‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 144 sur 402 · LE MOYEf\; AGE · texte numérisé non relu

LE MOYEf\; AGE

dont vint Ie délivrer la naissance de I\1arie,nlledu duc (I9décembre 145 7), ou I'entrée de cette jeune princesse à Orléans (17 juillet 1460). L'épître est étrange et énigmatique, et du reste fort indigne du talent de Villon. II est possible toutefois quïl en soit I'auteur, Au fond la question n'est pas essentielle. Si la pièce est de lui, elle n'ajoute ni ne retranche rien à sa gloire littéraire, et qu'importe à sa biographie un emprisonnement de plus ou de moins? Donnons-Iui Ie bénénce du doute.

En tout cas, on peut croire que, dès la nn de l'année 1460, il avait repris sa vie aventureuse, à supposer qu ïl \'eût jamais interrompue très longuement depuis son départ de Paris. N ous placerions volontiers à ce moment la composition des Ballades en jargon, pièces singulières, difnciles à interpréter, mais visiblement écrites pour un publ ic de gens sans aveu, mendiants, (( coquillards )), voleurs de grand chemin et peut-être pis. II sait leur langue secrète, leurs habitudes, il vit donc avec eux. lis Ie mèneront loin, sïl n'y prend garde. Au moins, quand nous Ie retrouvons, vers juin 1461, enfermé dans un obscur cachot de la prison de Meung-sur-Loire, il est à \'abri de ces inAuences détestables qui, de chute en chute, \'ont fait descendre si bas, On ignore de quel méfait il s'était rendu coupable. Mais il est difhcile de croire que son cas ait été très grave.

Lui qui, dans aucune de ses ceuvres, n'a jamais soufAé mot du meurtre de Philippe Sermoise, qui n'a fait au vol du Collège de Navarre qu'une allusion si discrète qu'à peine même est-elle certaine, il revient au contraire tout au long de son Testament sur cette prison de I\1eung, et il ne cesse de protester contre la cruauté de \'évêque Thibaut d'Aussigny, qui \'y avait tenu enfermé. II n'afhrme pas son innocence, mais on a Ie sentiment quïl trouve la peine trop sévère, Nous ren croirions volontiers, Y a-t-il même eu jugement. ou Villon dans son cachot n'est-il qu'un prévenu? Peutêtre en fa circonstance retarda-t-il par sa propre faute la procédure, En dIet, sïl était dans les prisons de révêque d'Orléans, c'était com me clerc. Or un clerc avait Ie droit d'être jugé dans son propre diocèse et Villon en appela à \'évêque de Paris. Paris resta muet, Mais Ie prisonnier avait plus d'une corde à son arc. II savait par expérience la valeur d'une lettre de rémission; peut-être ses am is de Paris pourraientils lui obtenir une fois de plus (( graces et royaulx seaux )1 ! II s'adressa donc à toute cette bande joyeuse, OÙ il tenait jadis si bien sa partie :

Filles, amans, jeunes gens et nouveaulx, Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux', Vifz comme dars, agus comme aguillon, Gousiers tintaDs cler comme casca veaux ., Le lesserez la, Ie povre Villon?

, gambade..

. grelot.,

Gens d'esperit, ":lg petit estourdis, T rop demourez, car il meurt entandis'.

F aiseurs de laiz, de motetz et rondeaux.

8 uant mort sera, vous lui ferez chaudeaux !

u gist. il n'entre escler ne tourbillon:

De murs espoix on lui a fait bandeaux, Le lesserez la, Ie povre Villon ?

Comme les ébats de cette jeunesse étincelante illuminent la nuit de son cachot! Mais pense-t-on encore à lui là-bas? II n'eut pas Ie temps d'en faire rexpérience. Au début d'octobre, Louis XI, qui venait de succéder à son père Charles VI I. passait par I\1eung, et com me c'était I'usage à \'avènement d'un nouveau roi, on ouvrit les portes de la prison. Très reconnaissant envers Ie roi Louis, plein de rancune contre \'évêque d'Orléans, Villon sortit ennn de son cachot.

Comment vivre? Son premier souci fut de se mettre en quête d'un protecteur. II avait connu à la cour de Blois Ie jeune duc de Bourbon qui, lui aussi, adressait de jolis vers à Charles d'Orléans. Ce prince

. en attendant,

leltré était même Ie (( seigneur)) de Villon, dont la famille est probablement originaire du Bourbonnais. Ennn ii avait autrefois prêté 6 écus au poète.

