IV, - LES ROMANS COURTOIS
Définition du genre
L EXIle siècle nous a légué une profusion de romans en vers, bien diflérents des chansons de geste. Les uns, dont les héros se nomment Alexandre de Macédoine ou Hector de Troie, Énée ou Étéocle, renouvellent des /ìctions illustres de rantiquité gréco-Iatine.
D'autres form nt un amas composite d'æuvres très dissemblables : ici, les II lais II, courts poèmes qui narrent de menues légendes de féerie et d'amour; là,le groupe des romans de Tristan et Iseut : là,les romans qui célèbrent Ie wi Artur et ses chevaliers. Si divers d'inspiration, de ton, de coloris, que soient ces f>oèmes, ils se déroulent tous sur un même théâtre: Cornouaille ou Galles, Irlande ou Armorique, dans la même Ie Bretagne II fabuleuse; ils s'empruntent fréquemment des personnages les uns aux autres, et c'est pourquoi la terminologie de nos vieux écrivains les rassemble tous sous un même nom: contes et romans bretons.
D'autres en/ìn, tels que Partenopeu, Guillaume de Dole, Ipomedon, sont des romans de chevalerie analogues à ceux qui mettent en scène les chevaliers d'Artur; mais parce que Ie théâtre de I'action, qui n'est plus la Bretagne, change pour chacun d'eux, et parce que chacun d'eux, au rebours des romans arturiens, anime des personnages qui, leur histoire terminée, s'évanouissent aux yeux et ne reparaissent nulle part ailleurs, on peut en former une troisième catégorie, celie des romans d'aventure.
Contes et romans imités de I'Antiquité, contes ct romans de Bretagne, contes ct romans d'aventure : cette répartition traditionnelle sÏmpose nécessairement à la critique.
Elle est sommaire, d'ailleurs.
autant que nicessaire, et nous devrons bientôt distinguer à l'intérieur de ces trois groupes maintes variétés et sous-variétés.
I\lais iI faudra nous appliquer aussi, par un effort contraire, à montrer que, d'un groupe à I'autre, ces æuvres si diverses soutiennent entre elles certains rapports d'af/ìnité, voire de /ìliation; et c'est cette ressemblance
énérale, cette parenté foncière, quÏI convient de mettre dès maintenant en relief. PO:Jr la reconnaÎtre, il suf/ìt d'o?poser tous ces romans aux chansons de geste. Le contraste est frappant. II se marque d'abord au fait que presque tous délaissent I'antique système de versi/ìcation d s chansons de geste, Ie groupement de vers de dix ou douze syllabes en strophes monorimes. La tradition de ce système ne subsiste que dans un p tit groupe de romans appartenant au cycle d' Alexandre; mais - des indices et des témoignages nombreux Ie prouvent - ces romans (sauf peut-être Ie plus anci n) ne sont plus destinés, comme les chansons de geste, à étre chantés au son des vielles : i1s sont faits pour être Ius, et c'est la destination, en-
Sous queUes influences Ie genre s' est constitué
Comment com prendre que se soient formés, au xn e siècle, de tels publics, de tels auteurs? Cest quïl se produisit alors un mouvement d'études classiques, une véritable Renaissance, aussi vive en son élan, aussi zélée, aussi ardente que la Renaissance du xv e siècle. Ce n'est pas un humaniste du xv e siècle, mais du XII C , c'est Pierre de Blois, vers ran 1180, qui a dit à la louange des Anciens la parole célèbre : II Nous sommes des nains hissés sur les épaules de ces géants, et si nous voyons plus loin qu'eux, c'est grâce à eux,lorsque, appliqués à lire leurs ouvrages, nous ressuscitons pour une vie nouvelle leurs pensées éminentes, que les siècles et la négligence des hommes avaient, pour ainsi dire, laissé choir dans la mort, II Entre la Loire et la Somme, rayonnaient des écoles nombreuses, les unes récemment fondées, les autr s plus anciennes, mais qui n'avaient pas connu dans Ie passé par ilb prospérité : Angers, Tours, Blois, Fleury-sur-Loire, Chartres, Beauvais, Laon, Reims, Orléans, Paris. Des provinces lointaines ou des pays étrangers, des étudiants y venaient en foule s'initi r aux Sept arts, aux arts du trivium, grammaire, rhétorique, dialectique, qui formaient Ie cycle des études littéraires; aux arts du quadrivium, arithmétique, musique, géométrie, astr:momie, qui formaient Ie cycle des étud s scienti/ìques.
Le vaste programme du trivium comportait surtout I'étude des écrivains de rAntiquité profane, que, p:u une ellipse signi/ìcative, on a;:>pelait tout court Illes auteurs II. N ulle part on ne les étudiait mieux qu'à Orléans, qui devint aussi célèbre comme école de poé,ie que Salernecomme école demédecine, que B:>logne comme école de droit, que Paris comme école de philoso;:>hie. Mais la fja me qui brûlait à ce foyer gagna toute la France, Les nombreuscs copies d'ouvrages antiques qui furent exécutées au XlI e siècle, lescommentairesd'auteurs latins qui se multiplièrent alors, I'æuvre toute pénétrée d'humanisme d'un prosatcur com me Jean de Salisbury, d' un poète comme Jean de Hanville, montrent la curiosité et la docile admiration de tout Ie siècle tournées vers Virgile, Horace, Ovide, Lucain, Juvénal, Cicéron, Sénèque, vers tous bs classiques.
