‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 260 sur 402 · LE SEIZI Ei\1 E SI ECLE · texte numérisé non relu

LE SEIZI Ei\1 E SI ECLE

liberté de conscience. Lié avec des protestants quïl estime, il n'a nulle violence à se faire pour juger la Réforme avec équité. Droiture, intégrité, exactitude scrupuleuse, faculté de comprendre les événements et de les apprécier avec intelligence, tels sont bien ses mérites principaux. Le malheur est qu'ébloui par ses grands modèles, Tite-Live et Tacite, de Thou écrivit en leur langue et leur emprunta les ornements de son style. 11 estimait sans doute avec I\Iontaigne que les transformations de la langue française étaient trop rapides pour qu'on lui confiât une æuvre destinée à durer. Son calcul s'est trouvé faux : Ie latin a pu favoriser d'abord Ie succès de son H istoire à I' étranger, mais iI a détourné d'dle la postérité, Les modèles latins ont pesé lourdement sur les historiens de ce temps, même sur ceux qui ont écrit en français, comme du Haillan. Du Haillan a Ie mérite (qui manque si fort à Hotman) de tenir son ouvrage à l'écart des passions du jour, Mais il inaugure chez nous, et pour deux siècles, la tradition de l'histoire à la romaine, engoncée dans sa dignité, empesée de rhétorique, encombrée de discours fictifs, de débats inventés, et de lieux communs de haute politique. De plus, à la manière de ses modèles italiens, du Haillan réduit l'histoire du royaume à n'être guère que I'histoire du roi et de la cour. Trop d'historiens du XVIlC et du XVIIIC siècle I'imiteront.

Les guerres de religion ont fait surgir, en somme, quelques personnalités vigoureuses. Mais la discipline d'art que la Renaissance s'eflorçait d'imposer à la France s'est relâchée, Voilà pourquoi sans doute nous avons enregistré si peu de réussites complètes, Avec Montaigne nous allons trouver I'équilibre : une matière bien vivante, la disci pline de la sagesse antique et Ie recueillement nécessaire à I' élaboration de I'æuvre d'art.

LE SIÈGE DE SIENNE, que Blaise de Monluc, gouvcrneUl de la ville, défendit contre les Impériaux. (D'après une gravUle de Galle.)

cise, la polit, II cherche plus à fond dans sa mémoire pour y retrouver Ie souvenir de plus anciennes périodes de sa vie. II refond ses harangues, il multiplie ses conseils aux jeunes capitaines; il confronte sa narration aux narrations de Paul Jove, de du Bellay, de Paradin, de Rabutin, non pas pour substituer leur témoignage au sien, mais pour retrouver, grâce à eux, des noms ou des dates, et surtout pour tâcher de leur ravir quelque chose de leur art, Ie secret des exordes, des partitions, des transitions. II vivra ainsi en compagnie de son livre, qu'il retouche sans cesse et que, sans doute, iI fait aussi retoucher, pource qui est de sa forme, par de plus habiles que lui, Ambitieux, indiflérent au rôle qu'il joue, pourvu qu'il joue un rôle, souple au besoin devant les grands, cupide et avare (au moins dans sa vieillesse), point très délicat en matière d'argent, maintes fois compromis en d'assez louches aventures, Monluc sait habilement masquer ses tares. Malgré ces réticences, que dissimule une fausse naïveté, son personnage apparaÎt dans ses Commentaires plein de vie et, somme toute, de vérité, II devait être tel qu'il s'est peint, admirable de sangfroid et de bravoure dans Ie péril, prompt à la décision, cruel avec sérénité parce qu'il s'est laissé emporter au branle de la férocité ambiante, toujours résolu, toujours trépignant. Au demeurant, point du tout fanatique, à peine dévot, hésitant même à certaines heures entre les catholiques et les protestants, il agit surtout par besoin d'agir : beau type de ces individualités fortes et encore indomptées que Ie prétexte de la religion avait déchaÎnées.

La forme est appropriée à celie matière tumultueuse. Les revisions successives n'ont chassé de son livre qu'une petite part des impropriétés, des gaucheries, des tours embarrassés. En dépit des coups de lime, la phrase est restée âpre et rugueuse. Mais ce style spontané a comme une saveur de fruit sauvage. Le portrait de Monluc peint par lui-même, et un tableau fortement coloré de son époque, voilà donc surtout ce que nous cherchons dans les Commentaires. On y rencontre aussi, malgré des erreurs de chronologie, une quantité d'informations et d'éclaircissements, surtout dans les récits de batailles, dont maints épisodes, sans ce livre, eussent été perdus pour I'histoire. II ne faut pas toutefois demander à l\1onluc de dominer I'ensemble des événements et de les débrouiller. II est un auteur de mémoires, non pas un historien.

