LE SEIZI EM E SI ECLE
la centaine )), et (( au retour de ce voiage, en lieu d'ymaiges ou de patenostres )), ce recueil de contes sera offert au roi, qui désire précisément constituer un nouveau Décaméron, sur Ie patron de celui de Boccace.
C' est donc dans ses souvenirs personnels que Marguerite a pris maintes circonstances de cette exposition : les noms de lieux, les particularités géographiques, Ies incidents de la vie aux eaux de Cauterets ou à I'Abbaye de Notre-Dame de Serrance.
C'est autour d'elle, dans Ie cercle de ses familiers, qu'elle a choisi ses (( devisants H. Elle a déguisé leurs noms; mais ce travestissement garde parfois quelque rapport avec Ie nomréel et I'on a pu reconnaître dansce groupe de seigneurs et de gran des dames plusieurs personnes de son entourage, La vieille dame Oisille est sa mère, Louise de Savoie; Parlamente et Hircan sont Marguerite elle-même et son second mari, Henri de Navarre, Si la mise en scène de I' H eplaméron correspond à un fait réel, la réunion de ces trois personnages se placerait entre 1527, date du second mariage de Marguerite, et 1531, date de la mort de sa mère. Ennasuicte est Anne de Vivonne, femme de François de Bourdeille, mère de Brantôme, Son mari est appelé Simontault, T ous deux appartenaient à la maison du roi et de la reine de Navarre depuis 1529. Géburon, qui se distingue par sa haine des moines et son langage de réformé, est probablement M, de Burye, La (( jeune damoiselle veufve)), Longarine, est Mille de Silly. Dagoucin est Ie fils naturel du cardinal du Prat, Nicolas Dangu, que Marguerite a pu connaître, lorsqu'i1 était évêque du diocèse de Séez, sur les terres du duc d'Alençon, son premier mari, Saffredent et sa femme Nomerfide représentent Jean de Montpezat et sa femme, dont Marguerite parle à plusieurs reprises dans ses lettres comme de familiers. Un élément de réalisme qui entrait ordinairement dans les cont::s et nouvelles était la peinture des (( états du monde )). Les anecdotes de la vie commune comportent presque toujours des renseignements sur les mceurs et coutumes des professions et des classes de la société, Ces traits de description se rencontrent dans I'Heptaméron. Les gens de peu, les rustres, les artisans, les petits bourgeois figurentdans quelques nouvelles. Les moines, dont on se gaussait si volontiers autour de Marguerite, y tiennent une place importante, Marguerite s' égaie ingénument des balourdises si fréquentes dans Ie répertoire des contes populaires. Mais iI est manifeste qu'e1le ne connaît que superficiellement les rustres ou les (( gens mécaniques )1, qui sont les acteurs de ses scènes familières, De leurs manières, de leurs habitudes, de leur langage, ses récits ne nous disent rien de particulier.
Elle est beaucoup plus à raise pour peindre les gens de condition, Aussi les met-e1le fréquemment en scène, Par elle nous connaissons de curieux détails sur leurs usages, leurs goûts, leur costume. Elle nous dit, par exemple, que I'instrument de musique à la mode est alors Ie luth. Elle nous apprend qu'en Allemagne, les femmes s'habillent tout de noir; qu'en France, elles portent Ie scoflion, parure de tête d'origine italienne; Ie lourel de nez, sorte de masque; la cornette, que I'on abaisse par pudeur; la chamarre, robe dïntérieur, qui se passe par-dessus la chemise au saut du lit. Le costume masculin apparaît dans ses descriptions brillant et somptueux, comme dans les portraits de Clouet. Tel gentilhomme a revêtu, pour aller à la chasse, un hallecret (cuirassc articulée en corselet), un manteau de frise noire, brodé de canetille et d'or frisé: son harnachement est tout d'or, émaillé de noir, (( à ouvrage de Moresque )) ; son chapeau est de soie noire, (( sur lequel est attachée une riche enseigne (médaille), enrichie de pierreries )). Pour armes, iI a I'épée et Ie poignard, Naturellement les rites ordinaires de la vie mondaine ne sont pa5 omis dans ces peintures. lei, c'est Ie cérémonial de réception d'un émissaire du roi. Ailleurs, nous apprenons comment un particulier faisait à son prince les honneurs de sa maison : une collation de fruits et confitures est servie à I'hôte royal par la maÎtresse du lieu, à genoux; à son mari incombe Ie soin de servir à boire. On peut recueillir ainsi dans I' H eplaméron une foule de menus documents sur les usages, les occupations, Ie costume, I'ameublement, dans les classes supérieures de la société française.
