LE SEIZI EM E SIECLE
sont grossières : à table, on doit l'inviter à ôter la roupie qui lui pend au nez, Mais il a deux qualités qui Ie distinguent du commun des moines odieux aux bons esprits de la Renaissance : il est franc et il est actif. Aussi Gargantua considère-t-il ses défauts avec indulgence; et pour Ie récomp nser de son courage. il Ie gratilie de I'abbaye de Thélème.
L'abondance des détails précis caractérise la description des mceurs et des gestes de frère Jean. Ses propos, émaillés de citations de bréviaire, de jurons, qui sont (( couleurs de rhétorique Clcéroniane )), d'apostrophes joviales, ont une rare saveur de réalisme. Avec lui est entré dans Ie Gargantua un trésor d'observations et d'expériences que Rabelais avait gardées de son temps de (( moinage II.
Le Tiers Livre des faictz et dictz héro'iques du noble Pantagruel
II parut en 1546 à Paris, chez Chrestien Wechel, sous Ie nom de (( M, François Rabelais, docteur en médecine et calloïer des Isles Hieres II. et eut bientòt, à Lyon, d'autres éditions. En 1547. un libraire de Valence, Claude la Ville, donna la première édition collective des trois premiers livres, Rabelais avail placé Ie Tiers Livre so us la protection de la reine de Navarre. dans un dizain liminaire. L'ouvrage n'en jut pas moins porté sur Ie catalogue des livres censurés par la Facultéde théologie de Paris,comme ravaient été, en 1543. Ie Gargantua et Ie Pantagruel.
A. Lefranc, Ie Tiers Livre du Pantagruel et la Querelle des femmes (Grands I::.crivains français de la Renaissance, 1914).
LE Tiers Livre diffère profondément des deux premiers, On y chercherait en vain les fails héroïques annoncés par Ie titre. En général Pantagruel n'apparaÎt plus comme un géant. II est rarement question de sa stature et de sa force démesurées; son pouvoir altératif n' est mentionné qu'une seule fois. Par contre sa physionomie morale se dessine mieux: la bienveillance et la bonhomie en sont les traits les plus accusés. (( Jamais ne se tourmentoit, jamais ne se scandalisoit. )) Cette sérénité philosophique, Rabelais l'appelle Ie pantagruélisme. II la délinira : (( certaine ,.ggyelé pr ct e en m esw:.is des choses fortuites, II -- Les récits, les (( narrés)) qui constituaient I'élément principal du Pantagruel et du Gargantua. font place à des (( devis)). à des discussions, à des discours, où s'étalent une érudition et une verve prodigieuses.
Dans Ie prologue, qui est un bon spécimen de cette faconde copieuse, maître François annonce que, semblable à Diogène qui remuait de cent façons son (( tonneau lictil )1 - pour ne pas paraÎtre oisif parmi les Corinthiens embesognés à défendre leur vi lie contre Philippe - il fera preuve d'aClivité en écrivant pour Ie divertissement des citoyens occupés à fortilier et à défendre Ie royaume. Les premiers chapitres sont un appendice à cette conquête de la Dipsodie qui remplit Ie demier tiers du Pantagruel. Le Géant vainqueur transporte une colonie de ses Utopi ens en Dipsodie et expose, à ce propos, quelques règles de politique extérieure et de colonisation pacilique, contraires à I'esprit des guerres de conquête, que Rabelais avait déjà Rétries à l'occasion de la victoire de Gargantua sur Picrochole.
Panurge est fait châtelain de Salmigondin.
En moins de quatorze jours, il dilapide Ie revenu de sa châtellenie pour trois ans, (( abastant boys. bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, prenant argent d'avance. achaptant cher. vendant à bon marché et mangeant son bled en herbe )), Aux remontrances affectueuses de Pantagruel.
il répond par une apologie de la dilapidation et un éloge des (( debteurs )) et emprunteurs, qui sont parmi les fantaisies les plus brillantes I de tout l'ouvrage. Pan urge se targue, en effete d'avoir exercé les quatre vert us cardinales: (( de Prudence, en prenant argentd'avance ;... de Justice. commutative, en achaptant cher (je diz à crédit), vendant à bon marché (je diz argent comptant) ;... distributive. donnant à repaÎtre aux bons et gentilzcompaignons ;...
Tiers
liure
des
FAICTZ ET DICTZ Ht'roi 's du noble pantagr:ucl:cõpoftJ:.
par M. Franç, Rabclais doHeur tn Mdicint.,& Calloïcrdcf Ilks Him:s,
L'auteur fù/difl fupplie Its Lcf1 urs kncuoles ,Joy re[mtff Å fire AU fòi-xallte 0' dixbuytic[mdlllre-
A PAR I S
Par CbrcPiro wecbcl,en 1a rue fainf1 (tfctjJlU al'ifèudc Baf1c:ctenlll rueFíèI It:blllt de BttfuJloys alt CIJfUlll'Votllllt. M. D, XLVI,
AVEC PRIVILEGE DV R.o;y,poNr fix ans.
