LE MOYEN AGE
0!1 com rend que les contemporains y aient vu un chef-d'ceuvre : d'Abbeville on vint trouver Gréban pour obtenir, contre bonne rémunération, une copie de cette merveilleuse Passion. Elle eut pourtant un jour Ie sort de toutes celles qui I'avaient précédée, Un médecin angevin, Ie II tres eloquent et scientifique docteur maistre Jehan Michel n, reprit l'ceuvre de Gréban et, moyennant force II addicions et corrections n, ilia fit représenter (( moult triumphanment et sumptueusement II à Angers en 1486. Gréban était re5té fidèle, au moins dïntention, à la tradition des Évangiles: Jean Michel cherche lïntérêt dans I'étrangeté des légendes ou dans I'attrait de développements purement laïques : c'est ainsi qu'iI retrace avec complaisance le5 scènes de la vie mondaine de Madeleine la pécheresse. 11 com?lique Ie décor. II Entre ses mains Ie Mystère de la Passion est devenu ce quïl restera, un grand spectacle forain OÙ la curiosité trollve son compte autant et plus que la piété, n (É. Roy.) 11 y a eu d'autres Mystères, quelques-uns très notables, comme les Actes des Apôtres de Simon Gréban (peut-étre aidé de son frère Arnoul), et Ie Mystère du Vie! Testament; mais la Passion de Sainte-Geneviève, la Passion d'Arras, la Passion de Gréban et celie de Jean Michel, sont les ceuvres essentielles qui, plus ou moins remaniées et modifiées, ont pendant un siècle et demi suffi aux besoins du théâtre religieux en France.
Pourquoi les Mystères, qui ont fait I'admiration des foules du xv e siècle, ont-ils si peu d'attrait pour nous? C'est que nous les jugeons uniquement sur leur valeur littéraire. Même chez un Gréban, I'exécution ne répond pas à la grandeur de la conception. Pour un vers bien frappé, que de platitudes en octosyllabes; pour une scène bien venue, que d'épisodes oiseux et traìnants! Ce qui fait Ie plus défaut, c'est Ie sens du dramatique. II n'y a proprement pas d'action. Ce théâtre, OÙ semblent fourmiller la vie et Ie mouvement, est immobile. Sans doute Ie respect de I'Écriture sainte Ie voulait ainsi, et Ie poète n'av it vraiment libre carrière que dans la peinture des personnages comlques.
Pourtant telle scène de Gréban ou de Jean Michellaisse entrevoir ce qu'un poète bien doué aurait pu tirer même d'un sujet aussi rigoureusement défini. Mais dans I'organisation des Mystères, si complexe et même si savante, iI n'y a guère de place pour Ie talent. Dans les comptes financiers, I'auteur est placé à côté du charpentier et sur Ie même rang: tous deux travaillent de leur mieux à la même besogne, qui est d'édifier et d'amuser, Nul n'a jamais songé à demander plus au poète, ni à lui procurer les moyens de faire mieux. Les auteurs
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L'ENFER, de Pol de Limbourg (début du xv. siècle). - Miniature des Très Riches Heures du duc de Berry (musée Conde, à Chantilly).
de Mystères sont des juri5tes, des notaires et surtout des ecclésiastiques, qui sont tenus par les devoirs de leur profession: comment trouveraient-ils Ie temps de méditer à loisir ces longues compositions qui atteignent plus de 30 000 vers chez Gréban, plus de 60 000 vers dans les Actes des Apôtres;J Arnoul Gréban, qui a tiré profit de ses ouvrages dramatiques, n'en était pas moins au service du chapitre de Notre-Dame, et les chanoines lui disputaient aigrement ses heures de liberté: ils I'autorisaient à travailler à la bibliothèque de I'église Notre- Dame, mais à condition qu'il paierait les frai5 d'une nouvelle clef. Aucun des bons chanoines ne s'est douté un instant que ce maìtre de chapelle récalcitrant les illustrait. Ce qui a manqué au théâtre des Mystères, ce n'est ni lïntérêt ou la fécondité du sujet, ni Ie talent des auteurs, mais des Mécènes capables d'apprécier Ie talent littéraire. Avec les meiIleures intentions du monde, les organisateurs de ces pom;:>euses solennités ont imposé à leurs auteurs un art industriel. Si I'on veut comprendre la véritable originalité des Mystères, iI ne faut pas se borner à les lire. II faut les replacer dans leur cadre, assister en esprit à ces représentations grandioses, regarder Ie public plutôt que I'auteur.