Voilà bien des raisons pour solliciter un nouveau prêt. Villon s'y risque sans trop d'embarras, Du reste, il remboursera Ie tout ensemble: Ie duc peut s') ner, il n'y perdra (( que rattente )) :

Se je peusse vendre de ma santé A ung Lombart, usurier par nature, F aulte d'argent m'a si fort enchanté Que j'en prendroie, ce cuide, radventure, Argent. ne 'p.ens a j!ipP?n n' a saintu e; Beau sire Oieux! Je m esbaïs que c est Que devant moy croix ne se comparoist.

Se non de bois ou pierre, que ne mente; Mais sune fois la vraye m'apparoist, Vous n'y perdrez seulement que rattente, Prince du Iys, qui a tout bien complaist, S ue cuidez vous comment iI me desplaist, uant je ne puis venit a mon entent } Bien entendez: aidez moy. sil vous plaist :

Vous n'y perdrez seulement que I'attente,

tfr, .

Un poète ne pouvait rester insensible à une aussi jolie supplique. (( Au plus fort de ses maux )), Villon trouva donc aide et confort dans la bonne vi lie de I\1oulins. II vériha que la devise des Bourbons, (( Espérance )), n'était point trompeuse. Était-ce la dernière étape d'une route jusque-Ià si incertaine ? Comment y compter? Pas plus que Charles d'Orléans, Jean de Bourbon ne pouvait retenir à demeure un Villon, D'un bohème toujours en quête d'aventures, on ne fait pas un placide fonctionnaire par la vertu d'une leure de nomination, et Quant à devenir poète patenté d'un prince ami des arts, ViI/on n 'avait pas l'esprit de la fonction.

Bientôt il quitta Moulins, Lui faudrait-il à nouveau errer par les campagnes de France, sans dessein, sans but, à la poursuite d'une chimère de fortune ou de repos? II savait bien OÙ cette vie Ie mènerait, bon gré mal gré,en nn de compte: aux compagnies équivoques, au vol, à la prison, plus loin encore peut-être. Un seul espoir lui restait, Guillaume de Villon. II se dirigea vers Paris; mais, quand il fut tout près, à la pensée quïl faudrait racontersa lamentable histoire à ce bon prêtrequi l'avait pourtant sauvé de (( maint bouil/on )), il n'eut pas la force de lui inAiger ce nouveau crève-cceur. II se tapit dans un coin de la banlieue. Là, renié de ses parents, oublié de ses am is, ne voulant pas retourner dans la province où il avait épuisé la bonne volonté de ses protecteurs, et n'osant rentrer dans Paris, sans argent et incapable des'en procurer par des voies honnêtes, il se crut bien vraiment à \'article de la mort et il écrivit son Testament, Ce fut en janvier, février ou mars 1462, Le titre rappel/e celui des Lais, mais c'est une ceuvre autrement variée, profonde et sincère, Ce qui frappe tout d'abord quand on lit ce poème d'un peu plus de deux mille vers, c'est la place qu'y tiennent Thibaut d'Aussigny et la prison de I\1eung : Villon ne peut oublier l'horreur de ce sombre cachot où tout un été, les fers aux pieds, tondu et rasé, il a dû arroser de tant d'eau froide la mince miche quotidienne. C' est de là qu'il fait dater tous ses maiheur : Ie reste ne compte plus; de sa vie de misères, il ne veut désormais retenir que la geôle de Meung :

En ran de mon trentiesme aage, Que toutes mes hontes j'eus beues, Ñ e du tout' fol, ne du tout sage, Non obstant maintes peines eues, Lesquelles j'ay toute. receues Soubz la main Thibault d'Aussigny..,

