‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 198 sur 402 · LE SEIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIEME SIECLE

prodigieuse? A son estime, (( il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys quïl ne sera acheté de Bibles en neuf ans)), C'est , I'histoire fabuleuse d' un géant doué d'une force et 'un app tit énormes, qUi guerrOie pour son suzerain, Ie roi Artur, contre les Gos et Magos, puis contre les (( Irlandoys et les Holendoys )), Les eflets comiques dans cette rédaction populaire procèdent soit des proportions énormes données à tout ce qui touche au géant, soit du choix de certains épisodes burlesques, comme Ie rapt des cloches de Notre- Dame de Paris. Le style de ce livre est terne et négligé; les dialogues sont rares et secs; la langue, pauvre, Les Grandes et inestimables Cronicques ne peuvent donc, quoi qu'on en ait dit, avoir pour auteur Rabelais, II n'en a d'ailleurs nulle part revendiqué la paternité. II s'est borné à profiter de leur succès pour amorcer la vente de son Pantagruel, fils de Gargantua, quïl présente comme un ouvrage de même {( billon )).

Le sujet principal de son livre est en efletla vie d'ungéant. Com me dans 1es romans de chevaleñeque ""Rabelai s te d ans son prologue, Fierabras, Robert Ie Diable, Huon de Bordeaux, on trouve dans la geste de Pantagruel une naissance merveilleuse, des (( enfances )), des aventures, Pantagrue\' dont la race remonte au temps d' Abel et de Caïn, est né dans une saison de sécheresse horrible, Encore au maillot, {( il fit cas bien espouventables)), dévorant Ie jarret d'une vache qui I'allaitait, étranglant un ours qui était venu lui lécher Ie visage (car les nourrices ce lui avoient bien à point torché les babines), rompantd'un coup de poing son berceau en cinq cent mille pièces, II commence ses études à Poitiers, visite les universités de Toulouse, Montpellier, Valence, Angers, Bourges, Orléans, Paris, faisant, à la mode des écoliers du temps, son tour de France. A Paris, il fait la rencontre d'un joyeux compagnon, Panurge, II lequel iI ayma toute sa vie )). DésorrñãiS, au récit de la vie de Pantagruel sur la montagne Sainte-Geneviève, s'entrelace la biographie de Pan urge , II dont les mæürs et conditions)) sont longuement décrites. Cependant Pantagruel est rappelé dans son pays d'Utopie, qu'ont envahi les Dipsodes. II s'embarque à HonAeur.

côtoie I'Afrique, double Ie cap de Bonne- Espérance et aborde en Asie, en cette région du Cathay, c'est-à-dir de la Chine, qui restait encore mystérieuse après tant de hardis périples des navigateurs espagnols et portugais, Alors commencent les {( apertises d'armes )) du géant. II y est aidé par les stratagèmes de Panurge. L'armée adverse cède finalement à sa force; il prelld pour massue Loupgarou, capitaine de la garde du roi cnnemi, Ie brandit et I'abat sur ses trois cents soldats armés de pierres de taille, qu'i! fracasse. Le roi Anarche, vaincu, est condamné à exercer Ie métier de crieur de sauce verte; dans son royaume, Pantagruel établit une colonie utopienne.

Aces récits, égayés de mille traits plaisants, se mêlent des éléments satiriques, comme ce catalogue de la bibliothèque de I'abbaye de Saint-Victor, à Paris, OÙ Rabelais fait entrer

r une Joule d'ouvrages de théologie et de spiritualité aux titres ridicules, ou comme cette revue des damnés fameux, rois, empereurs, papes, ete., que passe au" enfers Epistémon, un des compagnons du géant.

