‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 118 sur 402 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

CI. Enlart, NOTRE-DAME DE TORTOSE, en Phénicie. - I1y avait là un trèsgrand pèlerinage, dit Joinville ( 597), <<pour ce que c'est Ie premier autel qui onques feustfait en J'onneur de la mere Dieu sur terre D, Joinville visita ce sanctuaire et rapporte les << moult granz miracles D que Notre-Dame de T ortose accomplissait, surtout en faveur des croisés.

qui leur lancèrent, à eux et aux autres chevaliers qui étaient sur la rive, (( si grande quantité de feu grégeois quïl semblait que les étoiles du ciel tombassent II. T oujours lïmagination vive et vraie! Bientôt Ie danger devient inévitable : on n'a qu'à choisir entre I'alternative d'être pris sur I'eau en se rendant aux galères du Soudan ou d'être massacré par les Sarrasins en débarquant. Joinville préfère Ie premier parti. II est vrai qu'un de ses domestiques, natif de Doulevant, lui propose hardiment Ie second: (( Je suis d'avis, disait ce brave homme, que nous nous laissions tous tuer, et ainsi nous nous en irons tous ensemble en Paradis. - Mais nous ne Ie crûmes pas n, dit ingénument Joinville... II est pris et transporté sur une galère ennemie et se sent mettre plus d'une fois Ie couteau sur la gorge, (( Et lors. pour la peur que j'avais, je commençai à trembler bien fort, et pour la maladie aussi, Et lors, je demandai à boire... n Notons la naïveté et la sincérité parfaite. Joinville tremble, et il peut choisir, pour expliquer son tremblement. de la peur ou de la lièvre; it peut dire, comme Bailly: (( Je tremble, mais c'est de froid I)) Mot sublime! - Mais lui n'est pas sublime, et il ne songe pas non plus à Ie paraÎtre; il a peur et it Ie dit.

(( ...Entassés sur des galères, Joinville et ses compagnons sont un jour menacés par une trentaine de furieux qui entrent I'épée nue ou la hache à la main. Déjà chacun ne songe plus qu'à bien mourir : (( II y avait là tout plein de gens qui se confessaient à un frère de la Trinité, là présent. Joinville avoue que pour lui, en un tel moment, il aurait cherché en vain de quoi se confesser : iI ne se souvenait d'aucun péché, II se contente de faire Ie signe de la croix et s'agenouille devant un des Sarrasins qui tient une hache, en disant : (( Ain i mourut sainte Agnès. II Cependant un chevalier, son voisin, qui se souvient mieux de ses péchés, se met, fa ute de prêtre, à se confesser à lui, Joinville. et celui-ci, après I'avoir entendu, prononce la formule: (( Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.)) (( Mais quand je me levai de là, ajoute-t-il avec innocence, il ne me souvint plus jamais de chose quïl m'eût dite ni racontée. )) Oui, Joinvil1e est la vivacité, I'ingénuité mêmes. Quelle inimitable spontanéité! Sur sa tombe, qui subsista jusqu'à la Révolution, une épitaphe, gravée au XVIIe siècle, Ie qualiliait en ces termes tendres, caressants et si vrais: Ingenium candidum, affabile et amabile. Mais. à tant insister sur ces traits de candeur et comme d'enfance, ne risque-t-on pas de marquer qu'au jour où cet aimable chevalier se mit à la tâche redoutable d'écrire Ie (( Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis n, il a peut-être forcé sa nature, osé plus quïl n'aurait dû ? Lui-même en aurait convenu sans doute,

en son humilité de chrétien, en sa courtoisie surtout, en sa simplicit

d'honnête homme qui II ne se pique de rien )), Mais gardons-nom bien de I'en croire, Sachons plutôt voir qu'i1 a non pas dissimulé. mais méconnu, mais ignoré sa propre noblesse, et, si I'on ose dire. sa part de sainteté.

