‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 199 sur 402 · I ' II ' ; I ' I:'I · texte numérisé non relu

I ' II ' ; I ' I:'I

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LA PREMltRE tDITION DE Panfagruel (1533), 1'01tant comme nom d' auteur r anagramme de F rançoys Rabelais, Alco!rybas Nasiel.

comme un étudiant bohème, astucieux, malin et sans scrupules, disposant de soixante-trois manières de trouver de I'argent, II dont la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict, malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, rib!eur s'i1 en estoit à Paris: au dernourant Ie rneilleur lilz du monde )). Panurge II machine)) des farces contre Ie gu t et les sergents, persécute de ses mystilications les pauvres maîtres ès arts. II cite du latin, allègue les légistes; il est du rnonde des c1ercs. C'est sur ces traits de sa physionomie beaucoup plus que sur son rôle de personnage incarnant la ruse que Rabelais attirera I'auention.

Les facéties, les bouffonneries, les mystilications, les prouesses gigantesques constituent presque toute la matière de Pantagruel. Un chapitre, un seul. en interrompt Ie cours : la lettre de Gargantua à Pantagruei, étudiant à Paris.

II attesterait à lui seul que Ie Pantagrue/ est I'æuvre d'un humaniste; car il contient Ie plus magnilique tableau du progrès des lettres sous François [eT que nous ait laissé la littérature du temps.

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Gargantua

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L(lu.

LE CHINONNAIS, théâtre de I'expédition guenière de Cargantua.- D'après I'édition de 1725 des CEuvre3 de Rabelais,

:; Encouragé par Ie succès du Pantagruel, Rabe/ais composa Ie Cargantua, qui parut à Lyon, en 1534, avant ['affaire des placards (octobre). probablement en août, à l' occasion de la grande foire lyonnaise, Gargantua était, dans la légende exploitée par Rabe/ais. Ie père de Pantagrue/. héros de son premier ouvrage. Désormais, dans les éditions collectives des æuVres de Rabe/ais, Pantagrud figurera. comme il est nature/, après Gargantua, bien qu'il ail été composé avant lui. Trois autres éditions parurent de 1535 à 1537. En 1542, Ie libraire lyonnais François Juste ðonnait une édition de Gargantua et une autre de Pantagruel, très vraisemblablement revues par Rabelais lui-même, qui en fit disparaÎtre tous les passages propres à irriter la Sorbonne. Le texte de ces éditions est celui qui a été adopté comme (( texte de base )) par la plupart des éditeurs modernes, notamment par Marty-Laveaux et par Abel Lefranc,

LE PLAN du Gargantua est. dans ses grandes lignes, analogue à celui du Pantagruel : la naissance du géant. ses (( enfances)). son éducation, sa conduite dans une guerre que lui déclare son voisin Pidochole, la fondation de ['abbaye de Thélème, érigée en mémoire de la victoire, telles sont [es principales divisions de I'ouvrage. Les éléments en sont d'origine diverse. Un petit nombre d'entre eux ont été empruntés à la légende populaire de Gargantua consignée dans les Grandes et inestimables Cronicques : tels sont les noms du géant et ceux de ses parents, Grandgousier et Gargamelle; la description de son costume; Ie voyage de sa jument monstrueuse à travers la Beauce; la visite à Paris: Ie rapt des cloches de Notre-Dame. Les autres, pour la plupart. sont de I'invention de Rabelais; c'est dans ses souvenirs, dans son expérience, dans ses rêves d'humaniste qu'il en prend la måtière.