ÉDlTION PRINCEPS DU TIERS LIVRE. - Rabelais signe pour la première fois son ouvrage de son vrai nom.
Le Quart Livre des faictz et dictz héroiques du noble Pantagruel
Une édition partielle du Quart Livre.
contenant un prologue et onze chapilres, parut à Lyon en 1548 et fut suivie de deux autres éditions.
L'édition complète parut en /552' à Paris, chez Michel Fezandat, Elle contient une épître de dédicace à M ,r Odet, cardinal de Châtillon, un nouveau prologue et soixante-sept chapilres. f.lle jut rééditée la même année à Lyon et à Rouen.
Le ler mars 1552, Ie Parlement de Paris condamna Ie Quart Livre, à la requête r de la Faculté de théologie, Tiraqueau, l rami de Rabelais, siégeant parmi les juges. Abel Lefranc, les Navigations de Pantagruel, /905; J. Plattard, Ie Quart Livre de Pantagruel (édition dite partielle, Lyon, 1548), texte critique avec une introduction, /909; Arthur Tilley. Rabelais and geographical Discovery, dans la Modern Language Review (juillet 1907 et avril/908),
LE Quart Livre est l'odyssée de Pantagruel en quête de Ja Dive Bouteille, Déjà Ie Pantagruel avait offert un récit de navigation, Ie Géant ayant pris la mer pour se rendre en Dipsodie; mais Rabelais s'était bomé à
mentionner les escales qui jalonnaient la route maritime de Hon- Reur à Aden, par Ie cap de Bonne- Espérance, sans imaginer Ie moindre incident de voyage.
Lalinduxvesiècle et la première moitié du xvr e avaient été mar quées par la dér , couverte des I ndes \ et du continent \ américain. Les efforts tentés par les navigateurs pour trouver les meilleu res routes vers les Eldorados, les visées des grandes nations européennes sur les domaines d'outre-mer ne pouvaient laisser indiflérent un esprit aussi curieux quecelui de Rabelais. II connaissait Ie voyage de Jean Alphonse Ie Saintongeois (1542) et celui de Jacques Cartier qui, en cherchant au nord-ouest de I'Amérique une route maritime vers Ie Cathay (la Chine), avait découvert Ie. Canada (1534-1542). C'est I'itinéraire que Rabelais assigne à la RoUe de Pantagruel. T ous les éléments de réalité que comporte son récit procèdent du choix de ceUe route vers Ie Cathay, où il suppose que réside I'oracle de la Dive: Ie départ de Saint-Malo, certains noms de lieux, quelques descriptions ethnographiques et des épisodes divers, comme la rencontre du (( Physetère monstrueux n, qui n'est q u 'un cachalot.
La liction tient d'ailleurs une place prépondérante dans Ie récit des aventures et escales de Pantagruel. Après quelques jours de traversée, la RoUe aborde à l'îIe de Médamothi, où Rabelais place des licornes parmi la faune des régions polaires. Elle rencontre ensuite en pleine mer un navire qui transporte des moutons: Ie barguignage de Dindenaut, à qui Panurge veut acheter un mouton, la noyade du troupeau, ont rendu fameux cet épisode. Pantagruel visite I'ile des Ennasins, qui ressemblent aux Esquimaux ; rile de Cheli, OÙ règne Ie saint roi Panigon; l'île de Procuration, peuplée des sergents et huissiers que Ie populaire désignait du nom de Chicanous. II n'était pas rare que ces ofliciers de justice fussent rossés par les gens à qui ils signiliaient leurs (( exploits n : Rabelais fait de ce trait I'essentiel de leur profession et no us dépeint les Chicanous gagnant leur vie à être battus.
Une tempête était un épisode traditionnel dans les récits d'aventures. Rabelais en trouvait une, riche en incidents burlesques, dans les Macaronées de Folengo. II s'en est inspiré pour sa description du (( fortunal )} qui menace de ruiner la Rotte pantagruélique. II se distingue de son modèle par quelques traits originaux : un emploi précis du vocabulaire nautique, un large étalage d'érudition gréco-Iatine, un portrait pittoresque des frayeurs de Pan urge.
Celui-ci n'a plus rien de lïnventeur de stratagèmes qui nous avait été décrit dans la campagne de Dipsodie : ce n'est qu'un pleutre bouffon, qui égaie ses compagnons par Ie spectacle contrasté de sa forfanterie et de sa couardise. Une escale à I'île des I\lacréons amène une longue digression sur Ie trépas des héros, des pages émues sur la mort récente du seigneur de Langey, un des protecteurs de Rabelais, et une paraphrase d' une anecdote de Plutarque, relative à la mort du grand Pan.
Pantagruel visite ensuite l'île de Tapinois, OÙ règne Quaresme Prenant. Ie jeûne catholique, dont I'anatomie. longuement décrite, est vraime:Jt fastidieuse; - l'île Fa-
LE
QYART DES FAICTS ET d,lls lÍn-OlljUCS du bon rpantagruel.
COQlpo{è par M. François Rô!bclais dottclir cn Medicine.