Ce qui enthousiasme ces multitudes, ce n'est pas la richesse ou la beauté de la forme, c'est Ie sujet même, c'est la religion mise à leur portée, Dieu s'expliquant et se démontrant lui-même aux fidèles, Le xv e siècle reçoit ainsi, dans Ie ravissement du disciple pour qui tout sïllumine, la plus magnifique leçon de catéchisme qui fut jamais, Et ce qui plus que tout Ie reste attire ces milliers de spectateurs, et pendant de longues journées les retient attentifs sur leurs gradins, c'est de voir Ie Christ qui vit, souffre et meurt pour eux, Les bons latinistes qui fouillaient diligemment leurs livres, pour en tirer des détails chaque jour plus précis et plus complets sur tous les instants de la vie du Sauveur, savaient bien ce quïls faisaient. lis répondaient ainsi à un instinct profond de répoque, Longtemps I'Église s'était bornée à parler aux intelligences, mai5 voici que, sous l'inAuence des disciples de saint François d'As5ise, elle commence à s'adresser aux cceurs. D'humbles moines parcourent Ie pays et prêchent les souffrances du Christ. Le latin, langage austère du dogme, s'attendrit sur la Vierge et médite sur Ie drame de la Croix. II y a là un renouvellement des formes de la religion dont Ie théâtre va profiter, Chose plus étonnante encore, rart des statuaires, des enlumineurs. va montrer la même évolution: c'est que les artistes assistaient, eux aussi, aux représentations des Mystères et qu'ils ont reproduit, aux portai\s des cathédrales ou aux marges des manu crits, les groupements, les attitudes, les motifs que Ie jeu des acteurs leur mettait sous les yeux, L'art du xm e siècle avait la sérénité des dogmes immuables : I'art du xv e siècle se rapproche de la terre; il connaÎt la souffrance; sous la divinité du Christ il découvre son humanité. Mais ce sont les Mystères qui lui ont montré la voie. Ainsi Ie théâtre et les arts plastiques travaillent dans une alliance étroite à la grande ceuvre de I'édification des fidèles. Serviteurs tous deux de la pensée chrétienne, i\s I'interprètent selon les vceux des hommes de leur siècle : à la même heure ils trahissent les mêmes préoccupations et expriment Ie même idéal.
Cette alliance féconde explique la transformation de I'art au xv e siècle. mais elle revêt Ie théâtre des Mystères d'une noblesse nouvelle. On comprend mieux la place immense qu'i\ a occupée dans I'affection des contemporains, Pendant un siècle, il a rendu visible à tous les yeux I'unité de la France chrétienne. On sait Ie grand rôle que jouaient les processions dans Ie Paris de I'époque et dans, Ie royaume tout entier. Ce n'était pas seulement Ie clergé qui y prenait part, ou les fidèles de la paroisse, F réquemment les maîtres et les docteurs de I'U niversité quittaient leurs chaires, les conseillers du Parlement s'arrachaient à leurs procès pour aller défiler pieusement dans les rues de la vi lie émerveillée, Ainsi ces grands corps affirmaient leur personnalité, ainsi i\s gardaient Ie contact avec leurs collègues des institutions voisines, et avec I'ensemble de la nation: pendant quelques heures lïdée religieuse rapprochait étroitement les puis5ants et les humbles. Aux représentations des Mystères, on assiste à une fusion morale du même ordre : ici ce ne sont plus des corps constitués qui se rassemblent, il n'y a que des individus. mais lous les corps et toules les classes de la nation sont représenlés; tous sïnlére5sent aux mêmes spectacles et en tirent la même leçon; et dans la ferveur de cet enthousiasme collectif. chacun se senl membre d'une corporation immense OÙ personne ne peut lui prendre sa part du patrimoine commun.
