LE I\10YEN AGE .. A
Cl. t.i.auùun.
LE PETIT CHHELET ET L'ENTRÉ.E DU GRAND CHHELET au temps de Villon (Hemes d'Étienne Chevalier, musée Condé à Chantilly).
de Jean de Paris. C'est un thème de fabliau, développé ingénieusement et peut-être avec un peu de complaisance par un homme d"esprit qui s'amuse de ses personnages. II a de la verve et parfois une sorte d'humvur qui annonce Ie XVl e siècle. Sans vouloir surlaire Ie mérite de ce gentil conteur, it n'est que juste de noter qu'il est plus près de Rabelais que des Cent nouvelles nouvelles. On a vu dans les noces de Burgos une allusion au mariage de Charles VIII et de l'héritière de Bretagne, enlevée comme l'infante d'Espagne à un prince étranger, II est certain que derrière les fanfaronnades du livre on sent un roi de France craint et respecté; Ie ton de raillerie narquoise qui est adopté à l"égard des Anglais prouve que ce ne sont plus des adversaires redoutés ni haïs, On est sorti du cauchemar de la guerre de Cent ans. C'est un ref!et de la Renaissance qui se joue autour des cheveux (( jaunes d'or )) de Jean de Paris.
V. - FRANÇOIS VILLON ET LA POÉSIE DANS LE ROY AUME DE FRANCE APRÈS LA GUERRE DE CENT ANS
C HARLES VII meurt en 1461. Avec lui c'est tout un monde qui disparaÎt. Si Charles d Orléans survit encore quelques années, c'est François Villon qui va être Ie poète de la France nouvelle. Mais il ne fera pas école : c'est à peine si on peut citer après lui deux ou trois imitateurs, qui du reste ne sont que des poètes d'occasion, II ya plus de vraie poésie dans les chansons populaires qu'on commence alors à répéter dans les campagnes de France.
F rançois Villon
La plus ancienne édilion des æuvres de Villon a paru en 1489 chez Level: de 1489 à 1532 une vingtaine d'édilions reproduisent Ie texte de Level. En 1533, Clément Marot donne du (I meilleur poele parisien qui se trouve )) une nouvelle édition où il s'efforce de corriger les fa utes des éditions précédentes. Le texte de Marot est réimprimé une dizaine de fois de 1532 à 1542, puis I'oubli se fait, ou à peu près, sur Ie nom de Villon, En 1723 paraÎt I'édition Coustelier, mais c'est au XIX' siècle qu'il était réservé de s'enthousiasmer de nouveau pour I'auteur du Testament. Bien des éditions se sont succédé depuis celie de Prompsault (1832), qui Ie premier a recouru aux manuscrits. La meilleure est celie qu'a donnée en 1892, chez Leme"e, Auguste Longnon. Elle a été reprise par lui dans la collection des Classiques français du moyen âge (2' édit., reVue par Lucien Foulel, 1914). Les Ballades en jargon se trouvent dans rédition Lemerre: on a contesté rattribution à Villon de ces pièces (voir Mario Roques, Romania, 1922, p. 159), Le poème des Repues franches, longtemps attribué à Villon, se lit dans I'édition Jannel de ses CEuvres.