LES SEPT ARTS LlBÉRAUX. - D'aprè. rHorlus Deliciarurn de la religieuse alsacienne Henade de Landsberg, abbesse de Sainte-Odile (/in du XII" siècle),
Ib - LE MOYEN AGE
de Besançon : cependant, vu les caractères méridionaux de son langage, que I'on croit être un dialecte dauphinois, on a conjecturé que son vrai nom devait être Albéric de Briançon, Albéric dut com;lOser son ouvrage à la /in du Xl e siècle, dans les premières années du XII C au plus tard: I'ancêtre de nos romanciers courtois et I'auteur de la Chanson de Roland furent donc à peu près contemporains. Nous n'avons par malheur cons rvé qu'un fragment de son poème, Mais il se rencontra bientõt un rimeur poitevin pour Ie remanier en vers de dix syllab s; puis, plusieurs rim urs de la /in du Xll e siècle et du début du XlIIe, entre autres Lambert Ie Tort de Châteaudun, Alexandre de Bernay (surnommé de Paris), Pierre de Saint-Cloud, entreprirent de renouveler et d'amlJli er la version poitevine, tous choisissant, pour célébrer Alexandre, 'Ie vers de douze syllabes (qui, par I'effet de leur prédilection, rcçut Ie nom d'l( alexandrin ))). (e Cet exemple sert à nous mon trer la circulation facile et rapide que pouvaient avoir dès lors certaines æuvres littéraires : un p:>ème composé en Dauphiné est refait et continué, dans I'espace d'un siècle environ, en Poitou, en pays chartrain, à Paris, en Beauvaisis, en Champagne: il est célèbre au Xll e siècle par toute la France; enfin, au XIV C siècle, des poètes wallons viendront encore y ajouter de nouvelles branches. )) (G. Paris.) Dans cette suite de romans, Alexandre est représenté surtout comme Ie type exemplaire dune vertu, la largesse, que Ie moyen âge a exaltée presque à I'égal de la prouesse: il est Ie roi magni/ique, prodigue envers ses barons, (I large donneur n. II est ainsi travesti, sans souci de la différence des temps, en seigneur féodal, par un jeu d'anachronismes qui reparaÎtra dans tous les autres romans imités de I'antique et que c'est un contresens d'imputer, comme on Ie fait souvent, à I'ignorance et à la naïveté. Ce sont bien plutõt de spirituels procédés de transposition auxquels les excellents latinistes qui rimèrent ces romans recouraient à très bon escient: et quiconque prend plaisir au Troïlus et Cressida de Shakespeare doit aussi en goûter chez eux la saveur, Ce que les romans du cycle d'Alexandre ont fait pénétrer dans les imaginations françaises, c'est la lumière du merveilleux oriental, I'éblouissement des fables de I'hellénisme décadent. Pays étranges, terres où par magie les vaillants deviennent couards et les couards vaillants; palais de la reine Candace où resplendissent la pourpre, la soie, l'ivoire, les gemmes; palais du roi Porus, que parent une vigne d'or et d'émeraudes et des platanes d'or chargés de mélodieux oiseaux d' or et de rubis; Pore et faune monstrueuses de Iï nde, sirènes, cynocéphales, ama.
zones, /illes-Aeurs qui, au printemps, germent en foule de la terre, fontaine deJouvence, pluies defeu,arbres dont Ie feuillage rend des oracles: toutes ces merveilles, ce sont les romans d'Alexandre qui les ont introduites chez nous. L' H istoria de præ/iis, I'Iter ad Paradisum, Ie Liber monstrorum, la Letlre à rempereur Adrien, la Lettre du Prêtre Jean, d'autres récits encore, décrivaient la beauté et les prodiges de I'Orient : tous ces écrits latins furent exploités par nos romanciers et suscitèrent cent inventions rivales. La légende du héros macédonien, enrichie d'une foule de fictions éclatantes, agira sur les autres productions de la littérature narrative, chansons de geste de la seconde époque et romans d'aventure, Au xlvcsiècle encore, de longs romans, les V æux du Paon de Jacq ues de Longuyon (131 5), puis Ie Restor du Paon de Jean Brisebarre de Douai, puis Ie Parfait du Paon de Jean de Ie Mote viendront enrichir Ie cycle et célébreront en Alexandre I'un des Neul Preux, Ie plus somptueux des neuf et Ie plus digne de symboliser I'esprit de magnificence qui régnait alors dans les cours
Or, c'est dans ces écoles que les auteurs de nos romans courtois ont fait leur apprentissage et ils trouvèrent dans les cours royales et seigneuriales, où la culture avait plus ou moins profondément pénétré, un large accuei\. U ne demande importante, si I'on p::ut ainsi dire, venait des cours des d;verses régions de la France, mais particulièrem nt des cours de I'Angleterre, OÙ la curiosité et la générosité des seign::urs drainaient une foule d'écrivains français. L'offre, de son côté, était abondante: les charges et offices de I'Église ne suf/isaient plus à absorber tous les clercs à leur sortie des écoles épiscopales ou abbatiales. II y eut, semble-t-il, pléthore et crise. Beaucoup de ces clercs inemployés cher hèrent dans Ie monde laïque des moyens de tirer parti de leur saVOIr .
Aux éco!es, on leur avait révélé des maîtres, on leur avait enseigné des procédés, des recettes pour les imiter, pour les égaler peut-être. lis s'y essaieront, Pillant Virgile, Ovid , Lucain, ils adapteront au goût de publics mondains les æuvres latines naguère inscrites à leurs programmes d'étudiants. Et ce sera -I'image est de cette époquefestin de rois,