Rien ne saurait nous donner une idée de cette unité fervenle, si ce n'esl peut-être une grande fête patriotique en un jour d'union sacrée, Naturellement I'idéal religieux, s'il se colore de teintes différentes suivant les nations, ne connaÎt pas encore de frontières dans I'Europe du xv e siècle, EI c'est pourquoi, dans une grande partie de cette Europe, nous retrouvons non seulement les sujets, mais aussi Ie décor
La I
Cl. Catnln.
LE PROCÈS DE PARADIS, ou la lutte entre Justice et Miséricorde, Paix et Vérité, au pied du trône de Dieu Suit l'histoire de Joachim et d'Anne. - D'aprè. Ie manu.crit de la Passion de Valenciennes.
n. R. T. Holbrook, Étude sur Pathelin, 1917; et Romania, 1920, p. 84. On a cru retrouVer fauteur de Pathelin dans plus d'un des écrivains du temps; Ie moins invraisemblable des noms qui ont été proposés est celui du moine Guillaume Alexis, mais il n':y a là qu'une h:ypothèse.
Le Franc-Archer de Bagnolet est publié dans Ie Nouveau RecueiI de farces françaises des XV C et XVI C siècles, par Emile Picot et Christophe Ñ:yrop, 1880 (Coquillart nous a donné dans un monologue un autre type de guerrier fanfaron). Sur Ie monolo15ue dramatique, voir Emile Picot, Romania, 1886. p. 358; 1887, p. 439; 1888, p. 207.
A côté du monologue dramatique, il taut faire une place aux sermons joyeux (éloge de sainte Andouille, etc.), parodies burlesques des sermons.
La plupart des æUVres comiques du XV' et du XVI' siècle sont anon:ymes; parmi les noms qui nous ont été conservés, les plus connus sont ceux d'André de la Vigne (voir H. Guy, Histoire de la poésie française au XVI e siècle, 1910, p. 207) et de Pierre Grin150re (voir H, Guy, ouvr. cité, p. 278, et Ch. Oulmont, Pierre Gringore. 1911).
si particulier du l\1ystère français. Les clercs étrangers qui se pressaient aux cours de I'Université de Paris ont su trouver Ie chemin de I'Hôtel de Flandre OÙ jouaient les Confrères et ils ont porté partout les coutumes et la tradition du plu ancien des théâtres de rEurope.
Plus tard chacun de ce théâtres nationaux suivra sa voie propre. En France même, la belle unité morale qui a fait Ie succès des Mystères ne survivra pas au Xv e siècle: dès Ie dernier quart du siècle, un esprit nouveau apparaît dans Commines, Les Mystères seront de plus en plus abandonnés au peuple: un théâtre conçu pour I'édincation des ndèles nnira par scandaliser les consciences. Protestants et catholiques Ie condamneront au nom d'une foi plus exigeante; les hommes de la Renaissance y verront I'effort médiocre d'un art inférieur. Le 17 novembre 1548, Ie Parlemf"nt fait défense aux Confrères de jouer (( Ie ì\lystere de la Passion Notre Sauveur ne autres Mysteres sacrez )). Cest la nn d'un grand mouvement national et religieux.
Le théâtre comique
L. Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au moyen âge, 1885; les Comédiens en France au moyen âge, 1885; la Comédie et les mceurs en France au moyen âge, 1886, - Void l'indication des plus importantes collections de pièces comiques pour la période du XV siècle: Recueil de farces, moralités et sermons joyeux, par Le Rouxde Linc1J et Fr, Michel, 4 vol., 1837; Recueil de fårces, sotties et moralités, par P,-L. Jacob, 1859; Ed. Fournier, Ie Théâtre français avant la Renais ance, 1872; Viollet-le-Duc, Ancien théâtre français (Bibliothèque elzévirienne), t. I-III; RecueiI général des sotties, par f.. Picot (5. A. T.), 3 vol., 1902-1912.