Les qualités de I'historien, c'est chez Jacques-Auguste de Thou qu'on les trouve, Magistrat, it l>orte dans I'examen des événements publics de son temps les habitudes d'enquête minutieuses qu'il a contractées au Parlement. Ardemment gallican, iltient pour la

VI. - Ouvrages consacrés à la technique des métiers et des arts

:: La France compte au XVI' siècle plusieurs excellents écrivains qui se sont appliqués à décrire des sciences, des arts, des métiers.

La vie d'Ambroise Paré (/5/7-/590) fut consacrée tout entière au perfectionnement des principes, des méthodes, des instruments de la chirurgie; son æuVre, qui commence en /545 par une Méthode de traiter les plaies laites par harquebuttes, enregistre les résultats successifs de son admirable effort. Edition moderne procurée par ].-F, Malgaigne, /840. Voir .\1 axence Broussais, Ambroise Paré, sa vie, son æuvre, /900.

Olivier de Serres, seigneur de Pradel (/539-/6/9), a médité pendant Irente ans son Théâtre d'agricuhure et ménage des champs, qu'il pub/ia en /600 : i/ y représente II tout ce qui est requis et nécessaire pour bien conduire une maison rustique fl.

Voir Henri Vaschalde, Olivier de Serres, sa vie et ses travaux, /886.

Bernard Palissy, Ie plus original peutêtre de ces écrivains, naquit vers /'an /5/0, dans /'Agenais à ce qu'on croit; la Saintonge fut sa patrie d'adoption. II fut d'abord vitrier: I( Les vitriers, écrira-t-i/ plus tard, avaient grande vogue, à cause qu'i/s faisoyent des fìgures es vitraux des temples. )) II parcourt la France, change de métier, se fait arpenteur : on dirait qu'i/ attend avec impatience /'heure où une vocation irrésistible va décider de toute sa vie. Elle se révèle: (I II me fut monstré une coupe de terre, tournée et esmaillée, d'une te//e beauté que fen tray en dispute aVec ma propre pensée...)1 II cherche passionnément, dès lors, (( /'invention de faire des émaux )). Ses traVaux sont d'ailleurs troublés par les I( misères du temps)) : il prend parti pour la Réforme, n'évite pas la prison et risque la mort; la paix d'Amboise (/563) lui assure

H'7 1 MRE IA CQ.YES-AVGVSTF 0 E THüV, Chcuaiicr, B:uon de Melby, feigncur dO Aimcry & d ViIIebon, Conle.ller du Ro}" en les ConCeils d'EI1::u & Pnué,& Prdìjem de la Calif dc Parlcmcl1t cit:

Paris,

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ARMES DE JACQUES-AUGUSTE DE THOU, ornant I'édition de 1604 des dix-huit premiers livres de son Hisloire.

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Sa manière révèle une personnalité puissante et complexe. II donne volontiers à son style I'allure d'un raisonnement tout logique. Qu'ils sont à plaindre, ces mortels abusés par la cupidité, qui cherchent vainement Ie secret de fabriquer de I'or! II importe de les détromper. D'où une démonstration ten ace : (( Ami lecteur, Ie grand nombre de mes jours et la diversité des hommes m'ont fait connaÎtre les diverses affections et opinions indicibles qui sont en I'univers, entre lesquelles j'ay trouvé I'opinion de la multiplication, génération et augmentation des métaux plus invétérée en la cervelle de plusieurs hommes que nulle des autres opinions. II Pour la combattre, cette opinion invétérée, il faut beaucoup de fermeté, beaucoup de patience, Deux interlocuteurs sont en présence; I'un, qui s'appelle Théorique, énonce une erreur; I'autre, qui s'appelle Pratique, examine cette erreur, et la confond : Pratique ramène Théorique vers la vérité.

Or cette démonstration s' anime : on y sent passer, par moments, un souffle de poésie. Bernard Palissy a Ie sentiment de la nature, et il I'exprime avec délicatesse. A force d'avoir observé la terre et les eaux, il est devenu I'ami des choses : il sait tout ce qu'un jardin contient de vie. Mais surtout, on devine sous sa dialectique une rare puissance d'émotion.

Qu'il se défende lui-même, qu'il attaque les maîtres d'erreur, qu'il laisse transpercer son amour de rhumanité : et sous l'artiste, sous (I l'inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Reine Mère )), on trouve I'homme; I'homme aux passions frémissantes, au grand cæur. (I Je ne vis jamais homme si opiniâtre que toi, dit Théorique; car depuis que tu as quel.:jue chose en tête, it est impossible de te faire croire Ie contraire! )) Opiniâtre, sans doute : mais sensible, au moins autant.

