‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 203 sur 402 · LE SEIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIEME SIECLE

médecine.., parut en 1564.

/ I comprend quarante-sept chapitres; celui de l'lsle des Apedeftes ne s'y trouve pas; il se termine par un quatrain signé : Nature Quite.

La Bibliothèque Nationale possède un manuscrit du cinquième livre, datant du XV/' siècle, qui comporte deux chapitres étrangers au texte imprimé et de nombreuses variantes.

Quelques années après sa publication, l' authenticité du cinquième livre était déjà mise en doute : Antoine du Verdier, par exemple, aliribuait l'lsle Sonante à un II escholier )) de Valence. La critique, aux XV/ /p et X V JJ / siècles, y relrouvait Ie style et l'esprit de Rabelais; depuis Ie milieu du X/X" siècle, elle se refuse généralement à reconnaÎtre que Ie livre en tier soit de la plume du maître. II est probable que Rabelais avait laissé dans ses papiers, avec des déchels et des rebuts des livres antérieurs, des ébauches, des projets, des brouillons plus ou moins soignés, qui ont été mis en æuVre par un imitateur assez adroit.

Consulter sur celie question la notice de Marty-Laveaux, au tome /V de son édilion, et Jacques Boulenger, édition critique de /1sle Sonante, t, / / / de la Revue des f.tudes Rabelaisiennes (1905).

LA DIVE BOUTEILLE. - On lit ici tI I'épilènie" (chant du pressoir) que tI la prlncesse 8acbuc, dame d'honneur de la Dive 80uteille et pontife de tous les mystères ", fait prononcer par Panurge avant que la bouteil'e rende son oracle (Cinquième et demier livre des Jails et diets héroiques du bon Pantagrue/, composé par M. Françoys Rabe/ais, docteur en médecine, DOaprès I'édition de 1605).

POURSUIVANT leur route, les Pantagruélistes abordent à \'lIe Sonnante, toute bruyante d' une perpétuelle sonnerie de cloches, peuplée d'oiseaux au plumage varié : Clergaux, Monagaux, Prestre- I gaux, Abbegaux, Evesgaux, Cardingaux et Papegaux, II qui est unique en son espèce )). C'est une satire allégorique de l'f.glise : Ie célibat ecclésiastique, les mæurs relâchées de la cour romaine, l'excommunication pontilicale y sont attaqués avec une audace ouverte, , \ qui oou.""te ,iuguliètemeu' ..

I, ",ire lounée. e' d',illeun joyeuse, que Rabelais avait faite précédemment des mêmes institutions, C'est des mêmes couleurs crues que sont pcints les Chats-fourrez et leur archiduc Crippeminaud, I( bestes moult horribles et espouventables n qui grippent tout, dévorent tout, ont les grifles rouges de I \ sang et mangent les petits enfants. Rabelais avait parlé jusqu'alors (notamment dans l'épisode de Bridoye) avec plus de mesure, d'esprit et de linesse, des travers des gens de palais et même des abus de la justice, Le troisième épisode dïmportance est Ie séjour de Pantagruel au royaume d'Entéléchie, gouvemé par la reine Quinte-Essence. Les descriptions du festin et du toumoi donnés en l'honneur des Pantagruélistes sont monotones et froides. II y a plus de gaieté dans l'épisode des frères Fredons, qui ne répondent à toutes questions que par des monosyllabes, Celui du pays de Satin (tapisseries à sujets), OÙ Ouy-dire tient école de II témoignerie n, est riche en traits d'heureuse fantaisie et en allusions malicieuses à maints historiens peu véridiques. Les voyageurs arrivent enlin au tcmple de la Dive Bouteille, dont l'architecture rappelle les descriptions du Songe de Poliphile, de l'Italien Colonna. Introduits par la prêtresse Bacbuc, ils reçoivent l'oracle de la BouteiJle : T rinch, c'est-à-dire buvez. Chacun y donnera une interprétation con forme à ses goûts : ce n'est pour Panurge et frère Jean qu'une invitation à boire frais et du meilleur; pour les esprits initiés à la philosophie, pour les vrais Pantagruélistes, ce sera une exhortation à s'abreuver aux fontaines de la science. Bien que ce demier épisode soit relevé par des descriptions artistiques, comme celie de la mosaïque qui représente Ie triomphe de Bacchus sur Ics Indiens, et par quelques graves sentences morales, Ie dénoûment de cette odyssée, qui avait été si variée et si amusante au Quart Livre, laisse quelque déception au lecteur. II lui manque ce qui fait Ie plus grand charme de Rabelais : la vie.

