‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 18 sur 402 · LA CESTE DE CARIN DE MONGLANE · texte numérisé non relu

LA CESTE DE CARIN DE MONGLANE

:t Les principa/es chansons de ce c:ycle sont: Girard de Viane, par Bertrand de Bar-sur-Aube, p. p. T arbé (Collection des Poètes de Champagne), 1850; - Aymeri de Narbonne, p. p. L. Demaison (S. A. T.), 2 vol.. 1887; - les Narbonnais, p. p. H, Suchier (S. A. T.), 2 vol., 1898; - Ie Couronnement de Louis, p, p. E. Langlois (S. A. T., 1888. et Classiques français du moyen âge, 1920); - Ie Charroi de NÎmes et la Prise d'Orange, p, p. Ionckbloet, Guillaume d'Orange, La H a'ye, 2 vol., 1854; -Ia Chevalerie Vivien, p, p. Ionckbloet, ouvrage cité, et par A, Terracher, 1909; - Aliscans, p, p. Ionckbloet, ouvrage cité, par Guessard et de AJontaiglon (Anciens poètes de la France). 1870, et par E, Wienbeck. W. Hartnacke, P. Rasch, Halle, 1903; - la Chanson de Guillaume, publiée par la Chiswick Press, 1903 (rééditée partie/lement par H. Suchier dans la Bibliotheca normannica, t. VIII, 1911): - Ie IVloniage Guillaume, p, p, W, Cloetta (S. A, T,), 1911, La Chanson de Guillaume semble appartenir à la première moitié du X II siècle. T outes les auires chansons ont dû être écrites dans la seconde moitié du même siècle ou dans les premières années du XIII.

Voir, sur la Chanson de Guillaume, la série des articles publiés par I.-/. Salverda de Grave, au t. I de la reVue néerlandaise Neophilologus (1915-1916).

LES VINCT-Ql-ATRE CHANSONSqui se groupent, selon I'ordre généalogique, autour des noms de Garin de I\longÌane, d'Hernaut de Baulande, :;on /ils, d'Aymeri de Narbonne, son petit-/ils, et de Guillaume d'Orange, son arrière-petit-/ils, constituent un cycle dont I'unité est particulièrement nette. Contenue dans des manuscrits qui, tous sauf un, sont des manuscrits I( cycliques I), la geste se développe com me une vaste histoire dont toutes les parties sont solidaires les unes des autres. Les légendes qu'elles mettent en æuvre se laissent pour la plupart localiser en des sanctuaires qui, de Saint- Julien de Brioude à I'église de i\lartres- T olosanes, marquaient des étapes sur !"une des principales routes du pèlerinage de Compostelle,la Via To/osana. Toutes ces chansons en/in procèdent d'une même idée qui circule de I'une à I'autre, Aux temps anciens, un petit seigneur, sans terre, Garin, s'était taillé un fief en s'emparant du château sarrasin de ;\10nglane; puis, ayant élevé sesquatre /ils: Girard, Hernaut, lVliton, Renier, illes avait chassés de chez lui pour les animer à conquérir, eux aussi, leurs fiefs sur I'ennemi.

COMBAT DE CHEVALIERS. - Linleau de la Cathédrale d'Angoulême.

CL Giraudon.

