‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 142 sur 402 · LE MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE

d'une vérité et d'une coubur étonnantes, où ron voit femme, bellemère, chambrières et commères s'entendre comme larrons en foire pour berner et ruiner Ie pauvre diable de mari, qui n'en peut mais, Ce niais sentimental prend pour des (( joies n les misères du mariage, et iI meurt à la peine, se croyant heureux. D'autres niais font comme lui et la farce continue. ]amais on n'a raillé si impitoyablement les malices et les petites hypocrisies féminines, jamais on n'a été si dur pour raveuglement des maris trompés, C'est assurément un disciple de Jean de Meung qui a écrit ce livre, mais Ie style en est autrement vigoureux et ramassé que celUI du Roman de la Rose, et Ie trait porte plus avant. On n'a attribué l'ouvrage à la Sale que sur la foi d'une charade mal interprétée et qui jusqu'à présent n'a pasété déchiffrée. Les quelques allusions historiques qu'i1 renferme nous autorisent à Ie faire remonter plus haut, C'est pent-être un épisode attardé de la querelle de Gerson et de Christine de Pisan: dans sa préface, rauteur semble bien renvoyer au Miroir de mariage de De,champs, et il reprend à son compte Ie refrain d'une ballade du bailli de Valois. Sa conclusion est inattendue : iI s'excuse auprès des femmes de leur avoir toujours donné Ie mauvais rôle. Et iI se déclare prêt à écnre un autre livre OÙ il aurait plus belle matière encore, car iI y montrerait Ie tort que les hommes font aux femmes, (( si faibles de nature et sans défense n. II y a dans cette volte-face finale un mélange savoureux de sincérité et d'ironie qui est d' un pince-sans-rire, Notez qu'il ne déconseille pas Ie mariage; (( mais je ne tiens pas, dit-il, telles besteries à joies ne a felicitez n, Y a-t-il un remède pour se garder de tous les maux de la vie conjugale? II en connaÎt un, mais iI a peur de fâcher quelque femme et iI s'en taira pour Ie moment: ille dirait bien de bouche. II ya du prêtre dans tout cela ; mais il s'agit d'un prêtre désabusé qui s'amuse, et parfois s'attriste, de la folie du monde, La préface du reste nous renseigne assez c1airement. L'auteur n'est pas marié (I pour ce qu'iI a pleu à Dieu, dit-il, me mectre en autre servage, hors de franchise que je ne puis plus recouvrer n. Cette connaissance intime quïl a du mariage lui vient sans doute de la confession. Et sïl y a des passages fort scabreux dans son livre, on n'y trouve du moins nulle grossièreté et pas un mot malsonnant, rien d'équivoque. II est sévère pour les nobles qui s'écartent de ridéal de leur c1asse, mais iI n'a placé devant nous ni prêtres oi moines en mauvaise posture. C'était du reste un séculier : íI a des coups de dent assez durs contre les Cordeliers et les Jacobios. Peut-être même appartenait-il au dergé campagnard : les maisons OÙ iI nous conduit sont en général celles de la petite noblesse provinciale de répoque. En tout cas, cet homme d'esprit n'était plus jeune quand il a écrit son livre, ou on ne sentirait pas chez lui cette secrète satisfaction d'avoir percé à fond la vanité de toules choses.

