‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 120 sur 402 · LES CENT BALL4DES · texte numérisé non relu

LES CENT BALL4DES

Vers la fin de 1388, toute la II maisnie )) du comte d' Eu, qui étail partie pour une croisade en Terre sainte, fut capturée à Damas par ordre du soudan d'E;g pte, puis emmenée au Caire. Quatre seigneurs occupèrent les loisirs de leur captivité à débattre une question d' amour: c' est ainsi que s' élaborèrent les Cent Ballades. Le principal des qua Ire collaborateurs est Jean de Saint-Pierre, dit Ie Sénéchal, parce qu'il était devenu sénéchal d' Eu à la mort de son père (1383). Le second est Bouciquaut, qui avait rejoint les prisonniers au moment où on les translérait au Caire et qui fut libéré avec eux en mars /389. Le troisième est Philippe d'Arlois, comte d' Eu, qui fut connétable de France ef mourut en 1397. Le quatrième est Jean de Crésecque, qui devail trouver la mort, comme Jean Ie Sénéchal, à la bataille de Nicopolis (1396), - Revenus en France, les quatre seigneurs organisèrent une sorte de concours poétique, où ils provoquèrent des réponses à la question d' amour par eux posée. Ce concours eut lieu sans doute à Avignon, en novembre 1390, pendant des fêtes auxquelles assistait Ie roi Charles VI. Parmi les poètes qui concoururent, on distingue Ie duc Jean de Berr , qui est resté célèbre par son amour des riches jo aux et des beaux livres enluminés. Le recueil des Cent Ballades a élé publié par Gaston Ra naud (5. A. T.), 1905, Rien ne montre mieux les préoccupations liltéraires el

galantes de la noblesse au début du X V- siède que les statuts de la II Cour amoureuse )) de Charles VI fondée en 1401 : voir A. Piagef, Romania, 1891, p. 4/7, et 1902, p. 597,

CASU ISTIQU E amoureuse et esprit courtois, nous retrouvons la même formule, mais dosée avec un art plus juste, dans ce qui est peutêtre I'æuvre la plus agréable du XIV C siècle, les Cent Ballades. Un même t1ème court d'un bout à I'autre du recueiI : iI s'agit de décider s'il vaut mieux aimer en plusieurs lieux ou en un seul, s'il faut préférer loyauté ou fausseté, Un vieux chevalier, Hutin, qui se souvient des trouvères d'antan, exalte la vertu ennoblissante de I'amour fidèle. Une jeune dame, moqueuse et fine, dénommée la Guignarde (c'està-dire la coquette), prêche avec de jolies réserves lïnconstance et la variété, Qui a raison? Le chevalier Hutin, conc\uent les quatre auteurs: Jean Ie Sénéchal, Ie comte d'Eu, Bouciquautet Crésecque, qui ont ainsi devisé d'amour tout au long de leur pèlerinage en Terre sainte, De retour en France ils soumettent Ie débat à ee tous les amoureux)) : quatorze seigneurs ont ré;1ondu, lis ne sont pas tous d'accord, mais la majorité se range à I'avis du sénéchal et de ses trois compagnons, f.tait-ce donc I'opinion même du siècle? Le bâtard de Coucy, un des quatorze, n 'en ju rerait pas. Lisez plutõt sa réponse, où iI parodie plaisamment Ie langage des amoureux courtois :

" Amours me fa it ses maul x si fort sentir Que je ne puis plus durer vrayement P"our vous sanz plus que je sers et desir, Ma douce amour, a qui sui ligement'.

Car si plain suy de duel et de tourment, Se briefment' n'ay reconfort par voz biens, J e me mourray, très belle, temprement.... >> - Ainsi dist on, mais il n'en sera riens. " Je veul la mort haste soy de venir, Car tout Ie cors m'art, bruit' et esprent; . me brûle. Mon cuer ne fait que plourer et gemir, Plaindre et pasmer nuit et jour durement, Si qu'un seul jour me samble des ans cent, Qu'autre que moi n'a nulz maulz, tous sont miens; P"is suy que mors, je languis cruelment... >> - Ainsi dist on. mais il n'en sera riens.

. de qui je suis /'homme lige.

. si bientôt.

. promptement,

Veïr pouez' de" ceulx qui ont plaisir 'vous pouvez voir, .. ce qu'il en est de, A fort prometlre et tenir pou convent' , mal temr leur promesse, Et qui semblant font qu'ilz veulent mourir Pour bien amer. et puis font serement Que la Guignarde n'ensuyront' nullement, Autin croyront, estre veulent des siens A tousjours mais' et amer loyaulment :

Ainsi dist on. mais il n' en sera riens.

,.. ne suivront.

. pour toujours.

Dame d' onneur, vo' beaulté qui resplent M'a si souspris que tout vostre me tiens.

Sans departil à vous seule me rent' Ainsi dist on, mais il n'en sera riens.

. volre.

. je me rends,

II y a bien des choses dans ce livre charmant, de la candeur et de I'ironie, de I'enjouement et du sérieux. Les auteurs y manifestent un grand désir de se montrer dignes du passé et comme un étonnement à constater que ce n'est ni toujours facile ni toujours souhaitable. Dans cette incertitude se reßète I'âme trouble d'une génération qui sent son idéal plus différent de I'idéal traditionnel qu'elle n'ose se I avouer. De là, chez ces poètes gentilshommes, un accent de sincérité qu'on ne peut méconnaÎtre, et qui séduit. Imaginations périmées sans doute, mais c'étaient celles de leurs pères, et on sent qu'elles ont encore un charme pour eux.

