IV. - VEcole de Ronsard : Brigade et Pléiade
Le nom de Pléiade a été donné du temps de Ronsard, et un peu par lui, à un groupe de poètes pris dans la Brigade, en souvenir des poètes alexandrins que la cour des Ptolémées réunit sous cette dénomination stellaire. La liste qu'on peut tirer d'un passage de Ronsard comprenait, acec lui-raême, du Bellay, Pontus de Tyard, Baïf, Jodel/e, Belleau, enfin Pelletier. auquelles contemporains substituèrent Jean Dorat, par hommage au père des poètes, bien qu'on n'ait pu compter sérieusement Ie grand humaniste parmi les excellents poètes français, Cette composition de la Pléiade ronsardienne est devenue plus que jamais traditionnelle, depuis que Marty- Laveaux a publié, en une édition soignée et savante, malheureusement faite pour les seuls bibliophiles, les dix-huit volumes de sa Pléiade françoise, complétés par deux volumes d'Appendices, 1866-1898. Son travail doil être consulté pour tous les poètes de la liste.
Bornons-nous à donner les indications chronologiques essentielles sur chacun d'eux et sur les poètes qui se réunissent à leur groupe. Jean Dorat, né en Limousin, professeur au Collège de France en 1559, mort en 1588; Jacques Pelletier, né au Mans en 1517. mort en 1582; Pontus de Tyard, né en 1521 au château de Bissy-sur-Fley, en Mâconnais, évêque de Chalon en 1578, mort en 1605; Jacques Tahureau, né au Mans, 1527-1555; Remi Belleau, né à Nogent-Ie-Rotrou, 1528ì-1577; Olivier de Magny, né ù Cahors, 1529ì-1560ì; Jcan de la Péruse, né en Vendômois, 1529-1555; Jean-Antoine de Baïf, né à Venise pendant une ambassade de son père. 1532-1589; Jean Passerat. néà Troyes, 1534-1602; Vauquelin de la Fresnayc, né près de Falaise, 1535ì-1606; Nicolas Rapin, né à F ontenay-Ie-Comte. 154m -1608; Scévole de Sainte-Marthe, né à Loudun, 1536-1623; Jacques Grévin, né à Clermont-en- Beauvaisis, 1558-1570; Amadis Jamyn, né à Chaource, þrf.S de Troyes, 1538 ì-1593, Parmi les livres utiles à consulter, citons : Clément Jugé, J. Pelletier du Mans, 1907; I' édilion des æuVres choisies de
JEAN-ANTOINE DE BAIF, - Médaillon de Primavera (Bibliothèque Nationale),
cet écrivain p. par L. Séché, avec une notice de P. Laumonier, /904; j, Favre, Olivier de I\lagny, /886; E, Frémy, I'Académie des derniers Valois, /887; Augé-Chiquet, la Vie, les idées et I'æuvre de J .-A. de Baïf, Paris et T ou/ouse, /909; j, Vianey, Ie Pétrarquisme en France au XVI e siècle, /909; Ferdinando Neri, il Chiabrera e la Pleiade francese, Turin, /920; Pierre de No/hac, Un poète rhénan ami de la Pléiade, /923.
JEAN-ANTOINE DE BAiF ON LIT RONSARD et du Bellay, et I'on trouve toujours à les admirer; on ne cherche guère dans Baïf que des renseignements d'histoire et des curiosités philologiques. L'æuvre de Jean-Antoine, fils de Lazare de Baïf, est volumineuse et singulièrement diverse; il a travaillé dans tous les genres, y compris Ie dramatique, et comme la modestie ne fut point de ses qualités, il a fait un sort au moindre de ses quatrains et à la plus insignifiante de ses épigrammes. Sans doute, de tout Ie groupe, est-il avec Ronsard Ie plus savant; mais son érudition, qui est prodigieuse, n'est point digérée comme celie du maître, et sa facilité, qui l'enIraÎne à (( couvrir ses papiers )) sans fin, devient prolixité. II pousse ainsi à I'extrême les procédés de la Pléiade, et en fait apparaître les défauts en pleine lumière. Jamais les gens de goût de son temps, les Pasquier et les du Perron. ne I'ont mis au rang qu'il s'auribuait lui-même et que ses compagnons de jeunesse lui gardaient par amitié, Après des essais de toute sorte, il arrivait vers la fin de sa vie à épurer sa langue et à traiter avec dignité de grands sujets (ses Mimes et sa traduction des Psaumes en font foi) ; il bénéficiait en outre, aux yeux de beaucoup, de ce qu'i1 survivait à une écule illustre et faisait figure de patriarche de la poésie, II disparut pendant la tourmente de la Ligue, avant d'avoireu Ie temps de jouir de ce rôle qui, dans les époques respectueuses, a sa beauté. La justice qu'i1 faut rendre à Baïf, c'est qu'il fut un artiste obstiné, et que, partout OÙ il échoua, I'effort fut honorable et vaillant. S'!I emploie à chanter une Mé/ine fictive et une Francine, fille de POItiers, des formes poétiques qui ne sont point à lui: s'il n'y a guère à chercher, dans beaucoup de ses morceaux, que des renseignements liuéraires, prosaïques mais précis; si ('on se fatigue vite de ses descrip' tions voluptueuses et brillantes, où I'on sent trop proches Ovide et Pontano, iI faut goûter la grâce de ses tableautins copiés librement dans I'Anthologie et la liuérature alexandrine, et dont iI rehausse I'effet par un sens piUoresque du réel. II traite les sujets familiers avec une verve parfois heureuse et un voc3bulaire usuel,où ne manquent ni la couleur, ni la vie. Coûtons, dans les Passe-temps, I'épître à Estienne sur les embarras de Paris: dans les Poèmes, I'ode à la Nymphe de la Bièvre, qui rappelle de joyeuses parties de campagne de la Brigade et déplore les souillures déjà inAigées à la charmante rivière par les teinturiers de Cobelin. L'æuvre dramatique de Baïf n'est pas négligeable; il y a cherché d'abord sa première gloire.