La Farce de Maître Trubertet d'Antrongnart est au t. VII, p. 155, de l'éd. G, Ray aud des CEuvres d'Eustache Deschamps, et Ie Dit des quatre offices de I'Ostel du Roy, au t. VI I,p.175, La farcedumanuscritde Sainte- Geneviève est insérée dans la Vie de saint Fiacre, publiéedans A, Jubinal,1\1ystèresinédits du Xv e siècle, 2 vol" 1837, t. I, p. 304. La Farce de Maistre Pierre Pathelin, imprimée pour la première fois à Lyon, chez Guillaume Le Roy, en 1585, a été réimprimée une vingtaine de fois au XVI' siècle, deux lois au XVII, deux fois au XVIII (voir la préface d' Emile Picot à la reproduction phototypique de Maistre Pathelin historié S.A. T. , 1904). Parmiles éditions plus mo.
dernes, citons celles de Francis Génin (1854), du Bibliophile Jacob (recueiI cité, 1859), __ d'Edouard Fournier (recueiI cité, 1872), de Fr, Edouard Schneegans (Biblioth. romanica, Strasbourg, 1908).
LES ORIGINES du théâtre comique du XIV e et du XV e siècle sont obscures, Les documents font défaut. Les représentations joyeuses ou bouffonnes n'ont jamais dû manquer, mais on n'y attachait pasassez d'importal1ce pour les mentionner. Jusqu'à 1450 environ, les textes mêmes sont très rares,et sans doute pour la même raison: on n'estimait pas qu'iI valût la peine de conserverou de recojJierces amusettes, II est certain d'autre part qu'Adam de la Halle n'a pas eu de successeur. La farce de Maître Trubert et d'Antrongnart d'Eustache Deschamps ne semble pas avoir été faite pour la scène, et rien ne prouve que son Dit des quatre offices de l'Ostel du Ro:y a jouer par personnaiges ait jamais été joué. Une des Vies de saints du manuscrit de Sainte-Geneviève contient un intermède plaisant qui a tous les caractères de la farce et qui rappelte Ie Garçon et l'Aveugle, du xm e siècle. C'est tout ce qui nous reste du théâtre comique du XIV e siècle, et c'est peu de chose. A partir de 1450 les textes apparaissent, mais ceux qui datent sûrement du XV C siècle ne sont pas nombreux ; la grande majorité de ces pièces est postérieure à 1500, car Ie théâtre comique du moyen âge s'est prolongé jusqu'en pleine Renaissance, et même au delà de I'époque des I\ly tères, Les genres comiques ont eu, eux aussi, leurs confréries, mais c'étaient des associations de joyeux vivants, comme il convient. La plus connue est celle des clercs de la Basoche, qui remonte au XIV e siècle. Elle se recrutait dans ce monde subalterne qui gravitait autour du Parlement, du Châtelet et de la Cour des Comptes, huissiers des
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J>OUt qud'que paíne que ic: mdtc Bca6afr<< na tamafr<< tloUß ne pouon6 rip) amafTn:
Ðt iii) ic que iAllomlfofC
MAITRE PATHELIN ET GUILLEMETTE (boi. de l'édition PieIre Levet, publiée à Paris vers 1489).
PATHELIN ET LE DRAPIER. DEVAXT LE lUGE.
