‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 153 sur 402 · LE CACHOT DE PHILIPPE DE COM MINES AU CHATEAU DE LOCHES · texte numérisé non relu

LE CACHOT DE PHILIPPE DE COM MINES AU CHATEAU DE LOCHES

comment d'autres, qui s'en sont bien trouvés, ont agi dans un cas analogue. Sans doute un Louis XI n'a pas besoin de semblable tutelle, mais les Louis XI sont rares : on n'a pas Ie droit de compter sur de pareilles réussites. La sagesse commande de prévoir des gouvernants médiocres et I'idéal serait de les faire profiter de I'expérience qu' un observateur judicieux a su acquérir à I'école du plus avisé des monarques. C'est toute I'ambition de Commines. Plus lard, de 1495 à 1498, il ajoutera à son livre quelques chapitres pour raconter I'expédition de Charles VIII en Italie : c'est qu'au cours de cette guerre, qu'il n'avait pas conseillée, Commines a dû négocier avec les plus fins diplomates de la péninsule, qui ont parfait son expérience politique. II n'a pas voulu garder pour lui ce surcroÎt d'information, et nous y gagnons doublement, car son récit de la bataille de Fornoue est une des parties les mieux venues et les plus vivantes de son livre, S'il note que Ie monde, livré à lui-même, ne tend pas vers la perfection, ce n'est pas qu'i! ait banni Dieu de sa conception de I'univers. II n'a pas la foi naïve d'un Villon, mais il fait intervenir souvent la Providence dans ses analyses. et d' une façon trop réfJéchie pour q u' on ne puisse voir là que de simples formules. A y regarder de près, on s'aperçoit que la Providence esl nécessaire à son système d'interprétation des faits. II s'y attache d'une croyance tout intellectuelle. Pendant la guerre de Cent ans, toutes les fautes qu'un gouvernement peut commettre ont été commises; Ie pays a été mal administré, livré au pillage, épuisé. C'en devrait être fait de la France, et pourtant la voilà qui, en quelques années, redevient plus forte que jamais, II y a là une inconséquence logique doni on ne vient à bout que par un recours à la Providence. De même à Fornoue, Charles VIII se tire d'affaire par une victoire qu'il n'avait pas préparée el qu'il n 'avait pas Ie droit d'espérer: c'est encore que la Providence veillait! Commines apprécie si fort l'habileté, la prévoyance, la sagesse, il est si persuadé que par ces vertus on gouverne Ie monde, que toutes les fois que I'incurie, l'ignorance, la légèreté enregistrent un succès, il est tenté de s' écrier que ce n' esl pas de jeu, et il faut qu 'il rassure sa conscience de beau joueur en invoquant les desseins impénétrables de la Providence. D'aulant qu'il la voit pencher volontiers du côté du royaume de France. Toutefois iI n'entend pas réserver au profit des seuls Français I'appoint de ce secours surnaturel. Supposons en effet un prince enivré de sa puissance qui, négligeanl les conseils de modération de Commines, se mette en tête d'asservir ses voisins : qui l'en empêchera? Les petits et les faibles ne manquent jamais de juges pour prononcer sur leur cas, Mais ceux qui commandent aux juges? Or la Providence a prévu cette lacune. Auprès de chaque Ëtat, elle a suscilé un autre Ëlat chargé de contenir Ie premier et d'être contenu par lui, et chaque prince trouve devant lui un autre prince qui Ie surveil Ie jalousement et que lui-même ne perd pas de vue, La France a l' Angleterre el l' Angleterre l' Ëcosse: l' Espagne a Ie Portugal (Ie cas des Maures de Grenade embarrasse un instant Commines, qui hésite à enrôler ces mécréants au service du Dieu des chrétiens); la Bavière a I'Autriche et l'Autriche les Suisses: les Florentins ont ceux de Sienne, et ainsi de suite du reste de ['ltalie, et d'un bout de ['Europe à l'autre, Voilà sans doute la première esquisse dune théorie de l'équilibre européen, C'est donc là un obstacle à l'ambilion, et par suite à ]a guerre. Commines a bien vu que la guerre est Ie grand mal dont souffre son temps, II sait aussi comment elle vient et par quoi elle se termine : un prince faible et mal conseillé, injustices et passe-droits, jalousies et rivalités des partis, divisions à l'intérieur, intervention de I'étranger, massacre et famine, voilà les étapes de cette terrible progression. Mais quel est Ie point de départ? La ruine de la foi religieuse, Si les hommes étaient convaincus des vérités essentielles du christianisme, sïls rec\outaient les sanctions divines auxquelles les exposent leurs manquements, ils ne se conduiraient pas avec cet égoÏsme, cette perfidie, cette absence de lout scrupule d'où découle nécessairement la guerre, Commines revient souvent sur cette idée. Aucun de ses contemporains n'a noté aussi vigoureusement que lui Ie déclin de la foi religieuse en tant que mobile d'action, ni n'a vu plus dairement la portée de ce grand fait. II est d'une époque qui n'a plus d'idéal. II cherche, pour la pratique, une règle que nous n'avons peut-être pas encore trouvée, II croit à la puissance, pour Ie bien et pour Ie mal, des individus, et là où il observe une certaine stabilité de structure, un ordre qui persiste en dépit des fautes des individus, au lieu de recourir, comme nous Ie ferions, aux énergies collectives, aux traditions d'un pays, aux qualités el aux défauts d'une race, il appelle la Providence à la rescousse. Ce n'est peut-être qu'une différence de vocabulaire. Au fond, il est singulièrement moderne. Sa conception du gouvernement est moderne. Le roi qu'il souhaite à la France est un administrateur d'élite, qui doil êlre fori, mais, pour assurer Ie triomphe de la justice et de I'ordre, el la prospérilé

Page 1