I. - LA POÉSIE PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS
N trouvera un aperçu d' ensemble sur l'histoire des lettres françaises au Xl Ve et au X V. siècle dans Gaston Paris, la Poésie au moye:1 âge, 2 série, 2" éd. 1903, Sur la transformation de la technique poétique à la fin du Xllie siècle et au commencement du XIVe, voir E. H oepffner, Romania, 1920, p. 204.
Guillaume de Machaut, né vers 1300, mort en 1377, entre vers 1323 au service de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, qu'if accompagne dans ses expéditions aventureuses, qui Ie nomme son aumônier et son secrétaire et lui fait obtenir un canonicat à Reims en 1337. Peut-ètre a-t-il quitté Ie roi avant la bataille de Poitiers (/346), OÙ Jean de Luxembourg trouva la mort. En tout cas, grâce à ses talents de musicien et de poète, il entra en relations avec nombre de grands seigneurs de l'époque. A partir de 1349, il eut un nouveau ct puissant protecteur en la personne de Charles Ie Mauvais, roi de Navarre; il semble toute/ois que dès Ie moment OÙ les hostilités éclatèrent entre Charles Ie Mauvais et Ie duc de Normandie, régent du ro aume, Machaut ait renoncé à la protection du roi de Navarre pour rechercher celie des princes de la maison de France, - Les Poésies Iyriques de C. de Machaut ont été publiées par V. Chichmaref, 2 vol" 1906; son Voir Dit par Paulin Paris, 1875; ct. Antoine Thomas, Romania, t. XLI, p. 382; sa Prise d'Alexandrie (biographie en vers de Pierre de Lusignan, roi de Ch pre, mort en 1369), par L. de Mas-Latrie, 1877. Le reste de ses CEuvres (dits et poèmes allé!loriques) a été publié en 3 vol. (S, A, T.) par E, Hoepffner, 1908-1923.
L Aguerre de Cent ans marque un temps d'arrêt dans Ie développement des institutions politiques de l'ancienne France. A la même époque on observe dans l'évolution de la littérature un phénomène analogue. Y a-t-it ici rapport de cause à dfet? Deux siècles de la plus brillante activité littéraire auraient- its été suivis d'un troisième au si brillant, puis d'un quatrième, si la guerre n'y avait mis un holà brutal? Le problème est moir:s simple, Dès 1337, en effet, les grands genres de la période précédente sont oubliés ou délaissés. On n'écrit plus de Roland, plus d'Aliscans, ni même de Renaud de Montauban ou de Girard de Vienne. Les nobles chevaliers ont cessé de chanter leurs dames. Aucun Chrétien de Troyes ne se prépare à mettre au jour un Erec ou un Cligès, On compose vers 1330 Ie dernier roman en prose de la Tabie ronde. Même ce tard venu, Ie fabliau, qui a égayé Ie XIII" siècle, est abandonné. C'est toute une littérature qui disparaît en quelques années. La guerre de Cent ans n'en a pas même hâté la fin. CeUe fin n'a rien de mystérieux. Les genres s'en vont avec la société qui les avait créés, Qu'était la chanson de geste, sinon l'expression de lïdÉal guerrier et religieux de la chevalerie française? Et qu' était la chanson courtoise, sinon un rdlet de la vie sentimentale ci imaginative de la noblesse féodale ? Mais dès la fin du XIII C sièc\e les beaux jours de ceUe cheva!erie sont pas és : les croi5ades de saint Louis représentent son dernier rand effort. Philippe Ie Bel est un roi moderne, qui s'a;:>puie sur des légistes et veut être Ie maître en France, A côté de lui il y a encore des seigneurs féodaux, it n y
a plus de place pour la féodalité. On pourrait s'étonner que Ie fabliau ait partagé Ie sort des genres aristocratiques : composé avant tout pour des bourgeois, pourquoi ne s'est-il pas imposé à la société nouvelle où il semblait que la bourgeoisie dût se faire bientôt une large place lei ce n'est pas la matière qui a manqué, ni Ie public, mais bi::n les auteurs eux-mêmes. Bafoués, méprisés, vivant en marge de la société, il est naturel que les jongleurs aient recherché plus de considération, une position sociale mieux définie. lis ont trouvé I'une et I'autre, sur Ie tard, auprès de quelques grands seigneurs. Mais devenus II ménestrels II, ils ont dès lors dédaigné leur ancien public et ont cessé d'écrire pour lui.
