LE MOYEt\ AGE
ambition est tout autre. Quel a donc été son dessein en écrivant ses Mémoires ?
Ce n'aété sûrement nidedivertir son lecteur ,encore qu'il ne l'ennuie jamais, ni même de I'instruire de ce qui s'est passé de son temps.uBestes ne simples gens II ne s'amuseronl point à lire son livre, et ceux pour qui il écrit n'ont pas besoin qu'on leur raconte par Ie menu des événementsauxquels ils ont participé, Mais les acteurs du drame ont été trop occupés de leur rôle pour faire attention au sens de la pièce; ils ont réussi ou pâti, suivant les cas, mais sans voir clairement à quoi ils devaient leurs succès ou leurs échecs; ils ont accepté les efIets et négligé de remonter aux causes, C'est qu'aucun n'a eu tout à fait les mêmes avantages que Commines : familier tour à tour des cours de Bourgogne et de France, chargé de missions importantes auprès des plus grands personnages de l' époque, connaissant princes et rois et connu d'eux, discutant les affaires publiques avec ceux-Ià mêmes qui les menaient, en mesure de prévoir les contre-coups et de tirer les conséquences, qui mieux que Ie sire d'Argenton aurait pu démêler l'essenliel d'une intrigue, les causes d'une guerre, les dessous d'un traité de paix? Voilà précisément la matière de son livre. Est-ce à dire que, du haut de son incomparable expérience, il condescende à nous initier aux mystères des négociations où il a joué un si grand rôle? Nullement. La vanité n'est point son fait, et il est à I'égard de sa personne dune discrétion entière. Serait-ce donc que cette intelligence lucide s'est complue au jeu attrayant qui consiste à débrouiller Ie chaos des faits pour en retrouver I'enchaînement? Peut-être y a-t-il un peu de ce plaisir dans son cas, mais Commines est moins préoccupé du passé que de l'avenir, II ne cherche pas tant à expliquer ce qui n'est plus qu'à nous mettre en état de déterminer par notre action ce qui sera. II n'écrit ni une histoire ni une philosophie de l'histoire, mais un traité de politique. Les faits ne l'intéressent que par leur valeur démonstrative, C'est dire quïl en négligerait volontiers Ie côlé local et accidentel ; ce qu'il retient, c'est ce qu'ils peuvent avoir de commun avec tels autres faits susceptibles de se produire plus tard. II cherche à dépouiller l'histoire, à en mettre à nu les articulations, à ramener l'enchevêlrement prodigieux des faits à un certain nombre de situations-types, pour se demander comment doivent agir ceux qui ont Ie pouvoir d'orienter les événements, s'ils veulent tirer tout Ie profit possible d'une combinaison donnée de circonstances. Son livre doit être Ie bréviaire des souverains, Pourquoi cette sollicitude de Commines à ['égard des princes de son temps? C'est qu'il a pénétré un secret que d'autres sans doute avaient deviné, mais dont personne n'avait entrevu toute la portée. Témoin du désarroi matériel et du désenchantement moral qui ont suivi Ie grand schisme et la guerre de Cent ans, comprenant que la belle unité de l'Europe chrétienne est brisée à jamais, apercevant dans tous les pays des intérêts particuliers à l'æuvre, il a conclu que nulle grande idée ne mène Ie monde. Chacun tire de son côté et dans chaque nation tout repose sur Ie prince, qui est un homme, et par suite assez souvent faible et ignorant: ce sont alors, sous son nom, ses conseillers qui gouvernent, et qui nous garantit que les ministres seront plus sages que Ie maître? II importe donc beaucoup que Ie prince lui-même soit en état de conduire ses affaires, qui ne se conduiront pas toutes seules et que les autres, n'y ayant pas Ie même intérêt, conduiront mal. Partant, il faut l'aider dans sa tâche, lui révéler les difficu\tés et les ressources de sa position, lui montrer
,.. all&. .