De tous ces renseignements, iI n'en est pas peut-être de plus curieux pour nous que I'image quïl nous offre de la conversation dans un
TITRE de la premlère édition de rHeptaméron.
à-dire des personnages qui sont censés raconter scs nouvelles, et c' est sans doute aussi au désir d'imiter Boccace qu'i1 faut rapporter la diversité de ton des contes qu'elle a recueillis. C'était, en quelque mesure, une innovation en France, Avant elle, chez nos conteurs du terroir, les facéties, les quiproquos joyeux, les balourdises naïves, les propos égriIlards sont à peu près toute la matière des contes et nouvelles. Le plus souvent I'amour n'y est guère que grivoiserie, 11 a bien d'autres aspects dans I' H eplaméron. La troisième journée est consacrée aux dames qui (( n'ont cherché que I'honnesteté dans leurs amours II ; une partie de la cinquième, (( à la vertu des femmes et des filles ayant eu leur honneur en plus grande recommandation que leur plaisir II. T elle nouvelle, la XXVle, retrace Ie martyre d'une dame de Pampelune qui meurt plutôt que de laisser paraÎtre sa passion pour un gentilhomme. Ainsi, à I'exemple de Boccace, Marguerite décrit I'amour comme une passion qui peut être sérieuse, grave et même tragique.
Où a-t-elle pris les sujets de ses récits?
Elle se pique de ne rapporter (( nulle nouvelle qui ne soit véritable II. C'est par là, ditelle, qu'elle se sépare nettement de Boccace, son modèle. A I'exception de la LXXe nouvelle, qui est un rajeunissement de la vieille légende de la châtelaine de V ergy, aucune ne serait empruntée à quelque écrivain antérieur et toutes seraient authentiques. En fait, beaucoup de ces anecdotes sont vraisemblables, Elles ont pu être (( ouïes par des gens de bonne foi )) et rapportées à l\larguerite, Elles se passent dans la Navarre ou Ie 8éarn, en Touraine, en Angoumois, en Poitou, à Paris, en Piémont, à Naples, breI dans des pays que Marguerite et ses familiers connaissaient, parfois pour y avoir fréquemment résidé. Souvent elle désigne avec précision Ie lieu qui a été Ie théâtre de I'aventure; c'est par exemple, dans la XXXl c nouvelle, un village entre Niort et Fors, nommé Grip, et c'est Ie seigneur de Fors qui I'a narrée à (( sa maistresse, madame la duchesse d'Angoulême, mère du roy Françoys, premier de ce nom )1, La plupart des faits racontés auraient eu lieu du vivant de Marguerite, à I'exception de quelques-uns qui appartiennent à Ia génération précédente, Marguerite a tenu à indiquer les garanties d'authenticité de ses historiettes; elle a donné des dates, nommé des témoins; elle a muhiplié des efforts ingénieux pour décrire des réalités concrètes et precises.
Le réalisme, qu'i1 soit un legs de Boccace ou des conteurs français, est un des caractères de I'Heplaméron. 11 apparaÎt d abord dans la mise en scène, Elle n'a rien de romanesque. Marguerite avait fait, en 1541, un séjour aux eaux de Cauterets, avec Ie roi de Navarre, Elle avait eu I'occasion de voyager dans les Pyrénées. C'est dans ce cadre, bien connu d'elle, qu'elle groupe les personnages dont les récits constituent I' Heplaméron.
Des gens de condition se sont trouvés rasscmblés en septembre à Cauterets. lIs y sont venus, (( les ungs pour y boire de I'eaue, les autres pour se y baigner et les autres pour prendre de la fange )), c'est-à-dire des bains de boue, Deux gentilshommes, pourtant, Dagoucin et Saffredent, n'y sont venus que par galanterie, pour accompagner les dames dont i1s étaient serviteurs, Des pluies torrentielles é:yant rendu incommode Ie séjour à Cauterets, la compagnie se sépare, La route normale du retour en France, celie qui passe par Tarbes, est coupée, les ruisseaux sont débordés, Ie gave béarnais (gave de Pau) est infranchissable, les ponts ayant été détruits par la crue. Dans des gîtes de hasard, quelques-uns des gentilshommes sont attaqués par de!> bandouliers (contrebandiers) et des (( mauvais garçons II, L'un d'eux est tué, un autre contraint de s'enfuir en chemiseà travers la montagne. Deux dames sont poursuivies par un ours, qui déchire leurs gens, Un autre gentilhomme pense se noyer en franchissant à cheval un torrent, Enfin, après maintes aventures fâcheuses, la compagnie, réduite à cinq gentilshommes et autant de dames, se trouve rassemblée à deux journées de Cauterets, à I'abbaye de Notre-Dame de Serrance, lieu de pèlerinage alors fameux. Que faire en ce séjour, en attendant que soit reconstruit Ie pont que Ie gave d'Oléron a emporté? La plus âgée des dames, Oisille, propose de sanctifier la matinée par une lecture de I'f:.criture sainte. Pour I'après-midi, un passe-temps est suggéré par dame Parlamente: chacun narrera quelque histoire (( qu'i1 aura veue ou bien oy dire à quelque homme digne de foy, Au bout de dix jours aurons parachevé
cercle de gens de qualité. Chaque conte est suivi des réAexions, commentaires et discussions de devisants. Le ton en est généralement enjoué, ainsi qu'il convient dans un divertissement. Les feintes bouderies par lesquelles les dames accueillent les taquineries, les alIusions malicieuses aux travers des personnes présentes, les facéties, les éclats de rire égaient ces propos. La bonne humeur les anime : plus que I'esprit, à vrai dire. Les compliments gardent un tour cérémonieux: [a p[aisanterie manque de vivacité; peu de traits, peu de pointes. L'art de [a conversation est né; il est encore loin de [a perfection qu'il atteindra un siècle plus tard.