Ce passé que grandissait I'éloignement, ils I'entrevoyaient suríout à travers un des plus beaux livres du xm e siècle, Ie Lance/ot en prose. Ce roman magnifique a été, jusqu'à Louis XI, Ie livre de chevet de

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LE MOiS DE MAl EN APPARElL DE CHEVALIER. - B. N.. ms.latin 873 (xv" siècle)

la noblesse française, On peut s'étonner qu'elle n alt pas mieux profité de ses lectures. Mais les âmes n'étaient pas montées au ton qu'il fallait. On ne vit pas ou on vit mal la haute signification de I'æuvre. On s'attacha surtout à l'extérieur, Chrétien en son temps et bien d'autres après lui avaient conté des aventures, mais ni les auteurs ni Ie public n'étaient dupes et tous sentaient très bien l'étrangeté de ces inventions. La distinction emble s'effacer au XIV e siècle. On veut alors faire passer dans la vie même de l'époque Ie romanesque du Lancelol. Les imaginations se colorent et s'exaltent au récit des belles (( emprises d'armes I) des compagnons de la Table ronde. On rêve d'exploits dignes d'un Cauvain. Com me on se heurte assez vite à une réalité singulièrement brutale, il faut bien biaiser, et on s'y résigne sans trop de peine. De là des développements accessoires qui donnent I'illusion de l'essentiel : joutes étranges, tournois compliqués, foisonnement des ordres de chevalerie réglés par un cérémonial minutieux. Ce décor encadre les tueries de la guerre de Cent ans, De ces imaginations aimables et de cette affreuse réalité, Froissart est notre meilleur témoin. II fut surtout un grand historien. Mais nous devons pour lïnstant Ie considérer sous un autre aspect: il fut aussi un poète, et peut-être Ie mieux doué de son siècle. LES POÉSIES DE JEAN FROISSART

:g Sur la vie et l'æuvre historique de Froissart, voir plus loin, chap. II. Ses Poésies Iyriques et ses dils ont été publiés par Auguste Scheler, aux tomes XXVI-XXVIII de /'édition Kerv\Jn de Lettenhove des CEuvres de Froissart, - MéliadOl, éd. Longnon (5. A. T,), 3 vo/., 1895-1899. Il semble qu'il y ait eu deux rédadions de Méliador : /'une datant d'environ 1365, rautre postérieure d'une quinzaine d'années, où furent introduites les poésies Iyriques de Hi enceslas de Luxembourg.

LA PLUS IMPOSANTE de ses æuvres poétiques est son roman de Méliador. Le sujet en est simple, car il ne s'agit que de marier la fille d'un roi. Mais la princesse est difficite : elle n'accordera sa main qu'au meilleur chevalier du monde, et il faudra que pendant cinq ans maints prétendants donnent de prodigieux coups d'épée pour que l'un d'eux la conquière enfin. C'est tout un fourmillement d' (( aventures II, où se joue un très pâle reRet du Lancelot. mais que n'anime pas I'esprit ardent du vieux livre. Les 30000 vers de Mé/iador semblent bien longs aujourd' hui. Leur mérite est surtout de nous renseigner curieusement sur l'état d'esprit et les goûts d'une société. lis permettent une com?araison précise avec Ie passé et nous font mesurer au juste Ie dédin des grandes idées poétiques. Mé/iador est encore un pastiche. Le livre a été écrit pour un des protecteurs du poète, Ie duc Wenceslas de Brabant. poète lui aussi, et dont Froissart a enchâssé les vers Iyriques dans son roman. Com me Machaut, Froissart a été à certains moments de sa vie une sorte de secrétaire littéraire attaché à quelques grands seigneurs. Et dans leur composition, leur allure générale. leur intention, ses lais, ses ballades et ses longs poèmes : Ie Paradis d'amour, l' Espinette amoureuse, I'Hor/oge amoureuse, la Prison amoureuse, Ie Buisson de ]eunesse, ne se distinguent guère des courtes pièces et des dits de son devancier, I\lachaut. Mais dans les (( poèmes II tout au moins, nous avons souvent la surprise de trouver l'homme derrière l'auteur, chose rare au XlVe siède. Jamais encore poète français ne nous a fait tant de confidences. II se plaÎt surtout à nous conter les beaux jours de son enfance et de sa jeunesse. car malgré les plaintes d'amour que la mode lui arrache, Froissart a été un homme heureux. II se peut que ces jolies réminiscences soient teintées de quelque fantaisie, mais les détails ont tant de fraÎcheur et de charme qu'ils donnent l'illusion de la vérité même. II y a de l'esprit, et du plus enjoué, dans Ie Dit du Florin, de la verve dans Ie Dialogue du cheval et du lévrier, et les pastourelies se lisent avec plaisir, même après celles du xm e siècle. Frois art avait l'étoffe d'un poète. Mais les cadres rigides de la poésie de son temps ont mal servi U:1 talent aussi personnel que Ie sien. Et il a mis Ie meilleur de son art dans sa Chronique, OÙ nulle convention tyrannique ne gênait sa liberté.

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