tdilion Pierre Level, VeTS ran 1489
- LE MOYEN AGE
tribunaux, commis des procureurs, avocats et notaires, scribes de toute sorte, dont quelques- U:1S aspiraient à remplacer un jour leurs maîtres et dont beaucoup devaient rester toute leur vie dans des emplois subalternes, moitié plumitifs, moitié garçons de bureau. C'étaient d s gens d'esprit vif et aiguisé par Ie spectacle de la chicane, aimant à dauber sur les juges, sur Ie gouvernement et sur toutes les puissances. lis avaient leurs jours de fête où, dès Ie début du xv e siècle, ils commencent à représenter des pièces variées : c'étaient tantôt des (( causes grasses)), comme en composera pour eux Coquillart, tantôt des revues satiriques dans Ie genre de celie qui valut quelques mois de prison à Henri Baude, La pièce de Baude est une moralité, et c'est un genre qui restera longtempscheraux Basochiens. L'intention en est didactique, mais il ne s'agit pas toujours d'y faire la leçon aux rois; la portée en est à l' ordinaire plus générale: on y énonce une vérité morale, respect dû aux parents, horreur du blasphème; ou encore on y déplore Ie pouvoir de l'argent,la misère du paysan saigné aux quatre veines, Les personnages sont volontiers allégoriques. Baude fait dialoguer la Cour et Ie Palais, Une autre pièce nous montre Chacun, Plusieurs, Ie Temps Qui Court, Ie Monde, Ailleurs Marchandise et Métier pleurent leur mine, tandis que Grosse Dépense s'apprête à vivre de leur travail. Ou bien, c'est Plat Pays et Peuple Pensif. mortellement las, qui renaissent à la joie en écoutant les douces paroles de Bonne Espérance, avant-courrière de Mieux Que Devant et de Bon Temps. II est difficile aujourd'hui de voir comment on a pu se plaire à ces abstractions. Mais la mode était aux allégories et les contemporains savaient très bien découvrir la réalité concrète qui se dissimulait sous ces figures étranges. Protestants et catholiques n'ont-ils pas plus d'une fois fait servir la moralité à leurs âpres polémiques ? Les c1ercs de la Basoche ont une situation sociale, une profession bien définie; quelques-uns deviendront des gens considérables, On ne sait pas très bien qui étaient les Enfants sans souci, sans doute de jeunes désceuvrés, d'humeur joyeuse et vivant d'expédients, On les voit dans les Repues franches se procurer à peu de frais un excellent diner, Mais ils avaient plus d'un tour dans leur sac: affublés d'un costume mi-parti jaune et vert, coiffés d'un chaperon à larges oreilles, encadrés d'un Prince des Sots et d'une mère Sotte, ils gambadent et font des culbutes dans Paris, et jouent des pièces appelées sollies. Les sots qui, sous des noms différents, reparaissent dans toutes les grandes vi lies de France, sont peut-être les continuateurs directs de ces bans plaisants qui jadis se livraient dans les églises aux ébattements bouffons de la Fête des fous. Ce n'est qu'une hypothèse, maiselle est plausible, Du reste il ne faudrait pas prendre les (( sotS)) pour de pauvres hères sans culture. Des gens qui connaissent les (( patronymiques de la 3 e déclinaiS,)n )), et raisonnent congrûment sur les syllogismes, n'ont pas passé toute leur vie à battre Ie pavé de Paris. II est probable que plus d' un (( sot)) est un authentique basochien, et il y a du reste des attaches entre les deux confréries, qui ont souvent mis leur répertoire en commun. A vrai dire, il n'est pas toujours facile de distinguer les sotties des moralités. La sottie nous présente, comme la moralité, des personnages allégoriques, par exemple, les (( Gens nouveaulx qui mengent Ie monde et Ie logent de Mal en Pis)); elle s'en prend, elle aussi, aux travers et aux abus. Peut-être raille-t-elle les folies du monde avec une verve plus moqueuse et un scepticisme plus désabusé, mais sa caractéristique la plus neUe, c'est sans doute Ie costume de ses acteurs : c'est Ie chaperon du (( sot)) et sa marotte qui font la sottie, Sous cette défroque bouffonne, Ie pitre peut se permettre bien des audaces, La sottie de I'Aslrologue (1498) attaque hardiment Georges d'Amboise, favori du roi.
f()A t 6di" :mta trop 1lc81appCee
a 1)ou6 tte(caUt6 commentte zap'effene6m fu/loutfe 6e/faiteffpm ,eft puerparfa !Jfantfroi8urt:
Louis XI I laissait dire, quitt
à embrigader à son service cette force nouvelle. Au mardi gras de l'année 1512, Ie poète Gringore fit jouer aux Hailes de Paris sa fameuse sottie du Prince des sols, où il malmena fort Ie pape Jules II, adversaire du roi de France, Ce fut un beau jour pour la sottie, mais qui n'eut pas de lendemain.