Dans Ie domaine liUéraire, la guerre de Cent ans n'a donc rien détruit. Elle a, ce qui est pire, empêché la reconstruction. Au XIY C siècle, I1talie a Dante, Pétrarque et Boccace, I'Angleterre a Chaucer, Quels noms pouvons-nous opposer à ces grands noms? La guerre de Cent ans a tari pour deux siècles I'imagination française. Elle a fait passer de nouveau au premier plan la classe militaire, dont Ie rôle était fini, qui avait renoncé à défendre la chrétienté contre les infidèles et qui n'a pas su défendre la France contre les Anglais, Sans cohésion, sans discipline, sans idéal national, in oucieuse du lendemain, c'est ceUe classe qui a pourtant dominé Ie royaume, ou ce qui en restait, jusqu'à I'avènement de Louis XI ; c'est elle qui a par tradition protégé les écrivains, c'est pour elle qu ils ont écrit. Que\le inspiration pouvaient-ils en auendre? Et d'où pouvaient venir alors les grandes idées qui font lever les hommes et suscitent les chefs-d'æuvre La bourgeoisie, qui avait cru entendre sonner son heure sous Philippe Ie Bel, était retombée très bas. Dans ceUe période d'atroces massacres, elle mène une existence misérable, à la merci des nobles qui la méprisent, la pillent et ne la protègent pas. Absorbée dans ceUe luUe pour I'existence, elle ne saurait s'intéresser aux lethes, Ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, on ne distingue nulle part I'espoir d'un renouveau. Au fond, pendant toute ceUe terri\:..le guerre de Cent ans, il n'y a qu'un sujet, et c'est la guerre elle-même. Ceux qui nous intéressent vraiment, ce sont ceux qui en parlent. Et ce n' est pas un hasard si Ie seul genre qui ait émergé alors est I'histoire, si Ie plus grand nom que nous ayons à citer avant Vi lion est celui de \'auteur des Chroniques, Jean Froissart. Nous avons marqué la disparition des grands genres du XII C et du XIII e siècle. Est-ce à dire que rien n'ait subsisté du passé? Si les poètes du XIye et du Xye siècle sont restés, sauf exception, très inférieurs à leurs devanciers, ce n'est certes pas faute d'avoir beaucoup écrit. A défaut d'une inspiration qui leur a manqué, où ont-ils pris la matière de leurs æuvres? Et s'ils n'ont guère réussi, qu'ont-ils donc tenté ?
lis ont voulu reprendre la tradition de la poésie Iyrique de cour, et ils ont cru la continuer, bien mieux : la renouveler. lis ont lu et relu Ie Roman de la Rose, et ils ne se sont jamais lassés de lui demander un style, des procédés, une forme d'imagination. Jean de Meung leur a servi à interpréter la tradition de Thibaut de Navarre. Dans la mesure restreinte où leur æuvre rend une note person nelle, c'est dans ceUe alliance entre la poésie de cour et la poésie d'école qu'il faut la chercher. I\lais de ceUe poésie de cour I'âme même s'était dès longtemps envolée et Jean de leung, esprit indépendant et penseur vigoureux, n'a pas été un grand poNe, Le XIye siècle a toujouB eu besoin de maîtres, et il a eu de mauvais maîtres.
