vallée OÙ ils se sont retirés à cheval et en armes, les autres chevauchent pour les supplier de ne pas leur ravir (( la rescosse d'oltremer II et de ne pas se honnir eux-mêmes. Quand les dissidents les virent descendre de leurs chevaux, iIs mirent aussi pied à terre. II Les barons s'agenouillèrent et dirent quïls ne se relèveraient pas que leurs compagnons n'eussent promis de ne pas les abandonner. Et ceux-ci, à voir leurs seigneurs, leurs parents, leurs amis, à leurs pieds, eurent grand' pitié et pleurèrent. )) Puis, ayant reçu des garanties que la volonté de secourir la Terre sainte subsistait, ils cédèrent.

Or, à Pavie, à Venise, à Zara, d'autres scènes toutes pareilles avaient précédé celle-Ià, et d'autres toutes pareilles devaient la suivre, sous les murs mêmes de Constantinople, Que nous montrent-elles? F aut-il se représenter dans run des deux partis tous les aventuriers et tous les tralìquants, dans I'autre tous les scrupuleux et tous les purs, qui d'ailleurs. se ralliant à la thèse adverse, se seraient instantanément transformés, eux aussi, en aventuriers et en tralìquants Mais la conséquence d' une telle hypothèse, c'est que Ie seul appât du gain aurait suflì à maintenir durant trois ans et plus la cohésion dans cette armée. Or c'était une armée de Français, En quel temps des chefs ont-ils jamais réussi à mener en simples mercenaires des gens de chez nous au péril et à la mort? Ce serait I'unique fois dans notre longue histoire, et c'est là, à I'appui de Villehardouin,la remarque invincible. Les croisés quïl met en scène (( vont, dit-il (s 92), por Dieu et por droit et por justise )) : en cette version, et s ulement en cette version, nous reconnaissons des Français, les Français de tous les temps. Dans I'un et dans I'autre parti il nous montre des gens d'honneur, épris d'un même désir, Ie désir de discerner leur devoir, et qui se déchirent entre eux, parce que leur devoir est obscur, La théorie nuancée, c'est la sienne; la théorie II simpliste )1, c'est l'autre. Mais les années ont passé, Quand Villehardouin compose sa Chronique, les croisés sont installés sur la terre conquise, quïls se sont partagée. Leur promesse de secourir les Lit:ux saints, ils ne I'ont pas tenue : la tiendront-ils jamais? Voilà, pour la thèse de Villehardouin, la pierre d'achoppement et de scandale. Les pèlerins de Dieu semblent avoir oublié jusqu'au nom de Jérusalem : comment Villehardouin s'en explique-t-il

Cest que du jour, dit-il, OÙ iIs eurent piIIé Constantinople et commis dans la vi lie tant d'horribles péchés, II la convoitise, qui est racine de tous maux, a envahi leurs cæurs et Dieu a commencé de moins les aimer )) : depuis, il les châtie. L'ayant dit (s 253), il ne parlera plus d'accomplir (I la besogne de Notre-Seigneur )) : Ie thème sacré disparaÎt. Désormais, soit quïl décrive les mornes chevauchées des conquérants contre les Valaques et les Bulgares, soit qu'il raconte leur dure retraite, que lui-même guida, d'Andrinople à Rodosto, il ne vise plus qu'à constater leur impuissance à rien tenter de grand, II car onc ne furent gent si chargié de guerre, por ce quïl estoient espars en tant de leus )) (s 460). Et iI se réfugie dans une sorte de sombre fatalisme providentiel: II Nostre Sire donne les aventures ensi comme lui plaist... )) (s 320). (( Ensi comme Dieus vuet les choses, si les convient avenir... )) (s 475). Du moins, sur cette terre conquÄse, OÙ ils peinent à se maintenir, les pèlerins d antan ne sont pas des satisfaits, des repus. Que sont-ils devenus, quand Villehardouin écrit, les vingt mille conquérants;J II a dis;:>aru en batailie, Baudouin, Ie jeune empereur, Ie parfait chevalier, II est mort, Ie vieux doge, très sage et très preux, dont les yeux aveugles étaient si beaux. lis ont péri par I'épée, Louis de Blois, et Mathieu de Montmorency, et Ie marquis de Montferrat, tant de ses amis les plus aimés. Et pour luimême, qu'espère-t-il encore

On ne sait. De lui-même, de ses émotions intimes, Villehardouin ne parle presque jamais. II ne parle de lui qu'à I'occasion de ses actes publics. Sa Chronique affecte les allures quasi impersonnelles d'une lettre ouverte, d'une relation oflìcielle; et, par pudeur d'aristocrate, ayant à relater I'histoire dune grande espérance et d'une grande déception, il s'est comme enveloppé dïmpassibilité; mais jamais écrivain en a?parence plus impassible ne fut au fond de son cæur plus passionné, ni plus douloureux.

Littérairement, la b auté de sa Chronique résulte surtout de ce dédoublement de lui-même, et c'est pour mettre en relief ce contraste secret que nous avons tant insisté sur Ie pathétique des événements retracés. II faut s'être représente Ie désarroi moral OÙ vécut Villehardouin, ses conHits sans lìn avec les Syriens, ses luUes contre lui-

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