François ler coupa court à toutes les hardiesses des Basochiens et des Enfants sans souci, Un troisième genre, qui appartient également au répertoire des (( sotS)), n'est pas touiours très distinct de la moralité et de la sottie. C'est la farce. La sottie des Gens nOUVeaux est intitulée (e Farce nouvelle moralisée)). Les pièces intitulées Marchandise el Mélier, Mieux Que Devant. que nous avons rangées parmi les moralités, pourraient passer pour des farces, Les contemporains se sont embroui\Iés dans toutes ces appellations, et c'est perdre sa peine que de vouloir être ici plus rigoureux qu'ils ne l'ont été. T outefois il semble qu'il y ait avantage à exclure de la catégorie des farces toute pièce qui se propose d'inculquer une morale et toute pièce dont les personnages sont allégoriques, En sa véritable essence, la farce aime fort à appeler les choses par leur nom, die n'a cure des symboles. Elle se plaît avec les petits et avec les humbles, mais ce n'est pas pour nous apitoyer sur leur sort. Elle se délecte aux coquineries, aux bons tours des filous ingénieux, eUe se moque du curé et du meunier et surtoJut elle ne se lasse pas de ramener Ie trio du mari, de la femme et de I'amoureux. Les malices, la perfidie, I'obstination de la femme, voilà son thème favori : et Ie grand ressort de I'action, c'est Martinbâton, Qui composait ces farces? Des basochiens, des étudiants, de joyeux bohèmes. lis ont bien pu, en d'autres occasions, rimer de graves (( moralités )), mais ici ils s'abandonnent à toute l'insouciance de leur jeunesse et de leur gaieté. lIs ne songent qu 'à rire et à nous faire rire. C'est Ie ton des fabliaux, avec infiniment plus de bonne humeur. II est visible que les Enfants sans souci ont moins à se plaindre de leur siècle que les jongleurs du temps de Philippe Auguste ou de saint Louis.
Le chef-d'ceuvre du genre, c'estla farce de Palhelin (1464). Tout Ie monde connaît cette pièce célèbre, Un fourbe d'avocat qui dupe un lourdaud de drapier, une naïve Guillemette qui apprend Ie patelinage à l'école de son mari, un procès où on ne sait plus s'il s'agit de drap volé ou de brebisassommées, un jugequi necomprend goutte à ce charabias et veut qu'on revienne (( à ces moutons)), un berger finaud qui bêle pour toute réponse, Pathelin berné par Thibaut I'Agnelet; qui ne se rappelle ces situations et ces personnages? La langue est savoureuse et drue, Ie vers aisé et spirituel, la repartie vive, les caractères finement observés, les deux intrigues mêlées et dénouées avec un art très sûr. Par toutes ces qualités, Palhelin est infiniment supérieur à toutes les farces du xv e et du XVle siècle. Est-ce même une farce? II est vrai que les fripons y tiennent toute la place et qu'il s'agit seulement de savoir quel est celui qui rira Ie dernier; seul Ie juge représente les honnêtes gens, et c'est un personnage falot que tout Ie monde berne et qui invite à souper un avocat véreux. On n'a pas l'impression que I'auteur fasse tout bas des réserves, C'est bien Ie point de vue des Enfants sans souci. Mais ce qui semble assez naturel chez un farceur irresponsable des Hailes surprend dans une ceuvre aussi achevée, On se demande s'il n'y pas ici un procédé voulu. II faudrait savoir qui a composé la pièce et pour queUe occasion elle a été écrite, Nous ne tenons pas encore Ie secret de Palhelin. Ce que nous savons tout au moins, c'est que, farce ou comédie, il n'y a rien eu de pareil au théâtre avant Molière. Si I'on réduit la farce à un seul personnage, on aura Ie monologue dramalique, Un grotesque conte ses aventures et révèle naÏvement ses travers ou ses vices. Le mei!leur spécimen du genre, et peut-être
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aussi Ie plus ancien, est Ie Franc-Archer de Bagnolet, composé en 1468. II y avait vingt ans que Charles VII avait créé la mil ice des Francs-Archers. lis ne furent jamais populaires, et en 1480 Louis XI décida de renoncer à leurs services. En auendant, I'opinion publique ne les ménageait pas. Le héros de Bagnolet est, à I'en croire, un foudre de guerre, mais il devient blanc de peur à la vue d' un épouvantaiI à moineaux qu'il prend pour un homme d'armes. L'épouvantail est recouvert d'oripeaux : une croix blanche se dessine sur ces haillons. U ne croix blanche
C'est un Français, et vite Ie franc-archer se proclame Français. Mais Ie vent fait tourner l'épouvantaiI : une croix noire apparait, l'insigne des Bretons; et notre homme se fait Breton. II faut que Ie mannequin tombe et que la paille lui sorte du ventre pour que cet héroïque trembleur se rassure; sur quoi il reprend ses grands airs du début : (( Qu 'esse-cy,) 1\ I orbieu , on se raille, - Ce cuiday-ge, des gens de guerre ! )) Ce fanfaron couard qui n'a jamais fait meurtre qu' (( en poulaille )) est une caricature très amusante. La pièce est écrite de verve, dans un style coloré, qui rappelle parfois la manière de Villon. II y a là encore un homme d'esprit dont on aimerait à savoir Ie nom.