Comme iI est naturel dans une réunion de jeunes hommes et de jeunes femmes, [a plupart de ces devis se rapportent à I'amour et au mariage. QuelIes grâces extérieures, quels dons de I'esprit, quelIes vert us font Ie charme des femmes? quelIes contraintes I'honneur leur impose-t-i\? pourquoi cet honneur n' a-t-i\ pas dicté les mêmes lois aux deux sexes? quels mérites font Ie parfait amant? Y oi\à quelques-unes des questions sur [esquel[es les devisants reviennent Ie plus fréquemment. Marguerite rapporte et développe les maximes qui avaient cours autour d'elIe en ces matières et I'on peut extraire de son Heptaméron un (( doctrinal II de la galanterie à I'époque de la Renaissance.
Les principes fondamentaux du code mondain de ('amour procèdent encore, au XVI C siècle, de la tradition des troubadours et (( des livres de la Table ronde II, qu'allègue un des interlocuteurs, Géburon, II est admis que I'amour n'existe qu'en dehors du mariage. II y avait une fois, raconte Dagoucin, n un seigneur beau et honnête. D'un costé iI avoit une femme qui luy portoit de beaulx enfans, dont iI se contentoyt tres fort, et vivoient en telle paix que pour rien il n'eût voulu qu'elIe eut prins mauvais soupson de luy; d'autre part, il estoit serviteur d'une des plus belIes dames qui fut de son temps en France, laquelIe i\ aymoit, estimoit tant que toutes les autres luy sembloient laydes auprès d'elle... )) Ainsi se comportent les gentilshommes dans [es contes de la reine de Navarre; mariés, la fidé[ité conjuga[e est la vertu dont ils se piquent [e moins; ils sont tous (( serviteurs II de quelque femme engagée en d'autres liens, L'amour est, avec [es armes, [a grande affaire de leur existence, (( Si nous pensions les dames sans amour, nous vouldrions être sans vie, II fauldroit en lieu d'hommes d'armes faire des marchans, et en lieu d'acquérir honneur, ne penser que à amasser du bien. n Courtiser les dames, [es (( pourchasser )) même est [icite. L'amour est à lui-même sa justification et sa fin.
Mais en quoi consiste cet amour courtois? II doit être chez les hommes respect et ido[âtrie de I'objet aimé. N'est pas (( vrai serviteur, celui qui n'hésite pas à mettre en danger I'honneur de sa dame et ne se propose pas d'autre fin que d'obtenir Ie don d'amoureuse mercy I). L' amour exige une discrétion absolue. (( j amais homme n' eut honneur à dire mal des femmes. n Le roi François Ier, héros de la XXye nouvelIe, est loué de tous les devisants pour sa stricte observance de ce principes.
Quant aux femmes, Dieu ayant mis en [eur cceur (( [a crainte et la chasteté pour refuser )1, elles se dégradent si elles cèdent. (( F aire son maître de celui qui doit être son serviteur)) est d'un cceur bas. Comme [e dit une des devisantes dans une sentence digne des héroïnes de Corneille: (( La plus grande vertu, c'est de vaincre son cceur. II Que cet idéal d'amour courtois soit réalisable, c'est d'ailleurs ce que mettent en doute la plupart des devisants. Les dames ne croient guère aux protestations ni aux serments des hommes. Ce sont cou[eurs de rhétorique sentimenta[e et (( toutes ces oraisons qui commencent par I'honneur finissent par Ie contraire II. j urer une amitié perpétuelIe, c'est trop présumer de la volonté de I'homme et promettre ce qu'i\ n' est pas en sa puissance de tenir. L'amour dure, (( selon la coutume, comme la beauté des Aeurs des champs )).