Pourquoi s'est-il croisé, quand son suzerain de Champagne ne se croisait pas? Nulle raison temporelle ne I'y forçait. II s'est croisé pour se conformer à une belle tradition de famille : cinq de ses aïeux I'avaient précédé en Terre sainte, dont il tenait à honneur de fouler les traces, II s'est crOlsé pour les mêmes raisons que saint Louis, parce que Dieu Ie voulait. Quïl ait été Ie type de ces Français qui détestent la guerre et qui, sïlle faut. la font très bien, c'est ce qui ne vaut même pas la peine d'être marqué. Ses cinq blessures reçues à Mansourah, sa vaillance à Soubeita du Liban, quand iI renvoya son cheval à I'arrière pour soutenir à pied, avec les sergents, Ie choc de I'ennemi, les onze campagnes quïl avait faites déjà quand, à quatre-vingt-dix ans. il déploya encore danslesFlandres son gonfanon, tant de hauts faits accomplis (( par de la mer et par deça )) témoignent ass z quïl fut bon chevalier. II méritait I'honneur que lui lit Ie comte de Soissons, lorsqu'it lui dit en pleine bataille ce mot épique et charmant : (( Seneschaus, lessons huer ceste chenaille, que, par la coiffe Dieu! {ensi comme il juroit}, encore en parlerons nous de cele journée es chambres des dames. )) Et encore, son courage au combat, qu'est-ce, auprès de sa vertu d endurance? Pendant des années, il a enduré tous les Réaux de I'Orient. Regardons-Ie, dévoré par la maladie, au moment OÙ it vient de débarquer à Saint-Jean-d'Acr : (( Je n'attendoie que la mort, dit-i1, par un signe qui m'estoit delez I'oreille, car it n'estoit nul jour que I'on n'aportast bien vint mors ou plus au moustier; et de mon lit, toutes les fois qu'on les a;JOrtoit, j'ooie chanter: Libera me, Domine I n C'est alors que la question se posa pour lui, pour Ie roi, pour les sept cents chevaliers échappés du désastre : devaient-ils rentrer en France? Les deux frères du roi I'avaient fait, et tant de hauts hommes qui estimaient avoir rempli leur væu, après tant d'épreuves. Mais rentrer en France, c'était livrer les dernières villes qui restaientencore aux chrétiens: Césarée, Jaffa, Saïda; surtout, c'était abandonner les douze mille prisonniers d'f.gypte, C'est à quoi songe Joinville, tandis que Ie chant du Libera me, Domine I I'obsède, et il se remémore une parole que lui a dite un sien parent au moment OÙ il se croisait : II Vous en alez outre mer, or vous prenez garde au revenir : car nuls chevaliers, ne povres ne riches, ne puet revenir quïl ne soit honnis,

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s'i1lais e en la main des Sarrazins Ie peuple menu Nostre Seigneur, en laquel compaignie il est alez... )1 Son parti est donc pris, au jour, 19 juin 1250, OÙ Ie roi convoque ses barons et recueille leurs avis. Sauf I'un d'eux, qui sc récuse, tous lui conseillent Ie retour en France. Seul Joinville déclare quïl faut rester.

1\1ystérieux, Ie roi se tait, et remet à huitaine sa décision. Et Joinville se chagrine, car tous Ie raillent après Ie conseil, et, chose plus cruelle! Ie roi, au re?as qui suit, ne lui adresse pas une fois la parole.

Tristement, au sortir de table, Joinville s'est approché d'une fenêtre. Les bras passés entre les barreaux, iI songe : Que Ie roi rentre donc en France! Lui, comme un pauvre chevalier d'aventure, il s'en ira offrir ses soudées au prince d'Antioche, son parent. Deux mains s'abattent sur ses yeux. II croit à une plaisanterie de I'un des s igneurs: II Lessiez moi en paiz, messire Phelippe! )) Mais ce n'est pas messire Phelippe, La main qui presse ses yeux porte une émeraude. Joinville la reconnaît : c'est l'anneau du roi. En grande confidence, saint Louis lui dit son secret: il restera en Terre sainte. Leurs deux cæurs chrétiens se sont rcncontrés. lis se rencontreront encore, malgré les apparences, dix-sept ans plus tard, au jour où Ie roi, méditant une nouvelle croisade, demandera à son ancien compagnon de I'y suivre, Joinville refuse: (( Se j'en vouloie ouvrer au gré Dieu, dit-il, je demourroie ci pour mon peuple aidier et deffendre, car se je mettoie mon cors en I'aventure du pelerinaige de la Croiz, la ou je veoie tout cler que ce seroit au mal et au doumage de ma gent, j'en courrouceroie Dieu, qui mist son cors pour son peuple sauver. )) II ose dire que II ceux la perdront Dieu qui se croiseront I). Le roi ne s'irrita point : lui qui part, son ami qui reste, ils veulent une même chose : II ouvrer au gré Dieu. )) (( Ouvrer au gré Dieu! )) C'est toujours la pensée qui anima Joinville au cours de ces entretiens familiers où plus d'une fois son goût de la controverse religieuse et son II soutil sens )) inquiétèrent Ie saint roi; c'est la pensée qui lui ins;Jira en Syrie de composer cette petite II Apologie du christianisme II, cet ingénieux commentaire du Credo, où iI déploie une science des f.critures surprenante chez un jeune chevalier. Et c'est pourquoi on peut suivre au cours de sa longue vie, observer dans tous ses actes Ie digne seigneur féodal qui, lorsqu'il prie pour lui-même, a soin de prier aussi (( pour sa gent)) : toute sa conduite atteste qu'iI s'est toujours appliqué, selon sa belle expression, à II embracier Dieu a deus bras, c'est a savoir en bras de ferme foi et en bras de bonnes æuvres )).