Voir Gaston Paris, François Villon, 1901, eI Romania, 1901, p. .352; Pie"e Champion, François Villon, sa vie et son temps, 1913; André Suarès, F rançois Villon (({ Cahiers de la Quinzaine J), 25 ja'lvier 1914). - Jehan Regnier, bailli d'Auxerre pour
Ie duc de Bourgogne, étant tombé entre les marns des partisans du roi, écrivil dans sa prison, en 1433, ses Fortunes et Adversitez, réimprimées à Genève en 1867, où il inséra un testament qui offre quelques analogies aVec celui de Villon; mais il est peu probable que Villon rail connu. LA PLUS ANCIENNE æuvre de Villon qui soit sûrement datée est un petit poème de trois cent vingt vers, intitulé les Lais. II a été écrit Ie jour de Noël 1456. C'est Ie poète lui-même qui nous en informe dès les premières strophes, et par la même occasion il nous décline ses nom et qualité: Françoys Villon, escollier. Ce nom, il ne l'avait pas toujours porté: né à Paris, en 1431 ou 1432, it s'était longte!ßps appelé F rançois de Montcorbier ou des Loges; plus tard, pour falTe honneur à Guillaume de Villon, chapelain de Saint-BenoÎt-le- Bétourné, qui l"avait élevé, iI avait pris Ie nom de son bienfaiteur. Licencié et maître de la Faculté des Arts dès 1452, il appartenait encore à l"Université et c'est pourquoi il se proclamait (( écolier )), c'est-à-dire étudiant. Mais il est visible qu'en ce jour de Noë11456, il ne songe plus guère à ses livres. II requiert vengeance à tous les dieux d'amour d'une perfidequi lui a prodigué (( doulx regars et beaux semblans )) tout en pensant à un autre, et qui maintenant ne se soucie même plus de poursuivre ce jeu cruel. En cette extrémité, il ne voit qu'un remède, la fuite. Puisqu'il ne peut plus espérer sa grâce, il ira chercher \' oubli au loin, il partira pour Angers, Et c'est pour faire ses adieux à ceux qu'il connaÎt qu'il a écrit son poème : com me l"absence peut durer, il leur lé\Zuera à chacun un souvenir. La liste de ses légataires est longue, et tous ceux qui y figurent ne sont pas ses amis: mais, amis et ennemis, tous sont logés à la même enseigne : les largesses de Villon ne les enrichiront pas. I1laisse à l"un ses braies, qui sont restées en gage à la taverne: à l"autre deux procès, pour que (( trop n'engresse J) ; à un troisième un canard Prins sur les murs, comme on souloit,' 'avait l'habitude. Envers les fossez, sur Ie tart.
Ce sont là facéties d'écolier et on entrevoit toute une vie joyeuse d"étudiant indiscipliné que Villon ne quitte sans doute qu'à regret. A celIe qui l"a chassé si durement revient Ie legs peut-être Ie plus sincère, son cceur enchâssé, Palle, piteux, mort et transy:' 'trépassé.
Elle mace mal pourchassié, Mais Dieu luy en face mercy I
Mais voici que la cloche de Sorbonne sonne l"Angélus, comme tous les soirs à neuf heures. Oubliant amour et voyage, Villon cesse d'écrire pour dire dévotement sa prière, et peu à peu Ie sommeille gagne, Quand il se réveille, il trouve son ({ cierge)) éteint et son encre gelée. Qui se soucierait de tester dans l"obscurité et Ie froid? II se rendort, à bon escient cette fois, (( tout enmouflé )) et la conscience tranquille. Ainsi écrivait, II au temps de ladite date)), II Ie bien renommé Villon)) :
Sec et noir comme escouvillon, II n' a tente ne pavilion Quïl n'ait laissié à ses amis, f:1 n'a mais qu'ung peu de billon' Qui sera tantost a 6n mis,
menue monnaie.
Quel touchant tableau! Mais la vérité est autre, On peut démontrer que, cette nuit-Ià même, nuit du 24 au 25 décembre 1456, cet innocent dormeur, après un bon souper à la taverne de la, I\lule, pénétra sur Ie coup de dix heures dans les bâtiments du Collège de Navarre, en compagnie de quelques malandrins, et en ressortit vers minuit, lesté de 500 écus d'or, Quel commentaire inattendu de notre poème! Qu'il ait composé ses Lais tout à loisir, avant de rejoindre à la Mule Colin de Cayeux, damp Nicolas et Petit Jehan, ou quïl les ait rimés à la hâte Ie lendemain de ce beau coup, Ie dessein de ViIIon paraÎt assez clair: au moment de disparaÎtre brusquement de Paris, il justifiait de façon très naturelle une retraite conseillée avant tout par la peur du Châtelet, et se préparait, Ie cas échéant, un ingénieux alibi. II avait ses raisons pour être prudent. Cet écolier de vingt-cinq ans n'en était pas à son premier démèlé avec la justice. Un an et demi auparavant, il avait tué un prêtre dans une rixe. L'ecclésiastique, un certain Philippe S rmoise, ne semble pas avoir été un personnage fort intéressant, et Vi lion n'avait fait que se défendre. T outefois il y avait eu mort d'homme, Ie cas n'était pas absolument clair, la justice aurait pu inquiéter un étudiant qui jouait si bien de la dague, Villon préféra gagner Ie large, Quelques mois après (janvier 1456), des lettres de rémission lui permettaient de rentrer à Paris. L'année ne sï tait pas écoulée, nous venons de Ie \oir, qu'il se rendait coupable d' un vol avec effraction. Voilà donc les débuts dans la vie du plus grand poète du xv. siècle. Certes ni Machaut, ni Froissart, ni Chartier n'ont commencé ainsi,
FRAr\ÇOIS VILLON - III
mais Villon ne d mandera jamais de leçons de style à personne. On sent ici, sous Ie dépit, une douleur sincère, et comme un regret d'avoir mal choisi, quand Ie choix était possible:
Mieux m' eusl valu avoir eslé serchier Ailleurs secours : c' east esté mon on near .