Parmi les gentishommes, Hircan, Saffredent et Simontault concèdent volontiers que les serments d'amour sont pures simagrées. (( Hircan jura, quant à luy, quïl n'avait jamais aimé femme, hors mise [a sienne, à qui iI ne désirast faire offenser Dieu bien lourdement. II Pour ces trois personnages, i\ en est de I'honneur des femmes comme des protestations d'amour de [eurs (( serviteurs II, C'est une feinte; c'est Ie nom honorable qu'elles ont substitué à ce[ui
MARGUERITE DE NAYARRE - 141
LA SOCIÉTÉ POLIE. tdle qu'elle est dépeinte dans rHeptaméron. d'après une illustration du DC:caméron de Boccace. dans !a traduction hançaise d Antoine Le Maçon.
(( d'hypocrisie, tant odieux entre les hommes )1. Ce que les femmes appellent leur honneur n 'est Ie plus souvent que I'art de se faire valoir, (( Nature n'a rien oublié en elIes non plus qu'en nous et, pour la contrainte qu'elles se font de n'oser prendre Ie plaisir qu'elles désirent, elles ont changé ce vice en un plus grand qu'elIes tiennent plus honnête. C'est une gloire et cruauté par quoi elles espèrent acquérir nom d'immortalité et ainsi se glorifient de résister au vice de la loi de Nature, si Nature est vicieuse! )) C'est forts des droits de Nature que Saffredentet Hircan attaquent de leurs sarcasmes cet idéal chimérique d'amour courtois, lis lui opposent les maximes de I'amour à la gauloise, telles que les a formulées Ie Roman de la Rose:
<< Nous sommes faicts, beau fils. sans doute, T outes pour tous et tous pour toutes.
Parquoy je ne croiray jamais que, si I'amour est une fois au cceur d'une femme, I'homme n'en ait bonne issue, s'il ne tient à sa bêterie, II Aces maximes gauloises, comme aux doctrines de I'amour courtois, s'opposent les théories platoniciennes de Dagoucin. II tient pour fragile et fugace I'amour fondé sur la beauté, la bonne grâce et la faveur d'une femme. Qui aime vraiment ne désire rien qui puisse porter atteinte à I'honneur de sa maÎtresse.
Mais cet amour que vous appelez véritable, lui est-il objecté, n'est qu'un rêve, une fiction du même ordre que la (( chose publique (Ia cité idéale) de Platon, qui s'écrit et ne s'expérimente point II; c'est un vain fantõme, imaginé par quelqu'un qui n'a jamais aimé. - (( Si! répond Dagoucin; j'ai aimé et j'aimerai, tant que je vivrai. l\lais j'ai si grand'peur que la démonstration fasse tort à la perfection de mon amour, que je crains que celie à qui je devrais dédier I'amitié semblable I'entende; et même je n'ose penser ma pensée, de peur que mes yeux en révè[ent quelque chose. II Un seul personnage parmi les devisants s'accorde avec Dagoucin dans sa conception de la (( parfaite et honneste amitié )) : c'est Parlamente, c'est-à-dire I\IarRuerite elle-même. Sa délicatesse répugne aux aximes gau[oises, Sa conscience re[igieuse ne peut admeUre ni Ie code traditionnel de I'amour courtois ni ce[ui de I'honneur chevaleresque, si manifestement contraires à I'esprit du christianisme: (( Yotre p[aisir, dit-elle aux genti[shommes, gÎt à deshonorer les femmes et votre honneur à tuer les hommes en guerre, qui sont deux points formellement contraires à la loi de Dieu. II Un gentilhomme (( qui se venge de son ennemy et Ie tue pour un démentir en est estimé plus gentil compagnon. Ainsy est-i[ quant i[ en aime une douzaine avec sa femme! )) L'honneur, chez les hommes, est Ie masque de [a colère et de la concupiscence. Les ell.igences d'une conscience pénétrée de sentiments évangéliques et les aspirations d'un esprit idéaliste expliquent I'opinion de Parlamente, ou plutõt de Ì\Iarguerite, sur ces problèmes de ['amour qu'agitent les devisants. Trop encline à la vie sentimentale pour jeter I'anathème
Ct
ARMES ET EMBLE:.MES DE HENRI D'ALBRET ET DE MARGUERITE DE VALOIS (/nitiatoire instructirJe en la reliflion chretienne, Bibliothèque de I Arsenal, ms. 5096\.