‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 218 sur 402 · LE SEIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIEME SIECLE

occasion les droits de la couronne, puisqu'il fut du nombre des II gens du Roi II, Adversaire de la Ligue, qui Ie tint près de six ans éloigné de sa bonne ville, iI rentra à Paris avec son cher Béarnais, dont I'abjuration mit d'accord sa loyauté de sujet et sa conscience religieuse. II mourut à quatre-vingt-six ans, en pleine vigueur d'esprit, au début du règne de Louis XIII et de la domination littéraire de Malherbe, laissant à s s fils I'exemple d'une vie droite et laborieuse et montrant encore, par les vers quïl dictait la veille de sa mort, quïl n'avait pas cessé d'honorer les Muses glorieuses de sa jeunesse.

Bellay, il gagna leur affection en apportant, à I'un de ses voyages à Paris, la plus piquante de ses trouvailles dltalie sur I'ancienne poésie grecque: c'était Ie charmant recueil anonyme d'odes amoureuses et bachiques dont tant dïmitations devaient naÎtre et quïl imprima par jeu sous Ie nom d'Anacréon de Téos, poète déjà connu par quelques vers de I'Antho/ogie. Ronsard témoigna I'enthousiasme du groupe par I'odelette fameuse :

HENRI ESTIENNE t ; On fixe aujourd'hui à /53/la naissance, à Paris, de Henri Estienne, faÎné des enfants de Robert Estienne, a/ors imprimeur de François Ier et plus tard imprimeur de Calvin, à Genève, qui était fils de Henri I" Estienne, fondateur de cette illustre maison de typographes, Henri I I Estienne, ayant hérité de f imprimerie genevoise à la mort de f auteur du Thesaurus linguæ latinæ, en /559, entreprit à son tour Ie Thesaurus linguæ græcæ, un des plus beaux monuments de la lexicographie, paru d'abord en 5 volumes in-folio (/572). II mourut à Lyon, à fhôpital, en /598, pendant un des voyages qu'il jaisait en France pour rétablir ses affaires. Sa vie laborieuse, traversée par des diffìcultés de tout genre, ne favait point mené à la fortune, et sa forte intelligence de savant servait mieux Ie prestige que/es intérêts matériels de son imprimerie. Obligé de rester à Genève par les prescriptions du testament paternel, il eut de pénibles démêlés aVec Ie Conseil de cette ville, qui Ie censura et Ie fit emprisonner trois fois, malgré famitié de Théodore de Bèze. On peut croire qu'il regretta de ne pouvoir profiter de la faveur constante du roi Henri III, qui aura it voulu Ie voir revenir à Paris, Ses publications sont extrêmement nombreuses; on en trouve la liste, ainsi que celie des préfaces et annotations qui accompagnent la plupart de ses éditions d auteurs grecs et latins, dans les Annales de lïmprimerie des Estienne, par A. Renouard. Des ouvrages français se sont mêlés à son immense production d'humaniste. La Conformité du langage français avec Ie grec est de /565 (die a été réimprimée par les soins de Léon Feugère, /85/); fApologie pour Hérodote est de /566 (éd. Ristdhuber, /879); les Dialogues sont de /578 (éd, Ristelhuber, /885); la Précellence est de /579 (éd, E, Huguet, /896). Voir Léon Feugère. Es ai sur la vie et les ouvrages de Henri Estienne, /853, et Louis Clément, Henri Estienne, son æuvre française, /898.

L'CEUVRE en notre langue de Henri Estienne s'explique par les circonstances de sa vie d'imprimeur et par I' éducation de philologue que les maîtres de cette profession étaient obligés de recevoir, Fils aÎné du grand Robert Estienne, auteur et imprimeur du Thesaurus de la langue latine et typographe royal sous François ler, iI avait parlé latin dès son enfance, comme faisait toute la maisonnée paternelle, y compris les serviteurs. A seize ans, on I'envoyait courir 11talie, converser avec les gens doctes et chercher des manuscrits propres à améliorer les textes anciens, sans cesse réimprimés pour les besoins d'une clientèle grandissante.

Après trois années de séjour en Italie, complétées par un voyage en Angleterre et en Flandre, Henri rejoignit à Genève son père exilé pour cause de religion et violemment persécuté par la Sorbonne.

Associé à ses travaux, destiné à lui succéder à sa mort (1559) com me imprimeur de la République, partageant ses croyances chrétiennes, non son intransigeance calviniste, Henri Estienne fit toute sa carrière à Genève sans vraiment s'y plaire, parce quïl avait trop bien goûté la vie littéraire de Paris.

