LE l\IOYEN AGE
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lien, songea à utiliser ses talents et sa science, Elle chanta donc l'amour, puisque des poètes avaient vécu en chantant l'amour. Non qu'elle eût Ie cæur très joyeux, car elle ne se consola jamais de son veuvage, et ses meilleures ballades sont peut-être celles OÙ s'exhale son chagrin:
Je chante par couverture,' . pour dissimuler. Mais mieulx plourassent mi reil, Ne nul ne scet Ie travail Que mon pouvre cuer endure.
. je cache.
Pour ce muce' ma doulour Qu'en nul je ne voy pitié :
Plus a r en' cause de plour, Mains' treuve I'en d'amistié.
'l'on.
moins.
Pour ce plainte ne murmure Ne fais de mon piteux dueil; Ainçois ris quant plourer vueil, Et sanz rime et sanz esure Je chante par couverture.
.. mais je riSe
Mais les vers d'amour étaient à la mode, c'est par eux qu'on plaisait au public. Et il est touchant de voir ceUe pauvre femme, qui aurait tant aimé à s'occuper avant tout d'un mari et de sa maison, s'appliquer industrieusement à retracer en de jolies ballades les peines et les joies d'amour. II est à noter qu'on n'y sent pas l'effort. Christine fréquentait la bonne société, elle s'exprime avec naturel, elle a de l'aisance et de la grâce, Le succès vint très vite, Elle put composer dès lors des poèmes plus ambitieux, qu'elle faisait recopier en de beaux manuscrits et dédiait à de puissants protecteurs, comme Ie duc Louis d'Orléans ou la princesse Marguerite de Bourgogne. C'étaient des songes, des allégories, des (( jugements )) à la mode de Machaut, OÙ toujours revenaient, repris de cent façons ingénieuses, les vieux thèmes d'amour.
Ce qui était nouveau toutefois, c'est l'insistance avec laquelle Christine présentait la défense des femmes, si malmenées dans la liuérature antérieure. Plus clairement qu'aucun de ses contemporains, elle vit la contradiction qu'il y avait à vanter la noble inRuence de l'amour dans une société qui faisait du Roman de la Rose sa lecture favorite. Dans ses satires véhémentes, Jean de Meung n'avait épargné aucune femme. 511 avait dit vrai, que signifiait Ie culte de la (( dame)) ? Blessée au plus intime de son être, Christine ne se lasse pas de répéter que Jean de Meung a menti. Contre lesatlaques,les calomnies, les grossièretés des clercs misogynes, elle proteste avec une chaleur passionnée. On a plaisir à entendre cette voix pure soutenir avec tant de dignité une cause qui aurait mérité d'être défendue plus tôt. Christine ne se contente pas de plaider pour les femmes devant l'opinion publique, elle veut encore être leur conseillère. Le Livre des trois Vertus, un de ses meilleurs (( traités )), est un cours complet d'éducation féminine et domestique. II nous promène très agréablement à travers la France du XIV C siècle, car, dans sa sollicitude, Christine n'omet aucun âge ni aucune condition sociale : la chambrière retient son attention aussi bien que la duchesse. Et c'est peut-être ce qui fait aujourd' hui Ie plus grand mérite de l'æuvre de Christine; dans sa prose comme dans ses vers, elle fait revivre la société de son temps, dont elle nous donne une image plus attrayante que n 'avait fait Deschamps, Cest qu'elle s'était approchée de plus près du monde seigneurial et qu'elle s'est laissée un peu éblouir par l'éclat des fêtes somptueuses qu'on aimait alors. Mais il ya des limites à son indulgence et elle voit très bien que tout ne va pas pour Ie mieux dans Ie royaume. Elle s'en attriste sou vent, car cette fille d' un Italien fut une excellente Française. Avant de mourir, elle aura la joie de saluer de ses derniers vers l'apparition de Jeanne d'Arc.