, ... ,.,fl, r It f --:"' .
!II' r r í' I I lJl , r.. I I, 4 J -wi .
..Jo
Mot bien grave chez un jeune homme qui est mal entré dans la vie et qui commence à s'en apercevoir. Qui était cette femme qui l'eût mieux guidé? Par une sorte de pudeur, il n'a dit son nom qu'en acrostiche : \1arthe, et c'est tout ce que nous saurons d'elle, mais il faut noter I'aveu. Chaque nn de vers ramène avec une sorte d'insistance la lettre R, comme un reproche muhiplié à I'autre, Rose, l'inndèle : mais quoi qu'il en ait dit tout à l'heure, il est clair qu'il lui en veut surtout d'avoir dédaigné son amour: Ung lemps viendra qui fera dessechier, Jaunir, /leslrir voslre espanye /leur.
Quand ce temps sera venu, Villon rira volontiers de Rose, mats lui-même n'aura plus de dents:
Viel je seray; vous laide, sans couleur; Or beuvez fori, lanl que ru' peul courir:
Ne donnez pas à lous cesle douleur.
Sans empirer, ung povre secourir..
et la bonne Christine, si compatissante, eût probablement levé les mains d'horreur au récit de pareils exploits. Mais il est clair que si Villon a surpassé tous ses prédécesseurs, c'est, entre autres raisons, parce que sa vie a été si différente de la leur. II n'y a pas de doute que l'existence errante et criminelle quïl a menée pour son malheur et Ie malheur des siens n'ait été pour lui la source de la plus rare poésie. T outefois, quand il quitte Paris dans les derniers jours de 1456, il n'est encore qu'un écolier déclassé, perdu pour la société des gens de bien, du reste rimailleur et joyeux compagnon. Sa première étape fut Ie Bourg-la-Reine où, huit jours durant, Perrot Girart, barbier juré de son métier, Ie régala de II cochons gras II à point, L'abbesse de Port-Royal, une drôlesse du nom de Huguette Hamel, assistait à ces festins, dont six ans après \lillon garde encore un souvenir attendri. A ce train les 100 écus d'or qu'il avait reçus comme sa part de butin ne pouvaient durer très longtemps. lis lui permirent toutefois d'atteindre Angers, où il comptait trouver une autre mine d'écus chez un religieux fort riche, qu'il serait facile de dévaliser. C'est même pour étudier ce nouveau coup qu'il venait dans cette bonne ville, autant que pour voir son oncle, qui y était moine, Ainsi du moins en témoignait maître T abarie, un de ses anciens complices, qui, arrêté et mis à la torture (juin-juillet 1458), raconta tout au long I'affaire du Collège de Navarre. Villon connut cette dénonciation. Nous ne savons s'il s'enrichit pour quelques jours aux dépens du religieux d'Angers, mais il est certain qu'il se garda longtemps de rentrer dans Paris. Pendant les six ans que dura cet exil, nous Ie perdons de vue, II a sans doute erré de ville en ville. Un seul fait est sûr, c'est que ses pérégrinations Ie conduisirent à Blois. II n'y venait pas par hasard. On se rappelle quel attrait exerçait sur les rimeurs du temps cette cour lettrée où Charles d'Orléans accueillait si gracieusement ses confrères en poésie. Villon s'y présenta à son tour. Un pauvre hère comme lui ne pouvait être reçu qu'à titre de poète, et à Blois, pour être poète, il fallait être amoureux, ou feindre de I'être. Villon I'était tout de bon, II avait eu plus d'une raison de quitter Paris, mais celie qu'il nous donne dans les Lais n'était pas entièrement feinte: bien des années après, il garde encore au cæur Ie souvenir cuisant de la trahison de sa pernde, Et vers 1457, il se persuaderait volontiers que, s'il en est réduit à courir les grandes routes de Francf', la faute en est à sa II chère Rose n, II voudrait bien aussi Ie faire croire au duc d'Orléans. De là cette curieuse ballade, qui est sans doute son présent de bienvenue à la cour de Blois.