La part du merveilleux et de I'extraordinaire se fait ici moins large que dans Ie Pantagruel; la part de la réalité grandit d'autant. Rabelais suppose. par exemple. que les cloches de Notre-Dame sont réclamées à Gargantua par une délégation de I'Université, et son tableau de I' ambassade de maître J anotus de Bragmardo, précédé de trois bedeaux (( à rouge rnuseau )), suivi de maîtres ès arts (( bien crottés)), tOUI glorieux de sa harangue farcie de scolastique, de citations latines et dedictons triviaux, est une caricature très juste de I'éloquence de S:>rbonne. II imagine de faire instruire Gargantua à Paris et cette idée nous vaut une description satirique de I' éducation dispensée dans [es collèges au début du siècle. A I'éducation traditionnelle it oppose un programme nouveau et c'est aux idées des humanistesqu'i1 en emprunte [es principaux traits, T ous ces épisode abondent en souvenirs du séjour qu'il dut faire à Paris, vraisemblablement avant d'étudier à Montpellier. C'est Ie pays chinonnais et les mæurs des paysans tourangeaux qu'il évoque dans I'unique expédition guerrière de Gargantua. Elle se déroule non dans Ie pays d'U topie, mais aux alentours de la Devinière. [a rnaison natale de Rabelais. Elle se termine par la fondation d'une abbaye, qui est édiliée sur Ie plan des châteaux d'Amboiseou de Chambord et habitée par des personnages dont Ie costume, longuement décrit, est celui des gentilshommes et des grandes dames de I'époque,

Le géant lui-même ressemble aux gentilshommes campagnards que Rabelais a pu connaÎtre. Son père Grandgousier no us est représenté com me simple et rustique. se chauffant après souper (( à un beau, \ clair et grand feu )). écrivant au foyer pendant que les châtaignes grillent, avec un (( bâton bruslé d' un bout, dont on escharbotte lefeu)). let faisant II à sa femme et famille de beaux contes du temps jadis )). \ L'hostilité soudaine de Picrochole I'a surpris; it a appelé au secours du pays son lils Gargantua. qui étudiait à Paris, et [ui a conlié la charge de la guerre. Nous ne verrons d'ailleurs jamais Ie géant dans des apertises d'armes ; iI dirige [es opérations, mais ne se distingue pas par des prouesses singulières, I L'activité guerrière a été assignée à un de ses acolytes, qui est une création originale de Rabelais, frère Jean des Entommeures. Les traits essentiels de sa physionomie sont peints avec une vigueur admirable dès son entrée en scène. L'armée de Picrochole ayant envahi Ie c10s de I'abbaye de Seuillé, sur les terres de Grandgousier. tous les moines se réfugient à la chapelle.

(( Là feut décreté qu'ilz feroient une belle procession, renforcée de beaulx preschans et letanies contra hostium insidias et beaulx responds pro pace. En I'abbaye estoit pour lors un moine c1austrier, nommé frère Jean des Entommeures, jeune. guallant, frisque, dehayt (de bonne humeur). bien à dextre (adroit), hardy, adventureux, délibéré. hault, maigre, bien fendu de gueule. bien advantagé en nez, beau despescheur d'heures, beau desbrideur de messes, beau descroteur de vigiles, pour tout dire sommairement vray moyne si oncques en feut depuys que Ie monde rnoynant moyna de moynerie. au reste clerc jusques es dents en matière de breviaire. II Ayant vu les ennemis occupés à vendanger Ie c10s de I'abbaye, it retourne au chæur de I'église, OÙ it trouve les moines en train de chanter: (e 1m, pe, tum, i, ni, mi, mi, co, 0,0, rum, ne, num, num...)) II Cest, dist-i1, bien chienchanté! Vertus Dieu, que nechantez-vous: Adieu paniers, vendanges sont faictes!,.)) Lors dist Ie prieur c1austral: (( Que fera cest hyvrogne ici Qu 'on me Ie mène en prison! T roubler ainsi Ie service divin! - Mais (dist Ie moyne) Ie service du vin faisons tant quïl ne soit troublé; car vous rnesmes, Monsieur Ie Prieur, aymez borre du meilleur, Sy faict tout homme de bien; jamais homme noble ne hayst Ie bon vin : c'est un apophtegme monachaI... )) Ce disant, mist bas son grand habit et se saisi t du baston de la croix, qui estoit de cueur de cormier, long com me une lance, rond à plair. poing et quelque peu semé de ßeurs de Iys. to utes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mist son froc en escharpe et de son baston de la croix... chocqua si roydement sus eulx, sans dyre guare, qu'il les .renversoit comme porcs. frapant à tors et à travers à la vieille escnme. )1 Tel frère Jean se montrera pendant toute la campagne picrocholine, prompt à I'action, hardi jusqu'à la témérité, plein d'entrain à la II repaissaille )) comme au combat. Sans doute, it a [es défauts ordinaires aux moines de cette époque. II est ignorant; il n'étudie pas, de peur des II auripeaux II( oreillons). D' une gloutonnerie insatiable, il a toujours I'estomac ouvert com me [a gibecière d' un avocat, ct se met à table volontiers au sortir d'un premier souper. II est sale et ses manières