Lié dès son adolescence avec Dorat, Ronsard et toute la (I brigade)) des poètes, admirateur et critique de Joachim du

Excellent connaisseur de la langue, de ses ressources dialectales et des perfectionnements qu'elle comportait, Estienne aspira à tenir une place parmi les écrivains qui I' II illustraient I). Ses vers, plutõt dans Ie style de Marot, ne valent pas ceux qu'il a faits en latin ou en grec; mais sa prose originale, pleine de couleur et d'animation, garde encore des lecteurs. II semblait trouver un délassement à I'écrire au milieu des travaux d'érudition absorbants, des besognes compliquées de son négoce, des voyages continuels à Frandort, à Paris ou à Lyon. Aucun de ses ouvrages cependant ne cherche Ie simple agrément de rart; tous servent à défendre les idées qui lui sont chères et qui en noblissent I'effort de sa vie.

Son premier livre français, la Conformité du français aVec Ie grec, est encore d'un grammairien, Estienne est en pleine préparation de son Thesaurus linguæ græcæ, qui I'a amené à la connaissance du grec la plus complète qu'on puisse avoir. De cette langue qu ïl admire comme (( la reine des langues I), Ie français, à ses yeux, est tout proche par sa syntaxe comme par son vocabulaire nouvellement enrichi; un tel langage est donc (( Ie premier entre ceux qui sont aujourd'hui )),Ie latin compris. II en conclut que les Français, par cela seul qu'ils sont nés Français, sont plus capables que d' autres de pénétrer dans Ie génie de la langue grecque et d'en comprendre les écrivains. Ainsi I'autorité du savant vient con1rmer la théorie de I'affinité des deux langues esquissée par Joachim du Bellay et accélère ce mouvement vers I'hellénisme qui emporte, depuis Guillaume Budé, toute la culture française.

L'Apo/ogie pour Hérodote sort d'une autre veine. Sous son titre inoffensif, c'est un pamphlet au sens moderne du mot, une satire parfois truculente du siècle et particulièrement de la société catholique, qui ne s'adresse plus seulement aux lettrés, mais à tout Ie vaste public intéressé par les questions religieuses. Le point de départ est pris d'un historien grec dont la crédibilité est d'autant plus discutée quïl fut un grand collectionneur de fables antiques. Estienne s'amuse à justifier Hérodote, en citant des faits merveilleux, bibliques ou modernes, auxquels on croit et qui valent les récits les plus incroyables du conteur ionien. II déroule ensuite un tableau de mæurs, qu'il veut remplir II des larcins, des homicides, de la paillardise et de la cruauté )) de son siècle, assez peu probant contre celui-ci, à vr&i dire, puisqué la plus grande partie de ses exemples est empruntée aux prédicateurs populaires de la fin du xV" siècle. Dans ses diatribes religieuses, iI prend de toute main, sans critique, sans plan saisissable, tout ce qui peut servir à la satire du clergé; iI montre à l'occasion une incompréhension assez choquante du moyen âge chrétien; mais il sait protester avec une âpre éloquence contre l'oppression des consciences et la persécution qui va s'aggravant contre ses coreligionnaires. Notant Ie bannissement imposé vers I'an 1260 à un hérétique d'alors, iI s'écrie: (( S'iI eût été trois cents ans après, il n'eût pas été quitte à si bon marché. mais on I'eût fait disputer contre les bourrées et fagots, aussi bien qu'on a fait une infinité d'autres depuis cinquante ans! )) De tels accents, OÙ l'indignation sait se voiler dïronie, alternent avec d'autres plus véhéments, On les préfère au rIre, parfois cynique, de certaines

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NOTES ET CORRECTIONS dont Henri Estienne avait couvert Ie Thesaurus linguæ lalinæ, (édition de Lyon, 1573), vrai. semblablement en vue d' ne nouvelle édìt;on (Bibliothèque de la vllle de Cenève).