GUILLAUME DE MACHAUT Le premier nom que nous rencontrons est celui de Guillaume de I\Iachaut. Les contemporains ont fait de Guillaume de Machaut un chef d'école, lis ont vu en lui Ie brillant créateur d'une forme nouvelle de poésie. A distance il paraît moins imposallt, et il est douteux qu'on puisse lui auribuer les innovations auxquelles son nom semblait aUaché. II a été très sûrement un musicien de mérite, et peut-être en France Ie dernier poète qui n'ait pas séparé la poésie Iyrique de la musique. Ronsard favorisera lui aussi celie étroite alliance des deux arts, mais il laissera à d'autres Ie soin d'écrire la musique de ses verso Machaut a été un compositeur, et à ce qu'il semble un comp05iteur de talent. Là est Ie secret d'une grande partie de sa réputation : ce serait sans doute une injustice de ne vouloir Ie juger que d'après ses verso Com me poète, on a cru longtemps qu'on lui devait la ballade et Ie rondeau. Et ce sont bien là des formes où, à son exemple, Ie XIV e siècle s'est complu, On commence à voir toutefois qu'elles r::montent plus haut. Abandonnée par les grands seigneurs, la poésie Ivrique s'était réfugiée vers 1250 dans les gran des villes du nord de la France. Dans ce milieu de bourgeoisie, elle va lentement se transformer. U ne loi de I'art courtois voulait que chaque chanson différât, dans sa forme même, de toutes les chansons antérieures. Si I'on puisait à un fonds commun d'idées et de sentiments, on entendait
par ces vanahons de la technique afhrmer sa personna.lilé. Un entre-croisement de rimes original. un rythme particulier étaient comme une signature, immédiatement déchiffrée par les initiés. Les chansonniers de I'éc o le courtoise formaient un petit monde fermé où chacun avait I'orgueil de son 1I0 plus encore que de ses ver,. Comment les bourgeois d'Arras se seraient-ils pliés très longtemps à celie discipline Au lieu de voir ce qui distir.guait chaque chanson de toutes les autres, ils se sont plus volontiers arrêtés aux traits qu'elles avaient en commun, Entre leurs mains la poésie Iyrique, qui jusquelà avait été l'insIrument très personnel d'un culte raffiné, devient un genre liUéraire, et comme tout genre liuéraire elle va se cristalliser en formes bien déhnies, C'est ainsi que se constituent peu à peu Ie lai, la ballade, Ie rondeau, poèmes très courts OÙ les combinaisons de strophes, de mesure et de rimes deviendront de plus en plus rigides. Le plus populaire de ces genres sera la ballade, composée de trois strophes sur les mêmes rimes, avec un refrain et un envoi au (( Prince du Pui II. Dès lors, dédaigneux de la liberté antérieure, Ie poète meUra son orgueil à observer fidèlement des lois rigoureuses. Libre à lui de se distinguer, dans I'application des mêmes procédés, par une maÎtrise plus parfaite. Ce sont des professionnels qui ont créé cet art nouveau.
II restait à lui assurer une existence durable. Ce sera I æuvre de Machaut. Quand il commence à comr;oser, vers 1340, la transformation de I'ancienne poésie courtoise est achevée, mais on ne gagne pas encore sa vie à écrire des ballades. Le premier, Machaut a su utiliser ses talents poétiques et musicaux pour auirer vers les formes nouvelles I'auention et la faveur des grands seigneurs. Secrétaire, aumônier de rois, chanoine prébendé, il a prouvé que Ie métier de poète pouvait nourrir son homme. II est déjà un auteur au sens Ie plus moderne du mot, travaillant pour Ie seul public de I'époque, Ie seul en tout cas qui fût en état de payer. Et il n'y aurait aucune raison de lui reprocher sa dépendance à I'igard des grands, si elle ne I'avait placé dans une situation liUéraire assez fausse. Certes il était hardi de ramener dans les cours, sous un visage nouveau, un genre poétique qui y avait fourni jadis une si belle carrière. l\1ais n'était-il pas à craindre que les souvenirs du passé ne fissent tort au présent? Pour s'être faite raisonneuse et moralisante à \'éco!e de Jean de Meung, la ballade n'en chantait pas moins I'amour courtois. Or quel ra?port Y avait-il entre I'amour courtois et la situation d' un humble clerc du diocèse de Reims? Ou bien I\Iachaut écrivait des vers d'amour pour
--" 3\ ,,!Coq, 'k"
--, +-', 1'- , -{ "2I"/'t 1!It. .- r, " ",-' . 'I J11!f'S.; ..;/
'Vo'I'l,'
.."" " <IoIw.