rêvant d'être notre Sophocle et notre Térence; et I'on trouve, dans ses adaptations de ces deux maîtres, mieux peut-être que chez Jodelle ou Crévin, Ie véritable ton du dialogue de la scèn::. Baïf donne sa mesure dans les Mimes, æuvre singulière où se développe tout un enseignement moral et satirique, et dont mainte page emprunte aux événements contemporains et aux soucis d'un bon citoyen un accent émouvant et vigoureux. II y a dans ce recueil, dont une partie parut après la mort de I'auteur, une extrême variété de style, qui va de la gravité du discours politique à la grâce légère de la fable, et celle-ci fait plus d'une fois songer à la bonhomie du récit de La Fontaine. Beaucoup plus que par s s livres, Ie nom de Baïf survit grâce au souvenir de certaines tentatives fameuses, auxquelles un esprit ingénieux et novateur eut autant de part qu'un fiévreux besoin de renommée, Dans un siècle que les questions de grammaire et d'orthographe ne cessèrent de passionner, il livra à la discussion, après d'autres réformateurs, son propre système orthographique. II réduisait la graphie à un phonétisme d'ailleurs assez compliqué dans sa présentation typographique, et qui ne fut pas sans étonner, en 1574, les lecteurs des (( Etrènes de poézie fransoèz an vers mezurés ..... par jan-Antoène de Baïl, segretère de /a Chambre du Roè )). La métrique fut ('objet de ses constantes sollicitudes. II y voulait imposerdeux réformes. La première n'était que I'usage d'un vers nouveau, Ie baïfìn, qui est de quinze syllabes divisées en deux hémistiches, Ie premier de sept, Ie second de huit syllabes, et qui ressemble fort à de la prose. La seconde, plus ambitieuse, essayait de substituer à notre vers, fondé sur Ie nombre des syllabes et sur la rime, un vers mesuré à la façon des Anciens et divisé en pieds formés de longues et de brèves. On sait que ceUe mesure de la (( quantité)) des syllabes ne peut être, en français, que tout à fait arbitraire, et I'essai de Baïf, qui lui coûta des années de labeur, devait être entièrement stérile. Mais, lorsqu'i1 s'agissait de poèmes à chanter, l'idée qui Ie guidait reste juste, puisqu' elle tendait à la parfaite concordance harmonique du vers du poète et de la phrase du musicien, concordance qui serait la réussite suprême de la poésie Iyrique et I'essence même du drame musical.
Ces recherches et ces théories préoccupèrent Baïf pendant toute une partie de sa vie, et Ie tinrent en relations étroites avec les musiciens de son temps, Elles I'amenèrent à fonder, dès Ie règne de Charles IX et sous Ie patronage de ce prince, une Académie destinée à les réunir avec les poètes pour obtenir Ie progrès de deux arts nécessaires I'un à I'autre, au moyen d'un effort méthodique et concerté en commun. La danse devait y avoir sa part et intéresser la cour par ses ballets. Un règlement rigoureux dirigeait cette Acadr5mie de poésie et de musique, qu'instituèrent des lettres,patentes du mois de novembre 1570, délibérées en conseil du roi et délivrées à Baïf et au musicien Thibault de Courville. Ce fut, à la fois, (( une société privée de concerts et un conservatoire de poésie et musique mesurée )). Elle rencontra au Parlement et à I'U niversité des oppositions, qui prouvent à quel point I'institution fut considérée comme sérieuse. Elle tint ses assemblées dans la maison de Baïf au faubourg Saint-Victor et, pour les circonstances solennelles, au collège de Boncourt. La cour et la vi lie s'y trouvaient conviées et Charles IX, qui se considérait com me Ie (( premier auditeur )1, ne dédaignait pas d'assister aux répétit ions. Les fruits qu'on pouvait auendre de cet effort d'un genre si nouveau, appuyé sur la faveur d'un souverain ami des arts et des lettres, n'eurent point Ie temps de mûrir. Après quelques mois de
A PAR I S
M D L X X X V T, . F tll/í tji)v!,\
Par Adllan leRoy,!\.. Roben DIUlcd.
Imprimeun du Roy.
Au<<: priuil<&e de fa mojdlr Four dix ans.
PAGE DE TITRE d'un recueil de poésies de Bail mises en musique.