Verse. verse et reverse eßcor Dedans celie grand' coupe d' or, Je vais boire à Henri Estienne, Qui des Enfers nous a rendu Du vieil Anacréon perdu La douce lyre Téïenne.

anecdotes; ils rehaussent Ie ton du livre, OÙ I'extrême licence du langage fit dénoncer dans Cenève Ie scandale d'un ee nouveau Pantagruel n.1I s'y enchâsse, en effet, une quantité de récits, pris au vieux fonds de nos fabliaux ou imités des lIaliens, ou encore tirés des souvenirs personnels de I'auteur, qui assurent une place à I'Apo/ogie dans I'histoire de la (( nouvelle II française, Les Dialogues du nouVeau langage français italianisé sont encore une satire, mais presque toute philologique, visant à défendre la pureté de notre français contr l'invasion des néologismes et des italianismes, qui s'y introduisent par Ie vicieux usage de la cour et qui finiraient par en faire un affreux jargon mêlé des deux langues. L'occasion est bonne de dauber sur des mæurs nouvelles, dont I'auteur a ouï parler à Cenève, et de ridiculiser les changements survenus dans Ie costume, dans I'étiquette, dans les goûts de son cher Paris. lis sont nés de la place excessive accordée aux lIaliens sous Henri II I, à la suite du triomphal voyage fait par lui, de Venise à Turin, à son retour de Pologne. Déjà nombreuse autour de Catherine de Médicis et formée d'abord d'éléments excellents, la partie italienne de la cour s'était multipliée à I'excès et tendait à imposer ses habitudes et son vocabulaire : ee Vous savez, dit un personnage du Dialogue, que, pour quarante ou cinquante lIaliens qu'on y vovait autrefois, maintenant on y voit une petite halie. II La discussion entre deux hommes de cour, (( Philausone )) et (( Celtophile )), nous semble longue et diffuse: elle passionna les cercles lettrés d'alors et fut un des titres de I'auteur à la faveur de Henri II I, toujours attiré par les questions de littérature et de langage, et qui eût souhaité fixer auprès de lui Ie savant qu 'il aimait.

Dès I'année suivante, un livre beaucoup plus profond, la Précellence du langage français, venait résumer et préciser les idées d'Estienne sur Ie sujet qui lui tenait tant à cæur. Ayant attaqué les courtisans français engoués des façons étrangères, il s'en prend aux beaux esprits italiens qui, dans notre propre pays, déclarent notre langue et notre littérature inférieures aux leurs, à certains théoriciens de la Péninsule trop portés à méconnaÎtre nos titres, mais surtout aux latinisants qui. ayant perdu du terrain tout Ie long du siècle, essaient de ressaisir leurs avantages au détriment du français presque partout viclorieux. Une pensée patriotique guide I'entreprise, (( procédée d'un cæur qui s'est toujours montré zélateur et comme jaloux de I'honneur de sa nation II. Mais les bons arguments ne manquent pas au grand philologue pour démontrer que les qualités de notre langue lui permettent de traiter les sujets les plus graves, d'exprimer les idées les plus hardies, et que I'avenir par conséquent lui appartient dans tous les domaines, malgré les prétentions rivales : ee Et ajouterai, dit-il, que mon intention n'est pas de montrer seulement que Ie langage français est plus capable d'éloquence, ou capable de plus grande éloqueRce, que les autres, quand il est question de haranguer: mais que généralement, en toutes chosesesquelles on s'en veut servir, on y trouve des commodités beaucoup plus grandes. II Cette dernière idée élargit indéfiniment Ie champ de progrès du français. Elle dépasse la thèse de la Pléiade, qui visait à créer surtout une langue personnelle pour les poètes; elle rejoint la dOclrine d'f:.tienne Pasquier, qui étend au droit, à I'éloquence, à I'histoire, I'usage de l'idiome national; elle montre, dans cet émigré malgré lui, amoureux fidèle de sa patrie, un des bons défenseurs de I'esprit qui I'a formé. A résumer sa vie, si Henri Estienne continue Ie labeur de son père et ajoute à I'honneur d'un grand nom de typographe, c'est à I'aclion intellecluelle d'f:.rasme que se raUache la sienne. Com me savant, comme polémiste, Ie catholique de Bâle inspire dans toute sa vie Ie réformé de Cellève, Leur culture ales mêmes sources, leur curiosité les mêmes origines. Le respect qu'ils portent aux grandes éducatrices, I'Anliquité et J'I talie, n'enchaÎne point la liberté de leur esprit et, par exemple, leur mépris est égal pour les cicéroniens qui se réclament maladroitement de la même culture. lis prennent au sérieux, I'un et I'autre, quoique à des degrés divers, les problèmes religieux et moraux: mais, tandis qu'f:.rasme restt' aUaché à la vieille f:.glise, Estienne I'attaque, en prenant sa méthode de combat dans les Colloques et dans l'Eloge de la Folie. Certes, f:.rasme a la science plus vaste, Ie regard plus large, I'ironie plus sereine, et la scène de la Renaissance n'offre pas de rôle égal au sien; mais la grande æuvre du maître ne vit plus aujourd'hui que par l'inRuence qu'elle a exercée; certaines parties de

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