Voilà pourquoi ses traités aux amples titres contiennent encore plus qu'ils ne promettent, lIs montrent Ie dessein continu d'embellir ce monde où nous vivons, de révéler aux hommes de bonne volonté les ecrets très simples qui peuvent rendre rexistence plus douce et plus facile. lis révèlent un âpre désir de comprendre la nature et de dévoiler ses mystères. lIs proposent une méthode : pour arriver à saisir la vérité dans la mesure où elle nous est accessible (car il faut faire sa part à I'inconnaissable), nous devons nous tenir à égale distance de rempirisme et des systèmes d'idées fausses, T ous ont besoin d' une philosophie, même les humbles paysans penchés vers Ie sol : mais ne prenons point pour des philosophes ceux qui cherchent à lire dans les astres les lois de la destinée, ou autres rêveurs absurdes. La raison, comme principe, et I expélienee, comme contrôle : telle est la méthode que Bernard Palissy

DES JARDINACES, pour avoir des herbages et fruits potagers, des herbes et Heurs odorantes, - Gravure mise en tête du livre VI du Théâtre d'agricu/ture et ménage des champs d'Olivier de Serres, édition de 1646.

enfìn une tranquillité relative. Ce grand artiste est aussi un savant ingénieux; il in vente les conférences publiques, où il communique à des audileurs empressés ce qu'il sait des (( fonlaines, métaux et autres natures)) (1575 et 1576).

Physicien, chimiste, géologue, il se révèle comme un des maîtres de la science expérimentale. II meurl à la Bastille, où il est enfermé pour cause de religion, à l'âge de qualrevingts ans.

Ses <Euvres ont élé éditées par Faujas de Saint-Fond, en 1777; par Cap, en 1844; par Analole France, en 1880; par Benjamin Fillon, aVec une subslantielle élude de Louis Audiat, en 1888, Voir Ernest Dupuy, Bernard Palissy, 1894; 2 e édilion, 1902.

DANS sa Recepte vérilable par laquelle lous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier el augmenter leurs lrésors (1563), Bernard Palissy donne (( Ie secret et enseignement des fumiers )); il y joint (( Ie dessein d'un jardin autant délectable et d' utile invention qu'il en fut oncques vu )); et par surcroÎt, (( Ie dessein et ordonnance d'une vi lie de forteresse la plus imprenable qu 'homme ouït parler )). - Dans ses Discours admirables de la nalure des eaux et des fonlaines (1580), il parle non seulement des fontaines et des eaux, mais des métaux, des sels et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux, de la marne".

Quels rapports de tels traités peuvent-ils avoir avec la littérature? On aurait tort, pourtant, de les reléguer parmi ces æuvres que les progrès des sciences ;.aturelles ont rendues caduques, et qui n'offrent plus qu'un intérêt de curiosité. Qu'il s'agisse d'un chirurgien, d'un agriculteur ou d'un potier, les écrivains que nous groupons ici ont donné en leur temps, aux contemplateurs des idées pures, une indispensable leçon, et qui dure. lIs luttent contre I'abstraction envahissante: ils ramènent aux réalités pittoresques: ils font jaillir, dans Ie grand jardin des leltres, une source inépuisable de mots précis, colorés, savoureux. lIs ont la chnge de rappeler que Ie secret de I'art est de désigner les choses par leur nom. Ambroise Paré décrit une plaie, ou expose l'ingénieux mécanisme d'un instrument de chirurgie par lui nouvellement inventé : point ne serait besoin de figures pour illustrer son texte : son vocabulaire parle aux yeux, O,ivier de Serres énumère patiemment, minutieusement, tous les travaux qu'exige la terre pour rendre en moissons les semences qu 'on lui a confiées : c'est tout profit pour la palette française, qui ne pèche point, d'ordinaire, par un excès de couleurs, et qui a besoin d'être souvent enrichie, De même pour Bernard Palissy : il est resté comme Ie type de ces bons ouvriers qui travaillent en marge de notre liuérature. Son exemple suffirait à inspirer I'horreur du style prétendu noble, et Ie goût du style vrai, Rien qu'à Ie voir distinguer les qualités diverses de cette terre qu'il façonne avec amour, déterminer les nuances, rendre sensi lps les caractères spécifiques de la matière, on ne peut s'empécher d admirer un vocabulaire si sincère et i précis. II évite même I'excès des appellations techniques défaut fréquent chez les profanes, qui se servent d'elles comme d'une parure d'emprunt : it dit tout ce qu'il faut dire, rien de plus.

AMBROISE PARÉ. a T es yeux se pailronl bien (/ecleur) de celie image. - Mais si Ion bon espril a que'que af!ect"on - De voir la chirurgie en sa perfecfon, - Les éc':'s de Paré monlrenl l"arl et l"usage.)) (Les (Euvres de M. Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du roi, 1575.)

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.. 'Þ, CI. Glraudon.

FAIEr-CE DE BERr-ARD PALISSY. - Grand pial ruslique (musée du Louvre).

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