‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 220 sur 402 · LE SEIZIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZIEME SIECLE

Si c'est amour, pourquoi m'occil-il doncques?.., Qu'esl-i1 besoin de plus ou/tre m'occire, Vu qu'assez meurt qui trop vainement aime?

Délie. LX,

I'est au même degré qu' un autre humaniste contemporain, ce Ronsard qui crée la langue poétique à I'heure où lui-même mène à son point de maturité I'autre instrument d'expression de la pensée française. Qu'est cependant I'æuvre de cet Amyot. dont la prompte popularité. les éditions sans cesse réimprimées. aUestent I'immense inRuence? U ne traduction peu littérale. parfois peu exacte. d' un écrivain grec. U ne entreprise de ce genre semble devoir prendre son rang dans la nombreuse production de librairie qui met alors à la disposition des Français, dans leur propre langue.les trésors divers des trois liUeratures devenues c1assiques. la grecque. la latine et I'italienne, Elle s en distingue et se place hors de pair par un double mérite : I'art raffiné du traducteur. I'heureux choix des originaux, Déjà de nombreuses traductions partielles non seulement des Vies parallè/es. mais des opuscules et des traités de morale. témoignaient de I'attrait que Ie stoïcien de Chéronée exerçait sur les imaginations de la Renaissance. Qu'il s'agît de biographie moralisée ou de philosophie morale. que Ie cadre fût historique ou didactique. I'enseignement pratique qui s'en dégageait s'appliquait aux circonstances diverses de la vie et présentait à I'avide curiosité des modernes. avec des exemples divertissants, les principales notions de sage sse des Anciens, Plutarque eût fait déjà la lecture favorite de ce temps. même sïl avait eu pour interprète un Louis Le Roy ou un Blaise de Vigenère; ayant trouvé Amyot. il devint Ie maître des esprits. L'apparition des Vies des hommes il/ushes grecs et romains. en 1559, fut un événement littéraire considérable. Le succès des (Euvres morales. parues en 1572. ne fut pas moins grand. Le meilleur garant en est Montaigne; personne n'a mieux lu Ie Plutarque d'Amyot et n'en a plus noblement parlé : (( Nous autres ignorants étions perdus. si ce livre ne nous eût relevés du bourbier; sa merci. nous osons à ceUe heure et parler et écrire; les dames en régentent les maîtres d'école; c'est notre bréviaire. )) Montaigne aUeste mieux encore son admiration par son livre même. puisqu'on saitaujourd'hui qu'une bonne part de son érudition antique dérive d'Amyot. et qu'il a inséré dans les Essais. parfois en s'en faisant gloire. plus souvent en Ie taisant, des phrases et des pages entières d'une prose digne de la sienne, Ce qui écarte toute idée de plagiat. c'est que les morceaux ainsi cousus et (( pillés ))0 étaient conn us de tous ses lecteurs. qui pouvaient les désigner au passage et trouvaient sans doute, à les relire chez lui. Ie plaisir qu'if avait pris lui-même à les transcrire. Amyot n'a nullement écrit ses traductions pour l'instruction des deux premiers fils de Henri II. dont il fut Ie précepteur. C'est, au contraire. I'æuvre de sa vie. commencée dès 1542. sur la prière de François Ier, qui goûtait déjà quelques traductions isolées des Vies parallè/es. qu'il avait eu occasion de lire, L'ambassadeur Lazare de Baïf en avait traduit deux; Georges de Selves. huit. En quittant l'Univer ité de Bourges. Amyot entreprit la série entière et put offrir au roi leUré des manuscrits partiels de son æuvre. Mais Plutarque était un des grands écrivains anciens dont Ie texte était Ie plus corrompu; les traductions italiennes ou latines qui couraient regorgeaient de contres ns; les premiers essais français n'étaient pas moins défigurés.Amyot profita d'un long séjour en Italie (1548-1552), d'où il devait revenir avec Ie savant Lambin. dans la suite du cardinal de T ournon. pour visiter les bibliothèques de Venise et de Rome, et y faire ample provision de variantes, II en rapporta même des livres inédits de Diodore de Sicile, qu'if mit en français aussitôt et qui furent ses débuts devant Ie pu blic.

Pour I'éclaircissement des divers textes grecs quïl traduisit dans la suit , y comprÎs les romans de Longus etd'Héliodore. que sa qualité

Comme des rais du soleil gracieux Se paissent Reurs durant la Primevère, Je me recrée aux rayons de ses yeux, Délie. CXU.

d'ecclésiastique I'engagea à ne pas pub ier sous son nom, il se plut à consulter les érudits hellénistes, particulièrement T urnèbe; mais if comptait lui-même parmi les plus autorisés de son temps. Aussi Ie regardaient-ils comme un des leurs, alors que, devenu évêque d'Auxerre d grand aumônierde France par la reconnaissance de son élève Charles IX. if eut à défendre maintes fois lesintérêts du ColIège royal (Col1ège de France), Son titre de grand aumônier lui conféra la protection de cd établissement. où il eut toujours des amis personnels et où il eût été luimême fort digne d'enseigncr, Ses traductions cependant. quoique préparées par un travail solide. nous donnent Amyot et non point Plutarque. Le sophiste systématique et un peu maniéré que nous révèle Ie texte original fait place à un moraliste naïf et charmant, qui ne veut instruire qu'en sachant plaire. C'est à Amyot que Plutarque doit I'épithète de (( bon)) qui I'accompagne dans notre mémoire; seul son traducteur la mérite. Ces pages heureuses ne sont que sourire et clarté. Amyot sait mettre en valeur les traits qui abondent dans son modèle; il fait mieux miroiter ses images, il ajoute à la familiarité persuasive de ses récits. Le style surtout est une nouveauté, La phrase, un peu longue (( roule à son aise )) (c'est encore un mot de Montaigne), avec une lenteurcalculée. accueillant des mots pittoresques qui rajeunissent hardiment les usages et mæurs de I'Antiquité, distribuant avec habileté. dans la syntaxe la plus simple, les incidentes et les parenthèses. et parvenant presque toujours sans encombre à la cadence finale, II y a dans cette prose copieuse et nombreuse I'annonce et la préparation des chefs-d'æuvre.

MAURICE SCÈVE.

Gravures exlrailes de la première édition de Délie (1544).

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