, tout à Jait,

Aussi jamais évêque ne fut mieux haï ni plus copieusement maudit, Dès la première strophe ceUe haine éclate; elle s'exhale encore dans les six strophes qui suivent, et tout au long du poème elle se manifeste par des mots insu\tants, des allusions ironiques et amères, des souhaits fort peu chretiens. Le lieutenant et I'ofncial de \'évêché en ont leur part tout aussi bien que Thibaut. Et si, dans \'avant-dernière ballade,le poète, prenantcongé desescontemporains, crie merci à tous, religieux et laïques, petits-maîtres et nl/ettes, il

excepte expressément de cel appeI les (( traistres chiens mastins)) qui lui O:1t fait mâcher des croûtes (( mains soirs et mains matins n. On a reconnu Ie régime de la geôle de Meung, Ainsi Ie Testament s'ouvre et se dôt sur ce souvenir obsédant. Pourquoi ceUe rancune tenace chez un homme que depuis longtemps la vie ne gâtait plus guère } C'est que ces longs mois de prison et les jours pénibles qui ont précédé et suivi son séjour à Moulins ont miné ses forces. I\Ialade, usé, toussotant et crachant, Villon plaisante encore, mais iI se sent à bout et toujours par la faute de l'évêque. Non qu'il n 'y ait aidé un peu lui-même:

Hé! Dieu, se j eusse esludié Ou temps de ma jeunesse folie, Et a bonnes meurs dedié, Teusse maison et couche molle.

Mais quoy! je fuyo;e I'escolle, Comme fail Ie mauvais enfanl.

En escripvant cesle parolle, A peu' que Ie euer De me fenl. . il s' en faut Je peu. Mais ce n'avaient été que des folies de jeunesse, sans rien d'irréparabie, la route restait libre, Comment s'est-elle brusquement fermée

Car c'est un mur infranchissable qui se dresse maintenant devant ses regards épouvantés. Du fond de son dénuement il jeue un regard en arrière, un autre autour de lui, et Ie contraste est saisissant, II est parti à vingt-cinq ans, joyeux étudiant,le mieux doué peut-être d'une bande de gais compagnons dont Ie souvenir, évoqué déjà dans la tristesse de son cachot. revient Ie hanter une fois de plus:

Ou sont Ies gracieux gallans Que je suivoye ou lemps jadis, Si bien chanlans, si bien parlans, Si plaisans en faiz et en dis

Les aucuns' sonl mors et roidi., D'eulx n'est il plus riens maintenant :

Repos aient en paradis, Et Dieu saulve Ie demourant!

. quelque.-uns.

Et Ies aulres sont devenus, Dieu mercy! grans seigneurs et maislres; Les autres mendient tous nus EI pain ne voient qu'aux fenestres',

. Jevantures.

Villon est de ceux-ci, Voilà done où il en est venu en cinq années rapides, A trente ans, iI est un vieillard. Ses beaux jours sont passés et ne reviendront pas, Et sans doute iI sourira encore, et au besoin s'estimera heureux de survivre à un Jacques Cæur. mais. tout au fond de lui-même. il reste aUerré devant ceUe fuite soudaine de sa jeunesse, d'une jeunesse mal employée, Encore s'il avait quelques ressources, il se consolerait peut-être de ceUe vieillesse précoce. il mangerait sûcement assez pour se remeUre de sa maladie. qui n'est qu'une faim chronique. Mais les écus d'or n'ont pas appris Ie chemin de sa retraite: il est pauvre à jeter des regards d'envie aux étalages des boulangers. Et, qu'on se cache ou non dans les faubourgs d'une grande vi lie, c'est une triste aventured'être pauvre quandon a trente ans et qu'on est poète pour tout métier. On est peut-être excusable alors de manquer de sympathie pour la prospérité des autres:

Villon n'est pas tendre pour les riches de son temps. Commerçants retirés après fortune faite, spéculateurs. financiers, iI ß'en épacgne aucun. On a même voulu voir là comme une manière de satire sociale. une protestation du prolétariat intellectuel contre Ie capitalisme du siècle de Louis XI, C'est enfJer outre mesure la voix du poète. Ces puissants personnages, illes a vusde près jadis dans leurs comptoirs et leurs bureaux, du temps quïl fréquentait leur monde de commis et de greffiers. Leur avarice l'a amusé. et il rit encore de leurs faces vaniteuses ou bouffonnes. S'il y a une pointe de dureté sous la plaisanterie. ce n'est que l'amertume d'un pauvre diable qui sait que de tous ces richards pas un ne tirerait un parisis de sa poche pour en aider un faiseur de vers :

Povreté, chagrine, dolenle, T ousjours, despiteuse et rebelle, Dit quelque parolle cuisanle; S'e1le n'ose, si' la pense e1le. . Ju mains.

Pauvreté. maladie, vieillesse, quel est Ie terme} La mort. Villon la connaÎt bien, Elle l'a frôlé maintes fois. II sent encore son étreinte. II a peur d'elle. mais iI la regarde en face,

Page 1