Une grande partie de la production comique du xv e siècle s'est perdue sans retour. On se demande sïl faut Ie regreUer bien vivem nt. Les moralités font preuve de plus de bonnes intentions que de talent. Les souies, privées des pitreries de leurs acteurs, sont obscures et peu aUrayantes. Seules, les farces sont restées vivantes, mais elles ont plus d'intérêt pour I'histoire des mceurs que pour I'histoire de la liuérature. Une seule d'entre elles est hors de pair, Le théâtre comique du Xv e siècle n'a pas I'importance sociale du théâtre des Mystères, mais il a Pathelin.
LES CO;-..JTEURS - 107
écrit les Cent nouvelles nouvelles à soixante-quatorze ans). Et c'est bien ainsi que se Ie représente G. Paris, par exemple (voir notamment ses Légendes du moyen âge, 1903, p, 67, et son Esquisse historique de la liuérature française du moyen âge, 1907, p. 246). Mais, malgré fattrait de cette reconstitution ps];chologique, il faut bien dire qu'en faveur de ces attributions on n'a pas apporté jusqu'ici un seul argument valable, et que les vraisemblances sont de fautre cóté. On trouvera un résumé de cette question, en même temps qu'une bibliographie détaillée des livres et articles auxquels elle a donné lieu, dans un mémoire de E. A. Peers, Modern Philology, 1916, p. 405. On pourra consulter particulièrement, pour recueillir les diverses opinions en conflit: /. Nève, Antoine de la Sale, sa vie et ses ouvrages, 1903; O. Grojean, dans la Revue de !'Instruction publique en Belgique, 1904, p, 153; et W, Sæderhjelm, ouvr. cité, p. 29-35 et 156-158, Le Petit Jehan de Saintré a été publié par J.-M. Guichard, 1843; toutes les éditions postérieures ont reproduit cette édition, même après la découverte d'un manuscrit meilleur et plus complei que ceux qu'a utilisés Guichard (voir G. Raynaud, Romania, 1902, p. 527), On trouvera Ie Réconfort de Madame de Fresne, ainsi que les chapitres de la Salade concernant les excursions de fauteur aux iles Lipari et au Paradis de la reine Sibile, publiés en appendice dans Ie livre de /. Nève cité plus haut. Au sujei du Paradis de la reine Sibile et de la Légende du T annha..:ser qui s'y rattache, voir G, Paris, Légendes du moyen âge, 1903, p. 67 et 1/1.
Les Quinze joyes de mariage ont été recueillies dans la Collection Jannet, 1853 et 1857. Une reproduct;on de fédition princeps a été publiée par Heuckenkamp, Halle, 1901, Les Cent nouvelles nOllvelles ont été publiées par Th. Wright, 2 vol., 1858.
Les romans de Paris et Vienne, par Pierre de la Sippade (composé en 1432, éd. Kaltenbacher, Erlangen, 1904) et de Pierre de Provence et la belle Maguelonne (composé en 1457, éd. Ad, Biedermann, 1913) se ratlachent à la tradition des romans d'aventure du XIII- siècle.