Christine de Pisan est un noble caractère et une des vives intelligences de son temps. Son ardeur à l'étude, l'étendue de sa culture, sa familiarité avec l'antiquité latine annoncent un esprit nouveau: il y a, dans les vers de ceUe femme de lettres, la première d'une longue lignée, comme un parfum de Renaissance. Mais sa poésie, toute gracieuse qu'elle est, manque de spontanéité profonde. Quand Christine met en vers les amours de quelque noble protecteur, la finesse ou Ie charme des détails ne peuvent sauver une situation au fond déplaisante. Quand elle n 'écrit que pour plaire à son public, comme il arrive, ses
CHRISTINE DE PISAN,- Elle reçoit la visite des trois dames de Vertu: Raison, Droiture et Justice, Puis, conseillée par Raison, elle travaille, la truelle en main. à bâtir la Cité des Dames (B. N" ms. franç. 607).
qui d'ailleurs nous renseigne abondamment sur les choses et les hommes de son temps. II n'y faut pas chercher de poésie. CHRISTINE DE PISAN ::
Née à Venise en 1364, elle était fille d'un astro/ogue et médecin ita lien, Thomas de Pisan, qui depuis quelques années était entré au service de Charles V. Elevée à Paris, die épouse, en 1378, Etienne du Castel, qui va bientôt devenir secrétaire du roi; il meurt en /389. Thomas de Pisan n'avait survécu que de quelques années à son protecteur Charles V. Christine, restée veuve avec trois enfants, dut soutenir de nombreux procès pour entrer en possession de l'héritage de son mari, et s' ruina. 5es ouvrages datent de la période qui va de 1399 à /415. Elle eut un instant la protection du duc de Bourgogne, Philippe Ie Hardi, pour qui elle écrivit la vie de Charles V, mais il mourut en 1404, Attristée par les malheurs qUI fondent sur la France, elle se retire dans un couvent vers 1418; en 1429 elle célébrera les premiers succès de Jeanne d'Arc, La date de sa mort se place, semble-t-il, peu de temps après. En dehors de ses ballades, rondeaux et dits, les ouvrages de Christine les plus intéressants sont la Cité des Dames (1405); on en trouvera une anal se par A, Jeanro dans la Romania, 1922, p, 93: sur bien des points, c' est une traduction fidèle du De claris mulieribus de Boccace; Ie Livre des trois vert us ou Trésor de la cité des dames (voir Mathilde Laigle, Ie Livre des trois vertus de Christine de Pisan, 1912); Ie Livre des Faicts et bonnes meurs du roi Charles, commencé en 1404 (éd, Buchon, collection de Chroniques, 1 V). T ous ces ouvrages sont en prose. M. Ro
a commencé la publication des æuvres poétiques: 3 vol. ont paru (5, A. T,), 1886-1896, Le Chemin de long estude, en vers (1402), éd. Püs.::hel, Paris el Berlin, 1881. Le Ditié en l'honneur de Jeanne d'Arc a été publié par Jules Quicherat, Ie Procès de Jeanne d'Arc, t, V, p, ,. CHRISTINE DE PISAN s'est proclamée (( la disciple)) d'Eustache Deschamps, mais c'est Machaut qu'elle a surtout imité, Si elle ne fût pas restée veuve à vingt-cinq ans, sans fortune, avec trois enfants à élever, se serait-elle tournée vers la poésie ? On peut en douter. En tout cas, elle eût moins écrit, et sa gloire y eût peut-être gagné, T outefois it fallait vivre, et cette jeune femme cultivée, qui savait Ie latin et l'ita-
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CHRISTINE DE PISAN oIlre au roi Charles VI son Livre du Chemin de long es/ude (B. N., ms. franç. 836).
vers amoureux ont une fraÎcheur qui ne s'est pas ternie. IYlais elle ne veut pas qu 'on s'y trompe: ce sont des vers en l'air, qui ne traduisent pas son expérience personnelle; la vraie C ristine n' est pas là. Et toutefois, c'est elle que nous aimerions à entendre. Les exigences de la tradition et de la mode ne Ie lui ont pas permis. Malgré qu'on en ait, on songe à un jeu d'esprit, C'est Ie reproche qu'on peut faire à toute la littérature amoureuse du XIV e siècle. II reste que ce creur de femme était profondément aimant et que, dans celie poésie d'essence artificielle, elle a mis une sincérité à laquelle ne pouvaient prétendre un vieux chanoine comme Machaut ou un bailli maussade comme Deschamps.