LE TOMBEAU DE CÆCILIA METELLA
VI. - Sincérité de la peinture du moi Le Journal de voyage <i:ß A partir de 1580, nous connaissons plus en détailla vie de Montaigne, Après la publication des deux premiers livres des Essais, il quitte son château, Ie 22 juin : il entreprend un grand vo:yage, à la fois pour soigner sa maladie en diverses villes d'eaux, et pour Ie plaisir, Au mois deseptembre 1580, il est à Plombières; en Suisse, il visite Bâ/e; en Allemagne, il prend les eaux de Bade; il traverse Lindau, Augsbourg, d, par Munich et Ie Tyrol, gagne I'ltalie. II fait deux séjours à Rome, fun du 30 novembre 1580 au 19 avril 1581, Tauire pendant la première moitié d' octobre 1581 :
entre temps, il visite la T oscane et fait deux cures aux bains della Villa. II rentre en son château Ie 30 novembre, Son Journal de voyage a été édité pour la première fois en 1774; voir les éditions d'Alessandro d'Ancona (/889) et de Louis Lautre:y (/906; 2" éd" 1909).
LE FORUM. - Gravures extraites de la Rome antique et moderne de Franzini, 1599.
LE Journal de voyage de Montaigne n'est pas une æuvre littéraire. II était si peu destiné au public qu'un secrétaire en a rédigé une partie, et qu'une autre partie est écrite en italien, à titre d'exercice. Nous devons nous en féliciter, puisqu'il nous permet de saisir 1\10ntaigne sans apprêt, et de Ie contrôler pour ainsi dire par lui-même. Dans Ie chapitre De la vanité (Essais, II I. IX), OÙ s'enregistre une partie de ses expériences de cette époque, il nous a fait
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de ses voyages une peinture un peu bien avantageuse: ne se AaUait-il point? Or voici Ie même Montaigne irrécusable dans Ie Journal: même humeur vagabonde qui Ie détourne de son chemin chaque fois qu'un spectacle imprévu Ie sollicite; même souplesse à se plier aux usages des pays qu'il traverse; même insouciance joviale; même facuhé de jouir de tout ce qui se présente, II souffre ; sa douloureuse II colique)), qui Ie tenaille. ne I"arrête pas, tant sa curiosité Ie porte en avant; un jour de crise, il fait d' une traite dix heures de cheval. Les Essais nous vantent sa patience à supporter la douleur; même patience dans Ie Journal. Même sagesse en face de la mort; et jusque sous ses menaces, même allégresse raisonnée, qui I'invite à cueillir Ie plaisir des heures qui passent. Même lìdélité au souvenir de la Boétie, dont Ie regret ne cesse pas de Ie poindre après dix-sept ans écoulés. L'activité spontanée de son esprit s'exerce devant nous, sous nos yeux, Quand nous voyons Ie Journal rempli d'observations sur les peuples quïl a visités, nous ne nous étonnons pas que Montaigne se soit donné pour tâche d'étudier I'homme à travers tous les siècles de I'histoire, sous tous les c1imats, dans tous les témoignages rapportés par les livres. Quand nous constatons avec quel soin minutieux il analyse son mal, en note les phases, en décrit les symptômes, nous comprenons comment il a pris son moi pour centre de son æuvre. Concédons-Iui, dans les Essais, une pointe de vanité quand iI parle de sa famille, quelque affectation à se plaindre de son défaut de mémoire : la sincérité de I'æuvre n'en reste pas moins hors de doute, car Ie Journal nous montre la même avidité de connaître I'homme, la même curiosité inlassable et pour ainsi dire instinctive; iI prouve que les Essais ont capté à leur pront Ie cours habituel de la pensée de Montaigne.
Ajoutons que, pour ne pas viser à I'effet liUéraire, ces impressions de voyage n'en présentent pas moins de fort belles pages. On voit ici s'éveiller, timidement encore, Ie sens du piUoresque; Ie Journal contient en germe plus d'un développement qui fera fortune, et que reprendront les pèlerins dltalie, au cours des siècles à venir : sur les ruines; sur Ie grouillement du peuple dans les rues de Rome; sur la visite au pape. II faut voir I'émotion de Montaigne lorsque, tout occupé de la Rome antique et dépassant bientôt Ie gUide qui Ie mène, il se rend compte que Ie Temps a dénguré I'aspect de la Ville f:.ternelle.
(I II disoit (Montaigne dans Ie Journal parle à la troisième personne quand il se met en scène) qu'on ne voyoit rien de Rome que Ie ciel sous lequel e1le avoit esté assise, et Ie plant de son gîte; que cete science qu'il en avoit estoit une science abstraite et contemplative, de laquelle iI n'y avoit rien qui tombât sous les sens; que ceus qui disoient qu'on y \'oyoit au moins les ruines de Rome, en disoient trop; car les ruines d'une si