Deux figures se détachent avec un relief particulier : Pantagruel et Ii Panurge. Pantagruel, né pendant une sécheresse, est toujoursassoiflé. En outre, il est doué de la faculté singulière de provoquer la soif par sa seule présence. Par exemple, pour châti r I'll escolier limousin )) qui prétendait lui en imposer par son jargon de latiniseur, illui inAige une soif inextinguible. Le grandissime clerc Thaumaste, se préparant à argumenter contre lui, est en proie au même tourment, et I'argumentation finie, I( il n'y eut celui qui ne beut vingt-cinq à trente muids )), Pour venir à bout des guerriers dipsodes, iI sème à pleine main du sel sur eux, pendant qu'ils dorment II la gueule baye et ouverte II. L'étymologie fantaisiste que Rabelais donne du nom de son héros est en rapport avec cette faculté particulière : II Panta, en grec, vault autant à dire comme tout, et Gruel, en langue hagarene, vault autant comme altéré. )1 II devient naturellement Ie souverain des Dipsodes, mot qui signifie, en grec, altérés, I Rabelais n'a inventé ni Ie nom de Pantagruel, ni son étrange pouvoir altératif. II a emprunté I'un et l'autre aux traditions du théâtre médiéval. Parmi les diables dont les bouflonneries égayaient les Mystères, figurait parfois un petit démon, souverain de la mer, I'élément salé, du nom de Penthagruel, qui torturait les humains en provoquant dans leur gorge une démangeaison ardente : la soil. Son nom était devenu synonyme de soif : II Ie Penthagruelle gratte)), est-il dit d' un personnage qui est altéré. Et il y a, chez Rabelais, un souvenir de cet emploi du mot : à I'entrée de son géant dans Orléans. ( tout Ie bon vin se gâta et II chascun se sentit tant altéré de avoir beu \ ces vins poulsez quïlz ne faisoient que cracher aussi blanc comme cotton de Mahhe, disans : {( Nous avons du pantagruel et avons les II gorges sallées. )) Les épisodes qui se rattachent à cet attribut personnel du héros ne représentent, quelque intéressants qu'ils soient, qu'une faible partie des faits et gestes de Pantagruel. Le plus souvent, Rabelais nous décrit les eflets de sa force, qui toujours est bienfaisante. Or Ie géant généreux était un personnage nouveau dans notre littérature roman sgéãñfs des chansons de geste sont parfois de bons géants, comme RaÏTImrrt, mais plus souvent des brutes mauvaises, En Italie, parcontre, quelquesæuvres de la fin du xv e siècle et du début du xvr e avaient mis en scène des géants débonnaires, amusants par leur ingénuité. C'était entre autres Ie Morgante de Pulci et c'était encore Ie Fracasse du poème brulesque il Baldo, écrit en latin macaronique par F olengo, dit Merlin Coccaïe (1513). Les Grandes Cronicques de Gargantua avaient recueilli la tradition de ces Italiens, A son tour Rabelais I'a suivie.

II y a dans Ie personnage de Pan urge un rôle et un individu, les deux conceptions ne cadrant pas toujours parfaitement ensemble. Lïdée du rôle de Panurge auprès de Pantagruel est due vraisemblablement à l'inAuence de Folengo. Dans son poème, qu'on appelle vulgairement les Macaronées, Rabelais trouvait groupés autour du héros des officiers qui se distinguaient respectivement par la force, la vitesse, I'adresse, etc, Pareillement, à Pantagruel, souverain d'Utopie, Rabelais donne pour II apostoles II Carpalim, Eusthènes, Epistémon, Pan urge , dont les noms signifient en grec Ie rapide, Ie fort, Ie savant, Ie rusé, Les trois premiers ne sont que des (( utilités)), des figures eflacées : Pan urge a un rôle actil. Au cours de la guerre contre les Dipsodes, il met au service du souverain les ressources d' un esprit fécond en ruses. A ses stratagèmes sont dues et la déconfiture des six cent soixante chevaliers ennemis et l'inondation du camp d'Anarche. II est d'ailleurs (( délibéré de vivre et mourir avec Pantagruel ,). Lorsque Ie géant, dans son duel avec Loup Garou, voit Ie mât qui lui sert d'arme se briser contre la massue enchantée de son adversaire, i\ appelle Panurge à son secours. Transporté au pays de Di;>sodie, Panurge n'est donc que la personnification de la ruse, à laquelle Pantagruel rend hommage en attestant II qu 'engin vaut mieux que force)), Tout autre no us était-i\ a;Jparu, lors de sa première rencontre avec Pantagruel, au ays latin. Rabelais I'avait vu et dép int d'abord

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GARCA"TUA. - La figure du bon géant, telle qu'elle sera 'ep,?duite, p rti, de 1532, d'édihon en edihon,

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