LA GESTE DU ROI
Nous commençons par la Geste du roi Charlemagne. (( la plus seignorie II. La chanson la plus illustre de ce groupe est la Chanson de Roland: on en possède diverses formes rajeunies, de la seconde moitié du X II siècle (sur ces renouvellements, voir Léon Gautier. les f.popées françaises, tomes II et I II). La version la plus archaïque et de beaucoup la plus belle est celie du manuscrit d'Oxford. qui est signée (I Turo/dus II: l'auteur de ce manuscrit. un scribe anglo-normand,
pourrait penser qu'elle fut Ie résultat d'un travail d'élaboration lent et continu opéré au cours des siècles sur les faits historiques par l'imagination populaire, Mais I'idée de celie continuité géniale d'une tradition anonyme est bien décevante. Les éléments historiques que contient la légende de Roland se réduisent à fort peu de chose: un nom, celui de Roland, qui fut un authentique compagnon d'armes de Charlemagne; un fait, la donnée d'une expédition en Espagne, heureusement menée par Charlemagne, mais qui s'acheva par un revers de ses troupes, tandis que revenant de Saragosse il franchissait les Pyrénées pour rentrer en France. Pour expliquer la survivance de ces souvenirs, relatifs à des événeITlents de I'an 778, pas n'est besoin de recourir à I'hypothèse d'antiques poèmes de I'époque carolingienne qui se seraient transmis de génération en génération; il suflit de faire remarquer qu' une seule page de la Vita Caroli, composée par Ëginhard très peu de temps après la mort de I'empereur, æuvre très répandue pendant tout Ie moyen âge, les fournissait à n'importe lequel des clercs du XIe siècle. Or, il y avait alors un groupe d'hommes pour lesquels, entre tous, celie page offrait un intérêt particulier : c'étaient les religieux dont les monastères et les églises jalonnaient la grande route qui du nord et de I'ouest de la France conduisait en Espagne, et qui passait par Bordeaux, Dax, Saint- Jean-Pied-de-Port, Roncevaux et Pampelune, Pendant tout Ie XI e siècle, celie route a été ballue par des gens de guerre, ceux qui, venant d'Aquitaine, de Normandie, de Champagne, de Bourgogne, se rendaient par grandes troupes en Espagne pour y comballre les Sarrasins, Charlemagne les y avait précédés, et, sous leurs pas, ils voyaient se dresser Ie souvenir de I'empereur et de ses compagnons, leurs grands devanciers, dont la gloire rejaillissait sur leurs propres entreprises. Peut-être est-ce d'abord pour ces guerriers, dont ils voulaient stimuler I'enthousiasme, que des clercs évoquèrent les exploits du meilleur serviteur que I'Ëglise eût jamais connu, exaltant son rôle et celui de ses barons, et composant avec des débris d'histoire une légende enivrante, OÙ brillait moins une image lidèle du passé que la Hamme d'un idéal nouveau. C'était pour ces guerriers, et ce fut aussi, un peu plus tard, pour des voyageurs d'une autre sorte, paciliques ceux-Ià, mais animés de la même foi et du même zèle sacré; ce fut pour les pèlerins qui, en foule, s'acheminaient par la même voie et, au delà de Pampelune, par Burgos et Léon, allaient vénérer à Compostelle Ie tombeau de I'apôtre Jåcques. Dès avant la lin du XI" siècle, on montrait en un point culminant des Pyrénées, au col de Cize, qui domine Roncevaux, une croix de pierre, dite Croix de Charlemagne; à Saint-Seurin de Bordeaux, une relique de Roland; à Saint-Romain de Blaye, Ie tombeau du même Roland. Ëtaient-ce là des monuments authentiques auxquels s'est allachée la légende naissante de Ro!and Peut-être, Ce qui est sûr, c'est qu'à les regarder on voit celie légende pousser ses racines, pour ainsi dire, dans des sanctuaires, Elle est simple, celie histoire presque banale d' une arrière-garde traÎtreusement exterminée par I'ennemi. Mais de quelle beauté I'art d'un poète a pu la revêtir!
La Chanson de Roland emprunte une partie de sa noblesse à lïdée qui domine la geste du Roi, l'apostolat guerrier de Charlemagne, la domination de ses armes sur Ie monde; et, par ses armes, la domination de la foi. En un sens, iI est bien vrai que ee la journée de Roncevaux n'est qu'un épisode dans la longue croisade d'Espagne, qui n'est elle-même qu'un épisode dans la vie du croisé deux fois centenaire )1, Et c' est d' un chapitre de la vaste histoire impériale que Ie poème- déroule les péripéties en la noble ordonnance de ses trois parties. D'abord Ie tableau d'une vlctoire récente de Ch<:rles: I'adversaire païen, Ie roi Marsile, réduit à s' enfermerdansSaragosse et à demander merci, Ie camp brillant des Français dressé devant Cordres démantelé, une nuée de chevaliers pressés autour de bur roi, et lui au milieu d'eux, assis sur un trône d' or pur; - puis la tourm nte qui s'abat sur I'armée, vingt mille barons qui s'otfrent en sacrilice, I" douleur de Charles quand iI voit