de Force, en abastant les gr05 arbres, comme un second Milo:... de T empérance. mangeant mon bled en herbe. comme un hermite, vivant de salades et racines, me émancipant des appétitz sensuelz... )1 Entre les Cieux et la Terre, entre les quatre éléments de ce monde, entre les organes de ce microcosme qu'est I'homme. tout n'est, aflirme-t-i1, que dettes et emprunts !

Cependant, Pantagruel ayant payé les dettes de Panurge, celui-ci annonce qu'i1 songe à se marier, et la question de savoir quel sort lui réserve Ie mariage provoque une série d'enquêtes qui constituent la matière principale du Tiers Livre. Panurge consulte tour à tour Pantagruel, les ceuvres de Virgile ouvertes au hasard à trois reprises, les songes, une vieille sorcière de Panzoust, Ie muet Nazdecabre, qui répond par signes, un vieux poète français nommé Raminagrobis, Her Trippa (( astrologue, géomantien et chiromantien I), frère Jean des Entommeures, Ie théologien Hippothadée, Ie médecin Rondibilis. Ie philosophe Trouillogan, Ie fou T riboullet. II avait été question de prendre également l'avis du juge Bridoye. Mais celui-ci est retenu au Parlement de Myrelingues,où iI doit défendre certaine sentence qu'il a rendue, selon son usage, (( au sort des dés )) et qui ne semble pas équitable, Nous assistons au plaidoyer de Bridoye, hérissé d'allégations de textes juridiques, mais aussi tout égayé de jeux de mots et d'anecdotes, Finalement, aucune réponse ferme n'étant sortie de cette enquête, Panurge et Pantagruel décident d'aller consulter l'orade de la Dive Bouteille. Une Rotte est équipée à Saint-Malo: on charge les navires d' une herbe aux usages multiples, que Rabelais dénomme Ie Pantagruélion, II ressort de la rninutieuse description qu'il en donne (suivie d' une longue et savante digression sur I' origine de la dénomination des plantes) que Ie Pantagruélion n'est autre que Ie chanvre, plante modeste qui, semblable au lin, vanté par Pline, a joué un rôle immense dans la civilisation, L'érudition de I'humaniste, du médecin, du botaniste, du juriste s'étäte tãrge mér1fë3ãns c;-Tiers Livre. Sur les questions relatives au mariage, qui sont l'objet propre de l'enquête de Pan urge, Rabelais avait eu l'occasion de se documenter, au temps de son séjour à Fontenay-Ie-Comte. Elles y avaient certainement été traitêes de vive voix dans Ie cerde de Tiraqueau, qui préparait alors une seconde édition de son De legibus connubialibus, en réponse à l'apologie du sexe

féminin présentée dans un livre de son ami Amaury Bouchard. Lorsque. vers 1540, la vogue du platonisme et Ie développement de la vie mondaine remirent à la mode la discussion des problèmes de l'amour et du mariage, Rabelais était tout prêt à prendre part à la vieille controverse. si souvent débattue au moyen âge, de la supériorité d' un sexe sur I' autre et des avantages ou inconvénients du mariage. Son opinion sur ces questions est celie que I'on pouvait attendre d'un médecin et d'un moine : ce n'est pas un madrigal.

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