On a donc eu tort d'opposer parfois la I( sublimité )) de saint Louis à la II molle humanité II de son biographe. Non, iI n'y eut pas de I' un à I'autre la distance, iI n'y eut pas entre leurs âmes Ie contraste et presque la contrariété que d'aucuns ont marquée. lis peuvent rester côte à côte, com me en ces causeries où Ie roi faisait asseoir son ami près de lui, II si près que leurs robes se touchaient n. Le bon chevalier n'a point à redouter Ie voisinage du saint.

Après tout, Ie plus beau des portraits de saint Louis, c'est lui qui I'a tracé. Ce n'est pas, comme on sait, que les témoignages contemporains soient rares : n 'avons-nous pas les chroniques de Geoffroy de Beaulieu, de Guillaume de Chartres, de Guillaume de Nangis? 1\Iais ces chroniqueurs et ces hagiographes furent tous gens d'f.glise, ct iI y paraît trop. lis ont voulu honorer surtout Ie saint athlète de Dieu, I'ascète, Son long procès de canonisation, commencé en 1273, avait nécessité, au dire du pape Boniface VIII. plus d'écrituresqu'un âne en peut porter. On ne se lassait pas de louer en saint Louis Ie mystique exalté, de décrire ses extases, ses mortifications, ses abstine!1ces, ses macérations, et la légende avait fait son æuvre, Une odeur épaisse d'encens l'enveloppait, Joinville a réagi : à son insu ? nO!1, mais volontairement. II croit fermement à la sainteté du martyr et i1le dit avec force au début de son histoire; iI croit fermement que ce grand roi peut servir d'exemple à tous ses successeurs, et iI Ie dit avec force à la fin de son histoire; mais iI ne se propose pas de répéter Guillaume de Nangis ou les autres : iI suit un dessein plus secret et plus tendre, Cherchant, de toute la force de son cæur fervent, Ie moyen de bien servir la mémoire qu'il révère, iI a estimé, en sa hardiesse et en son ingénuité, que Ie meilleur parti n'était pas de se guinder à son tour au ton de l'hagiographe, mais de peindre son héros tel qu'il I'avait connu aux temps anciens, avant qu'il fût devenu un saint de vitrail, quand ils étaient tous deux de jeunes cheva!iers. II a jugé que c'était la plus belle courtoisie qu'il pût faire à SO:1 ami. II Ie montre donc tel qu'il était devant Dieu et devant les hommes, au conseil, au combat, et surtout dans son particulier, dans son train de tous les jours. C'est pour rendre l'impression de la vie quotidienne et familière que, se mettant lui-même en scène, iI donne à son récit de la croisade des allures de mémoires person-