Le Livre des Faits de Jacques de Lalaing a été publié par KervJ;n de Lettenhove dans les CEuvres de Georges Chastellain, t. V II I, Bruxelles, 1866, p. I, et par Buchon dans Ie Panthéon liuéraire, tome XL, p. 601. II n'ya pas de raison d'affirmer que rauteur soil Chastellain, comme on ra cru souvent, Voir A. Mo/inier, les Sources de I'histoire de France, t, I V, p. 191, Sur fattribution à Antoine de la Sale, voir G. Raynaud, Romania, 1902, p. 546, ei1904, p, 107. Sous sa forme finale, Ie Livre des Faits n'est pas antérieur à 1468. Le Jouvencel, éd, C. Favre et L. Lecestre, 2 vol., 1887-1889. Jean de Bueil, un des meilleurs capitaines de Charles I'll, mort en 1477 ou 1478, a été aidé dans la composition du Jouvencel (entre 1461 et 1468) parlrois de ses familiers ou serviteurs, Voir, outre la préface de fédition, A. Mo/inier, les Sources de I'histoire de France, t. IV, n" 4136. Jean de Paris, éd, A, de Montaiglon (collection fannet, 1867). Dans un court prolo'5ue rauteur prétend avoir traduil son roman de respagnol enfrançais. II n'y a là qu'une fiction, Quelques traits du récit sont empruntés au roman de Jehan et Blonde, de Beaumanoir. Voir Sæderhjelm, ouvr. cité, p, 192, L'ouvrage a dû être écril entre 1490 et 1500.
LES QUINZE lOVES DE MARIACE, - Figure sur bois qui se voit à la fin de rédition des Qu;nze joyes publiée à Paris par J :1n Tré?erel (dernières années du xv. siède).
IV, - LES CONTEURS DU XVe SIÈCLE
Les grands prosateurs de répoque sont des historiens comme Froissart, des moralistes comme Gerson, des saliriques comme Alain Chartier. Les æUVres d'imagination ne se produisent guère qu'en Vers, II faut descendre jusqu'au milieu du XV. siècle pour trouVer aVec Antoine de la Sale un conteur qui se sert de la prose sans arrière-pensée, II aura d'ailleurs d'assez nombreux émules.
A consulter: Werner Sæderhjelm, la Nouvelle française au xv e siècle, 1910; Pietro T oldo, Contributo allo studio della novella francese del xv e XVI secolo, Rome, 1895; Gaston Paris, Mélanges de liuérature française du moyen âge, 1912, p.625.
Antoine de la Sale (né en 1338, mort après 1469), attaché de bonne heure au service de la maison d'Anjou, parcourt rItalie, la Sicile, la France, Ie Brabant, Ie Portugal, tantòt comme écuyer à la suite de ses maîtres, tantôt comme combattant. C'est ainsi qu'il assiste à la prise de Ceuta en 1415, De 1429 à 1430 il est viguier d'Arles, Quelques années après, René, roi de Sicile, Ie charge de féducation de son fils aÎné, Jean de Calabre. En 1448, il quitte la maison d'Anjou et devient précepteur des trois premiers fils d'un grand seigneur de Bourgogne, Louis de Luxembourg, comte de Saint- Pol. On ignore la date exacte de sa mort. On a de IUi, outre Ie Petit Jehan de Saintré (vers 1456), dédié à Jean de Calabre, son ancien élève, la Salade (vers 1440), traité sur fart de gouverner, dédié également au duc Jean el à sa femme, Marie de Bourbon; -Ia Salle (vers 1451), traité de morale qui est peut-être un écho de renseignement par lui donné aux fils de Louis de Luxembourg; Ie Réconfort de I\ladame de Fresne (1458), qui met en æUVre un épisode de la guerre de Cent ans, el quelques opuscules de moindre importance, Si Antoine de la Sale avait en outre composé les Quinze joyes de mariage etles Cent nouvelles nouvelles, il surprendrait par rétonnante versatilité de son caractère, par la souplesse de son talent et par la verdeur de sa vieillesse (il aurait
Les Quinze joyes de mariage. - Soldat, précepteur de princes, grand voyageur, Antoine de la Sale a été aussi un écrivain fécond et spirituel et d'un talent très souple. C'est pourquoi on lui a aHribué volontiers toute une série d'ouvrages anonymes, qui ne sont sûrement pas de lui.
Le premier en date est Ie livre des Quinze joyes de mariage, un chef-d'ceuvre où I'observation la plus pénétrante se teinte de l'ironie la plus déliée. C'est une succession de petites scènes d'intérieur,