LE SEIZI EME SI ECLE
devis plaisants de maître François un cri de colère : c'est la sottise et la méchanceté des théologiens de Sorbonne, ces adversaires de l'esprit de la Renaissance, qui Ie lui arrachent. Nous ne retrouverons d'autres sursauts d'indignation que dans Ie portrait satirique qu'il a tracé des moines de son temps. Frère Jean des Entommeures est une figure monacale exceptionneile dans son eeuvre et peut-être dans toute la littérature de la Renaissance, II n'est pas d'écrivain de cette époque qui ne censure ou ne bafoue les meeurs des moines. Humanistes, f.vangéliques, prédicateurs officiels même, dénoncent à I'envi leur ignorance, Ie II judaïsme II de leurs vaines observances, leur esprit d'intrigue, Rabelais ne les a pas dépeints autrement. II nous les montre médisants, intrigants, gourmands et paillards. Leur piété est intéressée, si toutefois ron peut appeler de ce nom leurs prièreò : II Vray est qu'ils molestent tout leur voisinage à force de trinqueballer leurs cloches... II marmonnent grand renfort de legendes et pseaulmes nullement par eux entenduz. lis content force patenostres entrelardées de longs Ave Mariaz sans y penser ny entendre. Et ce je appelle mocquedieu, non oraison. Mais ainsi leurs ayde Dieu, s'ils prient pour nous et non par paour de perdre leurs miches et souppes grasses! II Quelques-uns sont de véritables malfaiteurs dignes de la hart. lis sont de complicité avec quelque scélérat qui enlève une fille II belle, I r riche, honeste, pudieque II. lis bénissent Ie mariage c1andestin et exploitent ensuite la II superstitieuse stupidité des gens 1\ mariés II. II n'est donc pas étonnant que les moihes soient II refuys II " du monde.
II Si entendez pourquoy un singe en une famille est tousjours mocqué et herselé, vous entendrez pourquoy les moynes sont de tous refuys et des vieux et des jeunes, Le singe ne garde poinct la maison, comme un chien; i\ ne tire pas l'aroy, com me Ie beeuf: iI ne produict ni laict ni layne, comme la brebis; i\ ne porte pas Ie faiz, com me Ie cheval. Ce qu'i1 faict est tout degaster, qui est la cause pourquoy de tous receoyt mocqueries et bastonnades. Semblablement un moyne (j'entends de ces ocieux moynes) ne laboure com me Ie paisant, ne garde Ie pays comme l'homme de guerre, ne guerist les malades comme Ie medicin, ne presche ny endoctrine Ie monde comme Ie bon docteur evangelicque et pedagoge, ne porte les commoditez et choses necessaires à la republicque comme Ie marchant. Ce est la cause pourquoy de tous sont huez et abhorrys. )) C'est donc à visage découvert que l'ancien cordelier de Fontenay- I le-Comte attaque les moines oisifs, et d' une façon générale les satires de Rabelais ne sont point déguisées. II condamne ouvertement aussi I bien les ambitions temporelles des papes que la politique de conquête des rois. Mais l'indignation n'est pas Ie ton ordinaire de sa critique des conditions et des états. Seules la paresse des moines et l'outrecuidance des théologiens ont éehauffé sa bile, Si l'on met à part les invectives du cinquième livre, qui vraisemblablement ne sont pas de sa main, contre les gens de justice, les chats-fourrés, i\ observe et décrit toutes les autres classes de la société avec malice, mais sans
UN DÉ.eOR A L'ANTIQUE, tel que Rabelais en rêvait pour I'abbaye de Thélème : des . piliers de cass:doine et pOlphyre, de beaux arcs antiques, au dedans desquels estoient belles I!"leries longues et amples.., )) Gravure exlraile du Songe de Poliphile, de I'ltalien Francesco Colonna, Leo illustrations de eel ouvrage, Iraduil en français en 1546 et en 1554. séduisirenll'imaginalion des hommes de la Renaissance.
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(1. J. H.ol.mchun.
UNE ABBAYE que la guerre de Cent ans a Iransformée en forteresse : Nouaillé (Vienne),
\ aigreur. Son enjoûment et son indulgence lui ont valu depuis longtemps d'être appelé Ie II bon Rabelais n.
l Rabelais humaniste II n'est presque aucun chapitre, qu'i\ soit plaisant ou grave, de Pantagruel et de Gargantua, qui ne doive quelque chose à l'humanisme de Habelais. L'érudition gréco-Iatine, attestée par une foule de citations d'auteurs anciens et d'allusions à la vie antique, est un des caractères les plus frappants de cette eeuvre, - qui prétendait se ranger parmi les romans populaires, En outre, une bonne partie des idées générales de Rabelais sont puisées au fond commun, OÙ puisaient aussi les humanistes.
L'érudition antique de Rabelais est variée. Mais il apparaÎt bien vite que certaines catégories d'écrivains ne l'ont guère arrêté, tandis que d'autres lui ont fourni ses lectures favorites. II ne s'est intéressé, par exemple, ni aux orateurs grecs et latins, ni aux tragiques grees, alors presque aussi inconnus que les Iyriques. II connaÎt peu Aristophane, resté d' une intelligence difficile jusqu'à la fin du XVI e siècle. II ne cite que rarement Plaute et Térence. II n'a pas lié commerce avec les poètes épiques. Les traités de morale et de philosophie et les ouvrages d'érudition, voiTà ses livres yréférés. II Et voluntiers me détecteâ1ne les Moraulx de Plutarche,les beaulx dialogues de Platon, les Monumens de Pausanias et Antiquitez de Atheneus, II Ces confidences de Gargantua à Pantagruel, étudiant à Paris, donnent une idée assez exacte des goûts de Rabdais, Plutarque est Ie moraliste qu'il a Ie plus pratiqué. II a emprunté beaucoup aux Vies et plus encore aux (Euvres morales, spécialement à tous ces petits opuscules dans lesquels Plutarque traite familièrement de menus problèmes de morale usuelle, indépendamment de tout dogme philosophique particulier. .
II a été vivement intéressé par Lucien, qui avait, avant lui, bafoué I'ignorance, la crédulité et la superstition, II lui a emprunté nombre d 'anecdotes, de thèmes narratifs et descriptifs. II faut compter encore parmi ses moralistes de prédileetion Pline, Ie naturaliste, II lui doit I'idée de l'éloge du chanvre, l'apologie de Messer Gaster, des remarques et des réAexions morales. Parmi les philosophes il ne connaÎt vraiment que Platon, pour lequel iI professe la plus grande admiration. II cite la République, Ie Banquet, Ie Timée, etc., sans que l'on puisse dire qu'il emprunte directement à ces dialogues, tant les idées du prince des philosophes, comme iI l'appelle, rayonnaient dans tout l'humanisme, depuis que I'école néoplatonicienne de Florence les avait propagées. Parmi les ouvrages historiques, il utilise surtout les biographies et les recueils d'anecdotes. II ignore presque les historiens politiques, com me Polybe et Thucydide, Par contre, il cite Suétone, Strabon, Athénée, Pausanias, et les écrivains de l' H istoire Auguste. Préoccupé de divertir ses lecteurs, il a vu dans l'histoire un vaste répertoire de singularités à exploiter.
C'est pour des raisons analogues qu'il a exploré lesgrammairiens et compilateurs de l'antiquité : Varron, Aulu-Gelle, Valère-Maxime, Macrobe et leurs imitateurs modernes, les Ceelius Rhodiginus, les F ulgose, les Ravisius Textor. Leurs collections d'aneedotes et de
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