\ Rabelais peintre de la société franc;aise de son temps

L'æuvre de Rabelais n'a jamais cessé depuis quatre siècles d'être admirée et goûtée : mais l'admiration des lecteurs ne s'est point toujours portée sur les mèmes mérites. Ce qui a frappé d'abord dans ces contes amusants, c'est la lidélité avec laquelle ils dépeignent tous lcs états de la société, Rabelais est avant tout, pour ses contemporains, un Démocrite, un Lucien qui découvre et décrit, en se gaussant ou en souriant, les travers et les vices du temps, Dans ses écrits ingénieux, dit de Thou, I( sont représentées comme sur un théâtre toutes les conditions de la vie humaine et du royaume n. Les plus humbles n'y sont pas dédaignées, Le jeune Cargantua, lorsque Ie temps était pluvieux, visitait les I( gens mécaniques n et II partout donnant Ie vin n, considérait (I l'industrie et invention des mestiers )1, les tisserands, les veloutiers, les teinturiers, etc. Maître Alcofribas a, lui aussi, fréquenté les artisans, II a noté leurs gestes professionnels, leur silhouette ordinaire, leur langage propre : ici Ie cri du marchand de sauce verte, ailleurs la marche à reculons du cordier, là la faconde du maquignon ou la superbe du petit patron rôtisseur, hostile aux gueux qui rôdent près de ses broches. Les scènes de la vie rustique, les travaux et les jeux champêtres. Rabelais les décrit longuement, avec l'attendrissement de l'homme d'âge mûr pour les souvenirs de son enfance. D' une simple q uerelle de villageois il fait un tableau plein de vie, T elle est, par exemple, la rixe des fouaciers (marchands de galettes) de Lemé et des bergers de Seuillé, qui est l'origine de la guerre picrocholine. De toutes les conditions sociales, c'est peut-être celie des paysans que Rabelais a décrite avec Ie plus de sympathie. II a fait de ses géants des gentilshommes campagnards, Crandgousier vit sur ses terres, fait ripaille avec ses voisins sous La Saulsaye. Cargantua, survenant au milieu d' une conversation de Pantagruel avec ses familicrs, s' assied au bout de la table avec une bonhomie paysanne, et boit à la compagnie. Manifestement la simplicité des mæurs rustiques plaÎt au cæur de Rabelaiso De la bourgeoisie, les types quïl a dépeints Ie plus volontiers sont les représentants des professions libérales, qu'il connaissait particulièrement. La physionomie de quelques-uns d'entre eux est parfois marquée de traits qui rappellent des individus que Rabelais avait fréquentés. Le médecin Rondibilis évoque, par exemple, d'abord par son nom, Ie souvenir de Rondelet, professeur à la Faculté de I\lontpellier, qui fut Ie maître de Rabelais. Ce savant Rondibilis, qui n'a qu' un travers, celui de solliciter trop impatiemment ses honoraires, a les qualités essentielles que Rabelais requiert du parfait médecin. II est allègre, non II tétrique et rébarbatif II; il est patient, bienveillant, indulgent aux plaisanteries de Panurge : il disserte avec éloquence sur les cinq moyens connus dans la médecine Hippocratique et Calénique pour éteindre la concupiscence (Ie cinquième seul, Ie mariage, est du goût de Panurge); et ses descriptions physiologiques sont précises et pittoresques à souhait. Cravité de propos, richesse d'argumentation, science médicale puisée aux seules sources antiques, culture générale de bon aloi, c'est-à-dire gréco-Iatine, il a justement tout du médecin idéal. tel que Ie concevaient les humanistes de la Renaissance.

Plus importants, plus nombreux et plus variés sont les portraits des gens de loi, juges, avocats, ofliciers de justice, T els chapitres, com me ceux qui nous montrent les Chicanous daubés par un gentilhomme campagnard (Quart Livre. XIII-XV), appartiennent à la satire traditionnelle, D'autres épisodes, com me celui du différend des deux gros seigneurs (Pantagruel, XI-XII I), Ie plaidoyer de Bridoye (Tiers Livre), l'éloge des Uranopètes Décrétales, en Papimanie (Quart

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AUTOCRAPHE DE RABELAlS. - Rabelais alleste qu'il a pris son grade de docteur à la Faeulté de Médecine de Montpellier. Ie 22 mai 1537 lExtrait des registres de la F aeulté.)

