LE SEIZIEI\IE SIECLE
à I'amour, elle s'en fait du moins une idée épurée, OÙ se cOTIcilient Ie Platonisme et Ie Christianisme :
(( j'appelle parfaicts amans ceulx qui cherchent en ce qu'ils aiment que'que perfection, soit beaulté, bonté ou bonne grâce, toujours tendans à la vertu, et qui ont Ie cueur si hault et si honneste qu'ils ne veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses que I'honneur et la conscience réprouvent; car I'âme, qui n'est créée que pour retourner à son souverain bien, ne faict, tant qu'elle est dedans ce corps, que désirer J'y parvenir. I\his, à cause que les sens, par lesquels elle en peut avoir nouvelles, sont obscurs et charnels par Ie péché du premier père, r ils ne lui peuvent monstrer que les choses visibles plus approchantes de la perfection après quoi I'âme court, cuidans trouver en une beaulté extérieure, en une grâce visible et aux vertuz morales, la souveraine beaulté, grâce et vertu. Mais quand elle les a cherchez et expérimentez et elle n'y trouve point celui qu'elle aime, elle passe oultre, ainsi que I'enfant, selon sa petitesse, aime les poupines et aultres petites choses, les plus belles que son ceil peut veoir, et estime richesse d'assembler des petites pierres; mais, en croissant, ayme les poupines vives et amasse les biens nécessa ires pour la vie humaine. Mais quant il congnoist par plus grande expérience que es choses territoires n'y a perfection ne félicité, désire chercher Ie facteur et la source d'icelle. T outefois, si Dieu ne luy ouvre I'ceil de foi, seroit en danger de devenir, d'un ignorant, un infidèle philosophe. Car foy seulement peut monstrer et faire recevoir Ie bien que I'homme charnel et animal ne peut entendre. II (Nouvelle XIXe,) Plus que Ie Platonisme, I'f.vangélisme inspire les propos de Parlamente et ceux de Dame Oisille, Par un contraste paradoxal il semble que I'auteur de ce recueil de contes joyeux et d'histoires amoureuses soit constamment préoccupé de vie morale et religieuse, Marguerite cite les f.pÎtres de saint Paul et celles de saint Jacques; elle disserte contre les cérémonies et superstitions, sur la libre élection de Dieu, sur la justification par la foi, Elle est nourrie de I'f.vangile, (( la vraie touche II à laquelle elle rapporte tous propos de morale ou de théologie, (( pour discerner les paroles vraies des mensongères II, Dans ces conditions, I'âme pénétrée de tendresse évangélique, I'esprit (( abstrait, ravi et extatic II, comme disait d'elle Rabelais, comment a-t-elle pu cultiver la nouvelle ou Ie conte, genre liuéraire qui spécule sur la malice du lecteur, et qui est, à tout Ie moins, plus propre à divertir de la vie intérieure qu'à y acheminer ? Saint- Simon, au début de ses Mémoires, se demande s'il est licite à un chrétien d'écrire I'histoire, qui offre aux hommes tant d'occasions de scandale, et iI allègue, comme autorité, Ie Saint-Esprit lui-même, qui n'a pas dédaigné de dicter I'histoire du peuple hébreu, Marguerite s'était posé la même question à propos des contes et c'est dans sa conscience religieuse qu'elle trouve I'argument qui lève ses scrupules : (( Les maulx que nous disons des hommes et des femmes ne sont point pour la honte particulière de ceulx dont est faict Ie compte, mais pour oster I'estime de la confiance a des créatures, en monstrant les misères où ilz sont subjectz, afin que nostre eS'Joir s'arreste et s'appuye à Celuy seul qui est parfaict et sans lequel tout homme n'est que imperfection. )) Et ceUe édifiante déclaration est amenée par une histoire de galanterie grossière!
Presque tous les contes, en effet, aboutissent à des réAexions morales et à des prédications évangéliques. T ous les devisants sont enclins à moraliser. Parfois Manuerite s'aviseque leurs pro;Jossentent plus Ie sermon que Ie conte; elle semble les en excuser. I\lais il est manifeste que toute anecdote racontée pose devant elle un cas de conscience, fournit un exemple à imiter ou un scandale à lénoncer.
II y a loin de la candide amoralité de Boccace à ces homélies évangéliques!
CeUe disposition à juger la vie humaine dans ses rapports avec la morale et la vertu a donné un ton nouveau au récit de certaines facéties, traditionnelles dans la littérature des contes et nouvelles. De la débauche des moines et de I'hy;:ocrisie des prêtres, les fabliaux et
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COSTU\lE D'U E JEUNE FRA ÇAISE DE LA NO- BLESSE (d'après Ie recueil de Hans WeiBel.
les Costumes des principaux peuples. 1577),
les contes s'étaient jusqu'alors ingénument divertis. Margu::rite s'en indigne. Elle Aétrit avec véhémence ces vices qui déshonorent les gardiens de la morale chrétienne : on devrait, dit-elle, (( brûler tout en vie)) les mauvais moines. L'esprit préoccupé par la sublime mission des serviteurs de Dieu, elle ne peut rire de ce qui ravale et dégrade en eux Ie caractère sacré.
La théologie et la mora!e, qui étaient à la mode alors dans les cercles mondains, parurent à la génération suivante déplacées dans un recueil de contes, (( Les femmes ne sont guères propres à traiter les matières de théologie )), remarque Montaigne à propos de la XXVe nouvelle. II cite d'ailleurs plusieurs fois I' Heplaméron, (( un gentil livre pour son estoffe II, déclare-t-iI. II Ie considère comme un guide sûr en matière d courtoisie.