.,(ff (4) ' I
___ . AI-. '4" ... J:l oM' I ;:-4\ ,
. ", :,......-:..... /' 7"'/ \,.fi:I'
"::or
" Jr
it.
øt
t- ."mr,;t 1tI01I11I qlU /lour "1IIIm -r- E útr 8UIOImJ qlU IIItI1ltmtrdIDll .....
a6uI1(alm.= III4dIaIItrrh .; 'It ,,'tfrnmtncri'ÞnCfllDltIlCn.U'
/I/1&. u.t tro1&1r't8 elltaM all' 8fauøIr ò< !t';j; lIlIltUl1. GUIllaume Ie rc
. truea-. }11J\tCftTKt.rttfJttan<<.J1'IIf....'!i.a lit nßhllrl)Ulllnarfaar}1Ir IlIl1lRnr
I tilt 1('1" ",-utr 'lfatn rtqllt nlltlUt T Ult qU8}1!lt fa \Olo1u filnr luH 1IIiK,tt'''lIItF".uðtllll:lum }i' our tno:mnm..ltmj;ßtfuat , OUfCft!tmmlt 10 ClI ma,,1t' t.!.1 our ",I' i\mM' llIIIIØf 8"11" ' 11' '" rI! U'OII mfi1n9 m1Dft1t romm!!laæ ..: dl-toulIprtrrnr" 1 ta'
GUILLAUME DE MACHAUT reçoilla visited"Amour, qui lui amène lrois deses enfants: Doux Penser, Plaisance et Espérance (8. N.. ms. franç. 1584, xlv'siècle'.
M - LE MOYEN AGE
ses nobles protecteurs (il I'a très certainement fait à I'occasion) et il n'était plus qu'un poète à gages, un simple commis aux écritures; ou bien iI osait prendre à son compte joies et chagrins d'amour, et comment, à répéter ces précieuses formules où une société aristocratique avait laissé sa marque, ce clerc n'eût-i1 pas semblé un poète tout artificiel? Sur Ie tard, Machaut a résolu Ie problème d'une façon très ingénieuse : il a mis en scène, dans Ie Voir dil, une jeune fille de haut rang qui, sur Ie bruit de sa réputation littéraire, tombe amoureuse de lui, A la bonne heure : voilà qui sonne plus juste. Mais la disproportion d'âge était trop grande, et I'idylle se termina par une déconvenue, Vraie ou fausse, I'histoire intéresse, et on n'y sent pas Ie pastiche com me dans les Ballades.
Les autres dits de Machaut traitent en général des problèmes de casuistique galante. Le poète se demande par exemple qui est Ie plus à plaindre d'une dame dont I'amant vient de mourir ou d'un seigneur trahi par son amie, et c'est Ie roi de Bohême qui devra résoudre la question. Ailleurs Ie roi de Navarre sera juge d'un débat analogue. Ces poèmes assez étendus, où Machaut s'est souvenu de I'ancien jeu parti, n on pas la finesse et Ie trait qui conviendraient au genre. La langue indécise d' une période de transition linguistique alourdit Ie développement, et il nous semble que I'auteur prend son sujet trop au sérieux. Les contemporains n'en ont pas jugé ainsi : i1s ont admiré et imité.
Cl. Giraudon.
UNE PRlNCESSE DU XIV. SIÈCLE. - Palais de Justice de Poitiers.