Livre, LI-LI II), décèlent mieux qu'une observation des mæurs des légistes : une initiation à leurs études et à leurs méthodes. Rabelais I était fils d'un avocal. A Fontenay-Ie-Comte, Ie premier groupe de I lettrés quïl fréquenta, celui par lequel il prit contact avec la vie , Iière, était composé de légistes. Plus tard, il comptait au nombre \ de ses amis un juriscollsulte, Boyssonné: un magistrat, Briand ValIée du Douhet: un procureur (avoué), Jean Bouchet. Les goûts, les habitudes d'esprit, les tics professionnels du II monde palatin II, comme il appelIe les habitués du palais de justice, lui étaient donc familiers. Illes a dépeints complaisamment dans I'épi:;ode de Bridoye, Ie juge de Fonsbeton, appelé à rendre raison, devant une cour supérieure du Parlement, d'une sentence qu'il a prononcée en recourant au sort des dés.

Le caractère Ie plus apparent de I'argumentation de Bridoye est " I'abus des alIégations juridiques. Aux premiers mots de son plaidoyer, ayant avancé que la vieilIesse apporte avec soi des incommodités, il se \ hâte de s'abriter derrière I'autorité de I'Archidiaconus, un commentateur des Décrétales, dans la Dislinclio 86 du Canon tanta. Dès lors les vérités les plus évidentes, les truismes les plus ressasse seront confirmés par des séries de références au Code, au Digeste, aux Décrétales.

Cet abus des alIégations était la manic professionnelIe des juristes. Avant Rabelais, les farces, les sotlies, les contes s'en étaient moqué, mais jamais encore il n'en avail Ü fait une II charge II de cette ampleur.

Le plus plaisant, c'est que presque tout cet appareil de références ne recèle que des jeux de mots. Des textes de lois, des brocards ou axiomes sont cilés à contresens, Ainsi Bridoye, pour justifier sa manière de II sententier II les procès par les dés, alIègue une locution fréquente dans Ie style juridique: alea judiciorum (Ie hasard des jugements), qu'il a toujours prise à la letlre: les dés des jugements. Ou bien encore il invoque, pour expliquer son recours aux plus petits de ses dés dans les causes difficiles, un brocard qui recommande de

s'attacher dans les affaires obscures aux plus petites choses : Semper in obscuris quod minimum est sequimur. Combien d'autres alIégations spécieuses et en fait impertinentes sont letlres mortes pour no us ! Ces facéties ont un caractère un peu technique et hermétique; e1les pouvaient être goûtées des initiés : elIes laissent froids les profanes, II y a heureusement d'autres sources de comique et d'autres traits de vérité dans Ie plaidoyer de Bridoye : tels sont ses paradoxes sur les avantages de la paperasserie pour la santé des juges et sur I'efficacité de la forme en justice, son respect pour la procédure, sa confiance dans la vertu pacifiante du temps. Au demeurant Rabelais ne nous présente point ce juge com me antipathique. C'est, remarquons-Ie, sur la judicature I( bailIée par Tribunian, homme meschanl. I) quïl rejetle I'odieux de la justice. Bridoye est honnête; il est d'humeur débonnaire et joviale: sïl radote. c'est quïl est bien vieux; Pantagruel ne laisse pas de lui témoigner, après comme avant son plaidoyer, une réelIe déférence. Bridoye n'est ni Ie Crippeminaud du cinquième livre, ni Ie Bridoison de Beaumarchais.

Le tableau de la vie des clercs, des étudiants et des maîtres des

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L'ÉDUCATION DE PANTAGRUEL. - De Bordeaux, Pantagruel . vint à Toulouse où il apprint fort bien à dancer et à jouer de r espée à deux mains, comme est r usance des escholiers de ladicte Université)), (Illustration tirée de la Noble Scienced

joueurs despée, Anvers, 1538.)