SAINT-BENOIT-LE-BÉTOURNÉ, doni Ie père adoplif de Villon élail chapelain (D'après un dessin de Millin, Anliqaités nalionale., 1791).
F aulse beaulé qui lanl me cousle chier.., Cherme felon, la morl d'ung povre cuer.
Orgueil mussié qui gens mel au mourir, Yeux sans pilié, ne veult Droil de Rigueur, Sans empirer, ung povre secourir ?
Ce n'est pas ainsi que, dans la langue amoureuse de I époque, les amants bien appris parlaient à leur (( dame n,
.. ruisseau.
C'est presque Ie ton de II Quand vous serez bien vieille au soir à la chandelle n, tout au moinsc'en est Ie thème, encore qu'il y manque I'orgueil souverain de Ronsard. Assurément, il y a moins d'art dans la ballade de Villon; mais ce dépit, ces regrets, cette ironie sont peut-être d' un accent plus profond, En tout cas, ce n 'est plus ici Ie culte résigné de la (( dame n. On senten cett ballade comme une revendication des droits de I'amour, et c'est une grande nouveauté. L'envoi ramène spirituellement Ie refrain à des préoccupations plus matérielles : Prince amoureux, des amans Ie greigneur,' . plas grand, V oslre mal gré ne vouldroye encourir, Maisloutfranc cuer doil pour Noslre Seigneur Sans empirer. ung povre secourir.
Comment Ie II prince amoureux n de la cour de Blois, Ie II plus grand des amants n, accueillit-il cette ballade qui, sauf I'envoi, rentrait si peu dans les cadres traditionnels ? II ne la nt pas transcrire dans son album poétique, mais il est probable qu'il ne se méprit pas sur Ie talent de I'auteur. et quïl secourut libéralement ce II povre n confrère. Lui donna-t-il une charge à sa cour? On croit en avoir la preuve: mais Ie vers sur lequel on se fonde (Poésies diverses, VII, 34) pourrait bien avoir un tout autre sens. Ce qui est sûr, c'est que Villon prit part à une sorte de tournoi poétique ouvert parmi les familiers et les courtisans du duc d'Orléans sur Ie thème Je meurs de soil auþrès de la fontaine, Une douzaine de rimeurs s'escrimèrent à aligner encette occasion les contradictions les plus inattendues et les plus ingénieuses, mais c'est Villon qui, au goût moderne, a Ie mieux réussi, et pourtant Ie duc lui-même était I'un des concurrents. L'écolier de Paris battait sur leur propre terrain ces tenants des formes traditionnelles. Sa ballade est d'une facture très heureuse. Elle eut les honneurs du manuscrit ducal.
Dans Ie même manuscrit on trouve une longue épÎtre à Marie d'Orléans, signée (( Vostre povre escolier Francoys n. On I'attribue d'ordinaire à Villon. II en résulterait que, pour une raison que nous ignorons, Ie poète fut enfermé dans les prisons du duc d'Orléans
hrquc
pcotnm'e regrant co8tut"fe (tte fiatnlt mcutfre (rll"'016 ilifI'olJ
a grotre mar,Slot
GRAVURES DE L'ÉDlTlON PRINCEPS DES <EUVRES DE VILLO'l (Pierre Level. 1489).
MEUNG-SUR-LOIRE. - La Tour de Manassès, où François Villon fut enfermé.