Le Petit Jehan de Saintré. - Le Petit /ehan de Saintré est l'æuvre avouée et incontestée d'Antoine de la Sale. C'est un livre fin et original, où il ya moins de vigueur que dans les Quinze joyes de mariage et un sourire moins amer. La Dame des Belles Cousines distingue un jeune page de la cour, Ie petit Jehan de Saintré, et moitié désceuvrement, moitié indination, elle entreprend d'en faire un chevalier accompli. Tout confus d rougissant, Ie petit page se rassure, s'enhardit et, sous cette gracieuse tutelle, grandit en courtoisie et en vaillance. Bientôt on célèbre son nom d'un bout à l'autre de rEurope. Mais voici qu'un jour, pour Ie plus futile des motifs, sa dame Ie rejette avec dédain et va s'éprendre, qui Ie croirait d'un grand, gros et robuste moine, abbé d'un riche couvent, Un beau roman de chevalerie se dénoue comme Ie plus brutal des fabliaux. Le livre semble un peu long aujourd'hui. Armures, blason, tournois, combats à pied et à cheval, tout ce bric-à-brac chevaleresque qui encombre une bonne moitié de rouvrage ne nous intéresse plus guère. En revanche, les chapitres du début -sauf un certain pédan isme qui surprend ((( ma dame n cite d'abondance les auteurs latins, texte et traduction) - sont d'une délicatesse charmante. L'éducation du page est traitée d'une main légère à souhait, On a comparé ces espiègleries ct ces jolis sermons aux entretiens de la Comtesse et de Chérubin dans Ie Mariage de Figaro, mais Ie petit Saintré est plus naïf, plus naturel et plus sympathique que Chérubin, et (( ma dame n, avec tout son latin, autrement vivante que la Comtesse. On s'étonne seulement qu'elle puisse faire accepter de son protégé tant de riches cadeaux, tant de rondes sommes d'argent. Les héros réels du xv e siècle ont-ils connu ces sollicitudes humiliantes? La dernière partie du livre, où Ie moine se glisse entre Saintré et sa dame, est saisissante de relief et de couleur, En particulier la scène OÙ, en présence de (( ma dame n qui ricane, damp Abbé abat de ses gros poings Ie chevalier frémissant, est conduiteavec un art consommé, et Ie style est d'un maître écrivain. Et c'est bien là aussi, semble-t-il, que l'auteur nous présente la conclusion désenchantée de son livre. II a repris Ie vieux thème de la rivalité en amour du chevalier et du derc, pour sacrifier délibérément

Ie chevalier. Et ce qui est vaincu avec Jean de Saintré, on n'en saurait douter, c'est l'idéal qu'iI représente, c'est la chevalerie ellemême. Damp Abbé, ce puissant athlète, gros mangeur, peu soucieux des nuances et qui aime surtout ses aises, c'est Ie héros d'une époque âprement réaliste, qui s'intéresse à l'honneur moins qu'au succès et à l'argent plus qu'à la gloire. Jean de Saintré, iI est vrai, donne une rude leçon à l'impudent et il déshonore devant toute la cour celie qu'iI a tant aimée. Mais ce descendant des preux n'en est pas moins tombé sous les coups d'un plébéien bien nourri. II a été un moment un objet de pitié, II reste humilié et diminué. On reconnaÎt là une des leçons de la guerre de Cent ans. Mais que nous sommes loin du Lance/ot! Antoine de la Sale a écrit Ie premier roman où apparaisse, indistinct encore et peu f!atté, l'esprit moderne.

Les Cent nouvelles nouvelles. - Quand on attribue les Quinze joyes de mariage à Antoine de la Sale, on rend justice à son talent; mais on lui fait tort quand on compte les Cent nouvelles nouvelles parmi ses æuvres. Ce recueil de contes en prose est très inférieur au Petit /ehan de Saintré. L'auteur vivait dans l'entourage du duc Philippe de Bourgogne, à qui iI a présenté son livre à Dijon en 1462. II feint qu'un groupe de seigneurs se sont réunis pour conter à tour de rôle des histoires amusantes, Com me en tête de chaque conte se trouve Ie nom d'un personnage de l'époque, on a souvent pris au sérieux cette fiction. Mais il est visible que ces indications ont été ajoutées aprèscoup, Deux conteurs, Monseigneur de Santilly et Monseigneur de Beaumont, par/ent de (( fournir une aventure n pour (( croÎtre leur nombre )), c'est-à-dire pour augm nter d'une unité Ie total des histoires qu 'ils ont déjà rapportées : or ils n'ont justement à leur actif run que la nouvelle 85, rautre que la nouvdle9CJ, où se trouvent ces indications trompeuses. II semble qu'un scribe ait mis plus d'une fois un sai:1t au hasard dans la niche laissée vide par l'auteur, Enfin, Ie livre s'ouvre par une dédicace qui expose comment il a été écrit à la (( requête et avertissement n du duc de Bourgogne. C'eût été assurément Ie lieu de lui rappeler qu'il avait lui-même composé quinze de ces nouvelles, Mais de cette collaboration princière, pas un mot, Et si, en dépit de ce silence, Ie duc de Bourgogne est néanmoins responsable d'un septième du recueil, pourquoi lui dire que l'ouvrage est inférieur en (( subtil et

C.tmru(trá tø6re8e<<1'ttr cn tfiure Intimfe tiea Æent nouurffra nOUlcrf- ,tea fequefn, fop conticnt Æcnt c6apÞ treeou ptiolrt8/oupoUt mim t!itC nouúeau comptea a pCaifance,

Ifla pmnimnomltrretrafctt8un!'J ejUittOuua faeo., fieíouittie fa fe e 5e (01] f>oí(i"lfequrf if auoitenuope 5v

016 POUtpt'U6 ai(<<mêt efJ iouirl (t fup utoume5e(0,,1)opafge fe nouua qU!

a,if.