U niversités, de la respublic , n'est pas moins riche que celui du I( monde palatin II. antagruel quoique destiné aux armes, reçoit d'abord I'éducation d' u . est mis II pour apprendre et passer son jeune âge II à I'U niversité de Poitiers. II y invente quelques passe-temps pour les (I escholiers II : monter sur la Pierre Levée, boire à la fontaine de CroutelIe, grimper parmi les rocs abrupts de Passelourdin. Puis, selon I' usage, iI fait son tour de France universitaire, II séjourne successivement à Bordeaux, à Toulouse. II où aprint fort bien à dancer et à jouer de I'espée à deux mains, comme est I'usance des escholiers de ladicte Université II; à MontpelIier, I( OÙ il trouva fort bons vins de Mirevaulx et joyeuse compagnie et se cuida metlre à estudier en médicine II; en AviFnon, où il ne fut troys jours quïl ne devÎnt amoureux, - parce que c'est terre papale; à Valence, à Angers, à Bourges. II OÙ estudia bien longtemps et proffita beaucoup en la faculté des loix II ; à Orléans, où il apprit à jouer à la paume. Ainsi sont caractérisées les Universités de France par quelques particularités ayanl trait aux études, et plus souvent aux exercices et divertissements des étudiants.

L'éducation de Pantagruel s'achève à Paris et c'est sur la montagne Sainte-Ceneviève que Cargantua, lui aussi, fera ses études, :'-Jous sommes par suite initiés à toute la vie scolaire du temps, aux solennités, II actes II et argumentations, com me aux divertissements, aux bons tours machinés contre Ie guet et les bourgeois, au jargon et aux plaisanteries des étudiants, aux querelles de préséance et aux rivalités des quatre Facultés.

Les théologiens de Sorbonne sont, dans ce monde universitaire, les personnages grotesques par excellence. C'est eux que Rabelais rend responsables des inepties qu' une routine absurde maintenait religieusement dans I'éducation. lis on t pensé a bâtardir par leu r enseignement barbare la n atur ñe reuse d e Ca!Eantua, SOn premIer r é gent, ma i tre Thùbal Horopherne, n'a-t-il pas perdu son temps à lui apprendre à dire son alphabet à rebours? Un autre ({ vieux tousseux \1, maître J obelin Bridé. lui com mente indéfiniment force petits traités de pédagogie surannés. Le savoir de ces II matéologiens du temps jadis II n'est que II besterie )1, \'ulgaires d'esprit et d'âme, grossiers de manières, ces théologiens sont, en outre, méchants et querelleurs. Maître Janotus de Bragmardo en convient lui-même. II a été député à Cargantua pour demander la restitution des cloches de :'-Jotre-Dame, que Ie géant a suspendues au col de sa jumenl. Avant même d'entendre sa harangue, Cargantua a décidé de rendre les cloches. Lorsque Janolus, de retour au collège de Sorbonne, réclame les chausses et les saucisses qui lui ont été promises en récompense de son ambassade, on les lui refuse. I( IIluy fut répondu quïl se contentast de raison et que aultre bribe n'en auroit. n II Raison, dist Janotus, nous n'en usons point ceans. Traistres malheureux, vous ne valez rien : la terre ne porte gens plus meschans que vous estes. Je Ie scay bien. :'IJe c1o.hez pas devant les boyteux : j'ai exercé la méchanceté avecques vous. Par la rate Dieu! je advertiray Ie Roy des énormes abus que son! forgez céans et par vos mains et menées, et que je soye ladre sïl ne vous fait tous vifz brusler comme bougres, traÎtres, hereticques et séducteurs, ennemys de Dieu et de vertus! II Pour la première fois nous entendons dans les propos et

i'QI("rra.

LA PIERRE LEvÉE. - . De faict Pantagruel vinl à Poictiers pour estudier, el y prolita beaucoup. Auquellieu. voyant que les escholiers eslo;ent aucunes fois de loisirs el ne sçavoient à quoi passer temps, il en eut compassion, et un JOur print, d'un grand rochier qu'on nomme Passelourdin, une grosse roche... et la mit sur quatre pilliers au milieu d'un champ bien à son aise; alin que lesdicts eschohers, quand ils ne sauroient autre chose faire, passassent temps à monter sur ladlcte pierre. et là lanqueter à force flacons, jambons et pastés, et escrire leurs noms dessus avec un cousteau, et, de présent, rappelle on la Pierre Levée,)) (lIIusllation tilée du Thea/rum Vrbium, 1580,\

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