II. - Les romans bretons
Les J:oèmes OÙ cette matière a été traitée sont tantôt des romans assez amples, tantôt des compositions plus brèves, qu'on appelle des lais. Les romans, communément qualiliés de bretons, sont consacrés, les uns au roi Artur et aux chevaliers de sa cour (on les dénomme romans arturiens ou romans de la Table ronde), les au,res à la légende de Tristan et lseut. Les plus anciens des romans arturiens que nous possédions sont dus à Chrétien de Troyes.
Mais i] lui parut d'assez bonne heure que les sujets empruntés aux Anciens avaient été trop rebattus pour ne pas lasser Ie public, et il se mit à la recherche de thèmes plus neufs.
Dès les environs de I'::nr.ée 1165, il composait un poème sur Ie roi Marc d Iseut la Blonde. Ce poèm est au.
jourd'hui perdu et on ignore s'il avait retracé tout au bng les aventures des amants de Cornouaille ou traité seulement quelque épisode de leur légende; quoi qu'il en soit, ce fut son premier emprunt à la II matière de Bretagne )) et une orientation toute nouvelle de son génie. Désormais iJ avait trouvé sa voie; exception faite du roman de Guillaume d'Angleterre, qu'on lui a attribué sans raisons décisives et dont Ie thème central a été emprunté à la légende de saint Eustache, exception faite aussi de certains épisodes de Cligès, venus de la tradition gréco-Iatine, tout Ie reste de son æuvre ne comprend que des romans (( bretons )) : Erec, Lance/ot, Yvain, Perceval.
C'est une question de savoir ce que représentait au juste I'initiative de Chrétien et ce qu'était la I( matière de Bretagne)) lorsqu'il commença à s'y appliquer. Or ce problème n'est pas autre chose que celui de I'origine des I( romans bretons )), problème important, complexe, et qui a reçu des solutions diverses.
La plus naturelle consiste à considérer les romans bretons composés en France comme des dérivés de modèles celtiques : cette solution a longtemps prévalu. Mais, pour raisonnable qu'elle paraisse, elle ne rencontre pas dans les faits la conlirmation nécessaire : les littératures celtiques (galloise et irlandaise) ne fournissent aucun de ces prétendus modèles qui auraient servi aux romanciers français. S'iJ est certain qu'il existe une relation de parenté entre les romans de Chrétien de Troyes et ces contes gallois qu'on appelle des mabinogion, entre Erec et Gemint, entre Yvain et Owen, entre Perceval et Peredur, il est aujourd'hui avéré que les imitations ne sont pas du côté français, mais du côté gallois, et que les mabinogion, Gemint, Owen, Peredur, ne sont que des refaçons et des malfaçons des romans de Chrétien, d'Erec, d'Yvain, de Perceval. On peut donc imaginer à son aise I'existence de p:>èmes celtiques qui auraient été la source des romans français; mais Ie fait est que nous ne connaissons absolument rien de ces poèmes hypothétiques, que rien n'en subsiste et que nul auteur n'en fait mention: en sorte qu'on se demande s'il en a jamais existé un seul.
Au moment OÙ Chrétien de T royes composait Ie premier de; ses romans arturiens, que trouvait-il donc devant lui A-t-il eu, dans ce genre, des prédécesseurs? I I en a eu au moins un et nous Ie nommerons. Mais ce n'était pas un romancier : iI est impossible, avant que paraisse cet auteur, de citer aucun roman arturien, ou celtique, ou français. Sans doute certains indices ont-ils pu faire croire qu'iJ a existé avant lui de tels romans, aujourd'hui perdus. Le poème d' Erec est ordinairel1)ent daté de I' année 1168 environ: pour preuve que I'épopée arturienne s'était, dès avant cette date, largement répandue, on a pu alléguer que des personnages de ce cycle ont été représentés sur Ie portail Nord de la cathédrale de Modène (Ider, Guenloie, Mardoc, Caradoc, Ie sénéchal Kai). On a pu aussi alléguer que certains noms du cycle arturien ont été portés de très bonne heure en Italie par diverses personnes sous l'influence manifeste d'une mode littéraire et par I'eflet d'un parrainage qui, en tout temps, a été Ie privilège des héros de romans en vogue aussi bien que celui des hommes illustres. Mais ni I'un ni I'autre de ces deux arguments ne force la conviction. La date OÙ ont été exécutées les ligures de la cathédrale de Modène est mal dé/inie et si certains archéo\ogues la reculent jusqu'à I'année 1130, iI est inliniment plus probable qu'il faut l'avancer jusqu'à I'année 1180. Quant aux noms de personnes, s'il est bien vrai qu'avant I'année 1175 on rencontre des Artus et des Galvanus, iJ n'est J:as du tout assuré quil faille y reconnaître une infIuence de la
UN CHEVALIER. - Bronze; art français du Xlll e siècle, (Musée National de Florence),
l L Alina."i.