I.' AUTEUR DES CENT NOUVELLES NOUVELLES offre son livre à son seigneur Ie due de Bourgogne et de Prabant. - Gravure sur bois de I'édili,>n princeps des Cent nouvelles nouve!les, publiée par Är.lho::Je Vérard en 1486.

UN TOURNOI A LA FIN DU xv. SIt.CLE. - D'après un

mplaire de Lance/ot, imJ'rimé sur vélin pour Charles VIII (Bibl. Nationale). Charles VIII, qui assiste au tournoi, reçoit eet exemplaire des mains de r éditeur, Antoine V érard (1494).

orné langage II aux Cent nouvelles;J Ce n'est " , pas amsl qu en pareilcason parle aux grands de ce monde. Nous avons affaire ici à un auteur qui dédie son livre à un protecteur puissant. Et c'est ce que confirme, d'un bout à I'autre du recueil, une très sensible uniformité de procédés et de manière. La matière des contes est empruntée en partie peut-être à un recueil latin d'anecdotes, mais surtout, semble-t-il, à la tradition orale. C'est Ie point de vue des fabliaux qui reparaÎt. Le langage est moins brutal que dans les fabliaux, mais la licence n'est pas moindre. II y a plus d'art; les détails sont mieux groupés en vue de I'effet à produire, la composition est plus soignée, La langue est riche en vocables pittoresques, Ie dialogue vif, et Ie ton populaire y est parfois excellemment attrapé, Mais on ne trouve nulle part un style personnel. Des jeune filles sottes ou délurées, des femmes artificieuses, des maris trompés, des moines gloutons, voilà les acteurs, mais on ne voit pas que la comédie ait un sens : nulle amertume, nulle intention satirique, pas même ce plaisir que donne à certains I'observation des faiblesses humaines. On se croirait en joyeuse compagnie, à la fin d'un bon repas où it importe surtout de faire rire les convives. L'auteur a lu en vain Ie Décaméron, dont it se réclame expressément. II a du moins emprunté à Boccace I'idée de la forme extérieure de son recueil. Et c 'est là qu 'est sa véritable originalité. II a introduit en France Ie genre de la nouvelle en prose, contée avec entrain et bonne humeur.

. fe dfe

LE CHEVALIER DÉLlBÉRÉ, d'Olivier de la 1\1arehe (lmprimé par Jean Lambert en 1493).

Le Livre des Faits de Jacques de Lafaing, - Le Livre des Faits de Jacques de Lalaing est un ouvrage composite où ont été insérés des mémoires de hérauts et de longs fragments des chroniques contemporaines, mais qui donne pourtant une très nette impression d'unité. Certains paragraphes du début se retrouvent textuellement dans Ie Petit Jehan de Saintré, et on a supposé, en conséquence, que Ie Livre des Faits était d'Antoine de la Sale. La conclusion ne s'impose pas. Mais Jacques de Lalaing est bien un autre Saintré, sauf que nulle mésaventure ne vient au dénoûment ternir sa gloire. J usqu'au bout du livre it représente Ie type du chevalier accompli suivant les anciennes conceptions. Et l'intérêt vient de ce que Ie personnage est emprunté à la réalité.

II y a bien eu un Jean de Saintré au XlVe siècle, mais la Sale ne savait rien de lui que son nom, Au contraire, on se répétait encore en 1468 les exploits de Jacques de Lalaing, mort depuis quinze ans seulement. Par I'étrangeté des aventures et la complication des sentiments, Ie livre où on raconte sa vie fait I'effet d'un roman, l\his Ie romanesque ici a été introduit délibérément dans I'existence journalière par les tenants attardés d'un idéal vieilli et mal compris. Lalaing, un Bouciquaut plus mièvre et moins largement humain, s'en va à travers I'Europe de tournoi en tournoi, toujours prêt à proposer ou à accepter des défis bizarres, où une réelle vaillance s'accompagne de fan-