mais souvent Ie retour du même thème, d'ailleurs ingénieusement renouvelé, est par lui-même un élément de beauté: ainsi dans les scènes qui mettent Ie lignage aux prises avec Ie roi de France: la capture de Charlemagne par les fils de Garin dans la forêt de Vienne (Girard de Viane), roctroi du fief de Narbonne à Aymeri (Aymeri de Narbonne), rarrivée des fils d'Aymeri à la cour de Charles (les Narbonnais), Ie couronnement de l'enfant Louis par Guillaume (Ie Couronnement de Louis), les reproches de Guillaume au roi ingrat (Ie Charroi de Nîmes, Aliscamps), Entre tous les membres du lignage brille Guillaume d'Orange, Guillaume (( au courb nez )), dont Ie prototype historique fut un personnage du VIW siècle, ce Guillaume que Charlemagne nomma comte de Toulouse en 790, qui combattit les Sarrasins non loin de f\:arbonne en 793, puis en Catalogne en 803. Peu après, vers ran 804, il s'était rendu moine dans une abbaye du diocèse de Lodève, Aniane. A deux lieues de là, il avaÏt édifié et doté richement une autre maison religieuse, Gellone. II y mourut quelques années plus tard sous la robe bénédictine, et y fut enseveli. Nous avons conservé, grâce aux moines d'Aniane et de Gellone, racte, dicté par lui-même en décembre 804, par lequel il dispose de ses biens en leur faveur, pour son propre salut et pour Ie salut de ses proches, au nombre desquels il mentionne sa femme, Witburgis. En cette Witburgis, chacun reconnait la Guibour des chansons de geste. Mais Ie nom de cette femme, com me il est nature!, ne se rencontre dans aucune chronique des temps carolingiens. Seuls les moines d'Aniane et de Gellone Ie conservaient dans leurs archives: c'est donc eux, nécessairement, qui ont renseigné sur e!le, plusieurs siècles après sa mort, les poètes. De fait, les fils de saint Benoit, établis par Guillaume danscette région, avaient commencé de bonne heure à vénérer sa tom be : dès Ie début du XC siècle, son nom figure, comme ce!ui d'un saint, dans la titulature du monastère. Son cuhe se développa si bien que Ie vieux nom de Gellone disparut de I' usage : au temps des chansons de geste, ces lieux s'appelaient, ils s'appellent encore Saint-Guilhem 4 Ie-DéserL Pour entretenir Ie souvenir de leur fondateur, les moines, rassemblant leurs tradi:ions domestiques, combinant les documents de rabbaye avec les récits des chroniques re!atifs à la vie guerrière menée par Guillaume au temps de Charlemagne et du roi Louis, avaient composé, vers ran 1124, un ample recueil de ses actes, la Vita sandi Wilhelmi. Or, les chansons de geste du cycle de Garin de Monglane arrêtent leurs héros à Aniane et à Saint-GUllhem et en bien d'autres lieux encore, tels que Brioude, Ie Puy-en-Velay, NÎmes, Saint-Gilles, les Aliscamps d'Arles, Narbonne, Ensérune près Béziers : et tous ces lieux jalonnent une même route, la Via T 0losana. Les pèlerins qui la suivaient dans la direction de l'Espagne entendaient donc, dans tous les sanctuaires OÙ ils s'arrêtaient, des récits OÙ saint Guillaume était loué. Venus à Montpellier, ils avaient pris coutume de visiter, aux environs de la ville, les deux monastères qui se disputaient rhonneur d'avoir reçu ses bienfaits et qui gardaient ses reliques, Sans doute est-ce en ces lieux, familiers aux jongleurs, que sa légende a d'abord

De même, Aymeri, fils d'Hernaut, a conquis à son tour Ie fief de Narbonne, puis a chassé ses sept fils: Guillaume, Bernard, Bovon, Hernaut, Garin, Guibert, Aïmer, lesquels, selon rusage héréditaire, se taillent à leur tour chacun leur fief par répée: les fiefs d'Orange, de Brusban, de Commarcis, de Gérone, d'Anseüne, d'Andrenas, à I'exception toutefois d'Aïmer, qui ne joint à son nom celui d'aucune cité, parce qu'il a juré de ne jamais coucher sous un toit tant que les Sarrasins occuperont la terre chrétienne. La destinée de tous ces héros est, comme celle de Charlemagne et de ses pairs, de lutter contre les païens; toutefois, il s 'agit pour eux, non seulement d'exaher la chrétienté, mais de se faire leur place au soleil; et s'ils sont, com me les Roland et les Olivier, les champions de Dieu, ils portent cependant en leur cæur un nouveau principe d'honneur : Ie souci de la tradition familiale. Donnée moins grande que celle de la geste du Roi, mais qui n'a pas abouti à des eflets moins beaux et qui n'a pas atteint, malgré des brutalités, à une moindre pureté héroïque.

