ALAIN CHARTIER
Alain Chartier, né à Bayeux en 1385, nota ire et secrétaire du roi, servit fìdèlement Ie Dauphin, soit à la cour de Bourges, soit dans des ambassades en Allemagne et à Venise (1425), ou en E;cosse (1428), Le Dauphin Ie récompensa en lui jaisant obtenir, entre autres bénéfìces, la cure de Saint-Lambert-des- Levées au diocèse d'Angers, un canonicat à Paris, un autre à Tours, Alain Chartier est mort entre 1430 et 1440. Parmi ses æUVres, en dehors de celles qui seront mentionnées ci-dessous, citons Ie Traitéde l'Espélance (1424), Ie Bréviaire des Nobles et Ie Débat du Réveille-IVlatin. Sur un poème récemment découvert, d'inspiration analogue à celie du Quadrilogue invectif, voir Antoine Thomas, Journal des Savants, 1914, p. 442. Les æuvres d Alain Chartier ont été publiées par André Du Chesne en 1617. On lui a atiribué nombre d'ouvrages qui ne sont pas de lui: voir Arthur Piaget, Ie Miroir aux Dames, Neuchâtel, 1908, p. 21. - La Belle Dame sans merci a été publiée en demier lieu par Carl W ahlund, 1897. Sur Ie succès extraordinaire de ce poème et les imitations qui en furent faites au XVe siècle, voir A, Piaget,
Romania, 1901,1902,1904 et 1905. Sur la vie d'Alain Chartier, voir A. Thomas, Romania, 1904, 1906, et A, Piaget, Romania, 1901 et 1907.
IL N'Y A PAS au XV e siècle de renommée lilléraire plus grande que celie d'Alain Chartier. Nul poète français jusqu'à Ronsard n'a été plus admiré de ses contemporains. Si l'excès de celie gloire nous surprend, il faut avouer qu'Alain Chartier a laissé bien loin derrière lui tous ses préJécesseurs du XIVt' siècle. II se rattache à leur tradition, mais il donne à celie tradition une portée tout autre et un éclat nouveau. Son premier poème, Ie Livre des quatre Dames (1415 ou 1416), est un (( jugement )) où se retrouvent les conventions du genre, mais si effacées par l'intérêt poignant du sujet qu'on les oublie bientôt, Nous sommes au lendemain d'Azincourt, SOUl' l'impression toute vive de ce désastre, Quatre dame!' pleurent leurs am is perdus pour elles en un même jour: run est mort, l'autre est prisonnier et ne donne pas de ses nouvelles, Ie troisième a disparu, Ie quatrième a fui. Laquelle est la plus malheureuse? Qu'importe? Ce qui nous touche, c'est Ie deuil passionné qui monte ainsi de la terre de France, la plainte de toutes celles qui survivent, leur indignation à la pensée qu'une pareille défaite est due à la fuite honteuse d' une partie de la chevalerie française. Qui nous disait qu'Amour fait les creurs vaillants? Les femmes ont Ie beau rôle dans ce poème, et Christine, si elle I'a lu, a dû s'en réjouir. Mais ses vers aimables pâlissent à côté de la satire mordante de Chartier, Nous sommes près du ton de Deschamps, mais on ne sent pas chez Chartier une rancune perwnnelle: iI voit de plus haut et plus loin. II faut dire que, dans les grandes char es qu'il a exercées, s'i1 a partagé les revers de son roi, il semble du moins ne pas avoir connu les mêmes soucis d'argent que Deschamps. Et, d'autre part. Azincourt a éclairé bien des choses, La langue de ce premier poème est encore un peu inégale et embarrassée. La Belle Dame sans merci (1424) marque un net progrès de style, lei Ie fond est peu de chose: un amant tente en vain de ßéchir sa dame et meurt de désespoir. Mais celie bagatelle est d'un bien joli tour, et la langue en est si ferme dans sa concision parfois épigrammatique !
II est bien vrai que c'est aux pires heures de la guerre de Cent ans qu'Alain Chartier se jouait ainsi à des amuselles, Mais la guerre était à demeure dans Ie pays, iI fallait vivre quand même, et parfois se dérider, Le poète n'oubliait pas pourtant la gravité du moment, et son Quadri/ogue invectif (1422) Ie montre bien. C'est un dialogue en prose, sur Ie ton véhément, entre quatre personnages : France, Ie chevalier, Ie peuple, Ie c1ergé, Qui est responsable des malheurs du royaume ?
Le chevalier accuse Ie peuple, Ie peuple accuse Ie chevalier et Ie c1ergé s'érige en juge. On voit par là que Chartier a ses indulgences, Et entre les deux accusés, iI préfère Ie peuple, quoiqu'i1 blâme ses mutineries et son peu de foi. Contre Ie chevalier, l'acte d'accusation est terrible: c' est Ie peuple qui parle, iI est vrai, mais l'auteur aussi, Ie ton ne permet pas d'en douter :
(( Ha! dit Ie peuple, Ie labeur de mes mains nourrist les lasches et les oyseux et ilz me persécutent de faim et de glaive. Je soustiens leur vie à la sueur et travail de mon corps, et ilz guerroyent la mienne par leurs oultrages, dont je suis en mendicité, IIz vivent de moy, et je meur par eulx. IIz me deussent garder des ennemis, hélas! et i1z me gardent de mengier mon pain en seureté. Comment aurait homme en ce party pacience parfaicte. quant à ma persécution ne peult on riens adjouster que la mort? Je meur. et transis pal deffault et necessité des biens que j'ay gaignez, Labeur a perdu son esperance. marchandise ne trouve chemin qui la puisse sauvement adresser , Tout est proye, ce que respee ou Ie glaive ne deffend. Ne je n'ay autre esperance en ma vie, senon par desespoir laisser mon estat, pour faire com me ceulx que ma despouille enrichist, qui plus ayment la proye que ronneur de la guerre. Que appellé-je guerre ? ce n'est pas guerre qui en ce Royaume se maine. C'est une privee roberie, ung larrecin habandonné, force publicque soubz umbre d'armes. et violente rapine: que faulte de justice et de bonne ordonnance ont fait estre loisibles. Les armes sont criées, et les estendars levez contre les ennemis. !\Iais les exploitz sont contre moy, à la destruction de ma povre substance et de ma miserable vie. Les ennemis sont combatus de parolles, et je Ie suis de faicl... J e suis en exil en ma maison, prisonnier de mes amis. assailly de mes deffendeurs, guerroyé des souldoyers dont Ie payement se fait de mon propre chatel. Et pour faire une abhominable somme de mes malles meschances infinies, je ne voy aultre demourant ou exploict des longues guerres de ce Royaulme, sinon terres en friche et pays inhabitable. multitude de vesves et d'orphennins chetifz, et mendians, et desolez, et mutations de biens, qui des mains de ceux qui les ont gaignez sont transportez aux plus forts et ravissans... Par droicte comparaison, la nostre police françoise semble de present