LlTTÉR, FRANÇ, - I

LES CO:-.JTEURS - 109

faronnade et de fantaisie. Charles Ie Téméraire, qu'Olivier de la Marche a mis en scène dans son roman allégorique du Chevalier délibéré, est un autre type de cet idéal artificiel. II y a là, chez ces derniers représentants d' un monde qui disparaît, un vif plaisir d'imagination tout autant qu' un sport. Rêve collectif auquel semble participer tout ce qui subsiste encore de chevalerie féodale dans I'Europe du temps, En Flandre comme en France, en Italie comme en Espagne, en Portugal comme en Angleterre et en f.cosse, partout ce roman nous mOJJtre ce même idéallade et décoloré, Mais cette unité factice qui n'est plus guère fondée que sur des lectures communes, si dIe existe encore, est à la veille de se briser sans retour. Partout apparaissent, croissant en inRuence, les hommes qui vont fonder les nations modernes, II n 'y a plus de place au siècle de Louis XI pour les chevaliers de la Table ronde, Le ricanement de la Dame des Belles Cousines atteint Jacques de Lalaing aussi bien que Jean de Saintré.

Le Jouvencef. - Dans Ie Jouvence/ de Jean de Bueil il ya moins de tournois et plus de vraies batailles. Ncus quittons Ie rêve pour rentrer dans la réalité. Les personnages, ici, sont les combattants des dernières années de la guerre de Cent ans ; I'action consiste en une série d'épisodes qui, sous des désignations fictives, reproduisent les principaux événements de I'histoire militaire du temps, Nous vivons au jour Ie jour avec les hommes d'armes et les routiers, nous assistons aux délibérations des chefs, aux mêlées et aux combats, nous voyons compter I'argent du butin et partager les prisonniers. Les vainqueurs peuvent nous sembler assez âpres au gain. Mais prenons garde que la guerre, qui dure depuis près d'un siècle, n'est plus un passe-temps, ni une nécessité d' un moment, c'est un métier, et il faut bien qu 'on en vive, Com me it est nature I. Ie vaincu règle les frais et acquitte la solde, qui autrement ne viendrait pas. Du reste I'auteur n'a garde d'oublier les beaux côtés de la profession. II se fait une haute idée de la chevalerie et des vertus qu'elle exige, II n'admet pas qu'on soit fait chevalier trop facilement, même si on est noble: il veut comme décor à I'adoubement un combat en rase campagne, quand on voit son adversaire face à face, ce qui est Ie courage suprême. Et tout homme de cceur qui a soutenu cette épreuve peut prétendre à la chevalerie, s'il est par ailleurs sans reproche. Mais que les vieux termes ne nous déçoivent pas! Le héros du livre n'est plus Ie chevalier féodal, impatient de toute responsabilité, comptable à Dieu seul et volontiers indifférent au succès si I'honneur est sauf; c'est Ie capitaine moderne, c'est Ie chef de troupe, qui en tend conduire ses hommes à la victoire. De là l'importance que prennent ici tant de détails que semblent ignorer les Lalaing et les Saintré : à quoi sert Ie II cri de la nuit )), comment on installe un petit poste, quel est Ie devoir des éclaireurs, Ie rôle de la cavalerie, quelles sont les meilleures formations de combat. C'est toute une théorie et toute une pratique de I'art de la guerre. II y a décidément quelque chose de changé en France depuis Poi tiers et Azincourt. Le récit est alerte, la langue d' une bonne venue, Ce roman militaire est une des ceuvres les plus significatives et les plus attrayantes du xv e siècle.

Le roman de Jean de Paris, - Le /ouvence/ n'a pas eu la suite qu'on pouvait attendre. Conteurs et romanciers se sont vite fatigués, Nous ne trouvons plus rien à citer avant Jean de Paris, roman com posé , à I'extrême fin du siècle, par un auteur resté inconnu. C'est une ceuvre d'une lecture très agréable, La fille du roi d'Espagne va épouser Ie roi d'Angleterre quand survient un jeune homme, Jean de Paris, un simple bourgeois, annonce-t-on, qui, précédé et suivi d'un merveilleux cortège, où les archers ressemblent à des grands seigneurs et les maîtres d'hôtel à des princes, fait dans Burgos une entrée magnifique. Ce prétendu bourgeois, on Ie découvre bientôt, n'est autre que Ie roi de France, qui vient en personne réclamer I'exécution d'une promesse faite à son père: et, sans plus attendre, it demande la main de la princesse, Son air d'autorité souveraine, sa grâce, Ie déploiement de sa puissance et de sa richesse Ie rendent irrésistible : à la barbe du roi d Angleterre il épouse la jeune fille souriante d'aise. Voilà Ie sujet

\"..Il -- "< }

Page 1