nels, et iI est honorable pour lui, iI est beau que d s critiques modernes s'y soient trompés, ceux qui estiment qu'il n'a fait que reprendre sur Ie tard un manuscrit de sa jeunesse, un Journal intime, antérieur à la canonisation du roi et composé sans aucune idée de Ie glorifier. Hypothèse ingénieuse, mais, à notre sens, erronée. Le sénéchal a écrit I'histoire du roi Louis, I'histoire de saint Louis et I'histoire de Jean de Joinville, et ces trois histoires forment un chef-d'æuvre complexe, mais d'une seule venue, où tout est concerté pour que son ami revive tout entier. Pour qu'il revive tout entier, Joinville ne tait pas un seul de ses défauts. II avoue que son humeur était II diverse n. II Ie montre irritable, tour à tour faible et emporté, et parfois, comme iI était naturel à un petit-fils de ,Philippe Auguste, violent et obstiné. II reconnaît que Ie roi n'était tendre ni pour sa femme ni pour ses enfants. II ne dissimule pas la sombre ardeur de sa dévotion. IVfais iI prouve aussi que cette parole lui convenait merveilleusement : I( Cum revenit ad vitam, vitæ nescius non apparet. n II montre en lui, à l'occasion, I'homme d'esprit, Ie mondain presque, et les jolies anecdotes de suivre : (( Quant Ii rois estoit en joie.., II Quelles aimables règles de savoir-vivre saint Louis sait alors donner! II Car il disait qu'on doit armer et vêtir son corps de telle sorte que les hommes d'âge ne trouvent pas qu 'on en fait trop, ni les jeunes hommes qu'on n'en fait pas assez, )1 Surtout Joinville empêche que les dévots I'accaparent tout entier, et en toute occasion. Joinville n'aimait guère les gens de religion et sa vie fut souvent occupée, comme d'ailleurs la vie de ses ancêtres, par ses luttes contre les moines de Sail't-Urbain, dont iI était I'avoué : ces conHits lui valurent même une excommunication de son évêque, qu'i1 supporta très allègrement. Or il est tout joyeux d'observer chez saint Louis des traits où se marquent les mêmes dispositions: saint Louis répond avec une ferme malice aux réclamations injilstes des hauts prélats; mieux encore, saint Louis déclare que II preudomme vaut mieux que beguin II. Le I( b guin)), c'est Ie dévot suspect 2e pharisaïsme; Ie II prud'homme)), c'est Ie chrétien qui, vivant là où Dieu I'a placé, dans Ie siècle, tâche d'y pratiquer les vertus des laïques, Et saint Louis dit à Robert de Sorbon : II Maistre Robert, je vourroie avoir Ie nom de preudomme, mais que je Ie fusse et tout Ie remenant vous demeurast; car preudomme est si grant chose et si bonne chose que, neïs au nommer, emplist ilia bouche. II D'autres célébraient Ie roi-moine, Joinville a célébré de préférence Ie roi-prud'homme, plus vrai : car jamais les pratiques de son ascétisme ne l'ont empêché de faire humainement, fraternellement, sa dure tâche quotidienne de roi. C'est en sa prud'homie, selon Joinville, que réside surtout sa sainteté : quand iI rend la justice, assis sous Ie chêne de Vincennes: quand il écoute avec patience, à la fin des repas, les ménestrels vieller devant lui; quand, à Mansourah, dominant de la tête tous ses chevaliers, iI chevauche, coiffé du heaume d'or, une épée d'Allemagne à la main; quand, resté maître du champ de bataille, il voit s'approcher Ie prévôt des H03pitaliers qui baise sa main gantée demailles.etlui apprend que, dans la folie chevauchée, son frère, Ie comte d'Artois vient d'être tué : II Ah! sire, dist Ii prevoz, vous en aiez bon reconbrt, car si grant honneur n'avint onques a roi de France comme il vous est avenu, car, pour combatre avos ennemis, avez passé une riviere a nou (à la nage) et les avez desconfiz. ))- Et Ie roi respondi que Dieus en fust aouré de ce qu'illi donnoit : et lors Ii cheoient les lermes des ieus, moult grosses. ))

v, - Chroniques en vers du début du XIV" siècle

La Branche des roiaus lignages, par Guillaume Guiart, retrace en 2/ 510 octos llabes rhistoire de Philippe Auguste et de ses successeurs jusqu 'en 1304. Edition Buchon (collectio:1 de chroniques, t. Vll et VIll), 1828.

On possède, sous Ie nom de Geoffro de Paris, une chronique des années 1300 à /316, en 7 9/8 octos llabes, L'auteur a commencé à la rédiger vers ran 1313. Edition Buchon (collection de chroniques, t. IX), 1827.

Dans les premières années du XIV e siècle, deux rimeurs, Gui:laume Guiart et Geoffroy de Paris, reviennent à I'usage de versifier Ie récit des faits contemporains, T ous deux les retracent avec intelligence, et les historiens modernes de Philippe Ie Bel font grand cas de I'un et de l'autre, surtout de Geoffroy de Paris. M. Ch.-V. Langlois voit en celui-ci I( Ie premier en date des nouvellistes parisiens, experts à résumer les faits du jour en petits vers prosaïques, mais coulants, vifs et malicieux, non sans charme n. II Ie loue pour son bon sens, sa finesse et son esprit,

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CHARLES V LE SAGE (né en 1337, mort en 1380). Musée du Louvre (XIV. siècle).

Cl GuaudùD.

LE

MOYEN

AGE

TROISIÈME PARTIE DU DÉBUT DE LA GUERRE DE CENT ANS (1337) A LA FIN DU XV e SIÈCLE

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