Les caractères de tous les personnages qu'on rencontre ici se ressemblent étrangement, tous faits de hardiesse, de brusquerie, de sincérité farouche, de droiture; mais cette absence de variété, qui, dans la geste du Roi, a nui à plusieurs chansons, s'est chargée, dans la geste de Monglane, d'une signification hautement poétique : c'est un air de famille, par lequel s' exprime rimmuable vertu héritée des ancêtres. U ne fois posée lïdée du (( lignage )1, dont la voix dicte à tous ses enfants la même loi, les poètes la développent et la nuancent sans fin. Les épisodes se pressent, imaginés avec fertilité, et d'un relief énergique. II arrive quïls se répètent en plusieurs chansons;

1"nulHenh; historiques.

ABSIiJ;o". DE L'ÉGLlSE SAINT-GUILHEM-LE-DÉSERT (HÉRAULT) - On y vénérait la tombe du fondaleur, Ie GUillaume d Orange des chansons de geste.

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t..L X<,urt.lt'in.

ËGLlSE ROMA"E DE SAINT-HONORAT DES ALiSCAMPS, PRÈS D'ARLES. - Ëlevée sur l'emplacemenl du champ de bataille légendaire.

germé: et sans doute est-ce sur ceUe légende que sont venu::s Reurir à leur tour les autrcs légendes de la geste, celles des pères et des aïeux, la légende d'Aymeri, la légende de Garin, celles aussi des fils et des petits-fils, la légende de Vivien, la légende de Fouqu de Candie. Certainement, en tout cas, c'est Guillaume qui domine la Geste de I\1onglane, comme Charlemagne domine la Geste du Roi. C'est son entrée en scène que préparent douze chansons, ce sont ses exploits que tant d'autres chansons exaltent. La plus ancienne que nous ayons, la Chanson de Guillaume, dont la chanson des Aliscans n'est qu'un rajeunissement, est d'une simplicité fruste, mais puissante.

Elle commence par Ie récit d'une bataille douloureuse, où un faible parti de chrétiens, commandé par Vivien, neveu et fils adoptif de Guillaume, luUe contre une armée sarrasine dans la plaine de Larchamp (ou des Aliscamps, près d'Arles).

Dès Ie début de I'action, Vivien aurait souhaité près de lui celui que jamais on n'appelle en vain, son onde Guillaume, II a conseillé à ses compagnons de Ie mander :

(( Mandum. seignurs. Willame Ie marchi.; 'le marquis. Sages horn est por bataille tenir :

Se it i vient. nus veintrum. Arabiz. )) nous vaincrons.

Mais Guillaume est au loin, il ignore Ie péril des siens. Vivien combat seul, avec une petite troupe de vaillants : naguÈre, au jour où iI a été armé chevalier devant Guillaume et Ie lignage assemblé des Narbonnais, iI a fait Ie serment de ne jamais fuir de la longu ur d'un arp nt devant I'ennemi, II fait donc avec ses compagnons de belles chevaleries: mais Ie nombre les accable. Alors, quand leurs forces déclinent, il dépêche vers son père d'adoption son cousin, II I'enfant n Girard, qui a tant peiné déjà dans la bataille. Le jeune messager va, épuisé, à demi mort de faim et de soiL II chevauche vers Ie château lointain de Guillaume. Son cheval crève sous lui. II va toujours.

Dune Ii comencent ses armes a peser.

Et illes prist durement a blamer.

a Ohi ! grosse hanste, comme peises al braz I N'en aiderai a Vivien en Larchamp, Qui se combat a dolerus ahan! >> Dunc la lançat Girard en mi Ie champ.

(( Ohi! grant ta!ge (bouclier), com me peises al col ! N"en aiderai a Vivien a la mort! D EI champ la getat, si la tolid de sun dos, . Ohi! bon healme, com m'estones la teste!

N'en aiderai a Vivien en la presse.

Ki se cumbat en Larchamp sur l'herbe! )) II Ie lançad e jetad cuntre terre.

II n'a gardé que son épée sanglante et marche, s'appuyant sur elle comme sur un bâton.

II arrive enfin et fait son message : (( Hâtezvous, sire Guillaume! n Guillaume rassemble en hâte trente mille hommes et les entraÎne v::rs Larchamp. II y parvient trop tard : Vivien meurt entre ses bras. Et que peut-il lui-même

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