VIII. - Le sage et la morale individuelle
Tandis que s'achevait la magistrature de Montaigne, la guerre civile sévissait dans Ie Périgord avec une violence accrue. Les (( picoreurs )), plus dangereux que les ennemis même, ravageaient Ie pays, détruisant les récoltes, Puis la peste, qu'il avait cru fuir, vint Ie trouver jusque chez lui, \I dut laisser ses terres à la merci des pillards, partir avec sa famille éperdue, mener pendant six mois une vie errante, changeant de logis à chaque alerte. CeUe dure expérience ne devait pas être sans action sur sa pensée.
Quand vinrent ces périls, Montaigne eut la satisfaction de constater, en essayant sa philosophie, qu'il faisait bonne figure à I'adversité. Seulement, il dut constater aussi Ie renversement qui s'était opéré dans sa pensée depuis 1572, La nature humaine, telle qu'il la surprenait en lui, ne tirait aucun fruit des arrogantes règles des stoïciens, Et puis, il voyait les paysans mourir en foule sous ses yeux : certes, les pauvres gens ne s'étaient pas préparés par ceUe méditation de tous les instants, qu'il considérait jadis comme nécessaire; et pourtant, ils mouraient sans terreur, simplement; el même ils creusaient parfo;s à I'avance la terre où ils allaient reposer. Quel philosophe n'eût envié leur calme? CeUe nonchalance du vulgaire, qu'il qualifiait jadis de (( brutale stupidité )), était en réalité la sagesse même, \I faut donc changer de méthode; et au lieu de se préparer à la mort en la considérant sans cesse, détoumer d'elle sa pensée, (( se divertir)). Penser constamment à la mort, c'est constamment en mesurer l'atrocité, c'est augmenter la crainte qu'elle inspire: si bien que, Ie demier jour venu, celui qui s'est préparé à mourir devra faire face non seulement à la mort, mais à sa propre prépar"tion. Imitons bien plutôt Ie<> paysans, qui ne songent pas à la mort, De même, chassons la douleur, non pas en la bravant, mais en (( divertissant I) notre pensée; el pour les passions, au lieu de les vouloir dominer, fuyons-Ies : il est plus sûr d'en éviter (lies avenues I), La vertu lui paraissait consister, jadis, dans un effort de la raison et de la volonté pour corriger la nature; elle supposait un obstacle dont il fallait triompher, et elle grandissait avec l'obstacle, Elle lui paraît consister, aujourd'hui, dans Ie déploiement d'une force naturelle : ses caractères sont I'aisance et Ie plaisir': eile est, en effet, la (( mère nourrice des plaisirs humains II. Ceux qui la conçoivent autrement ont tort. C'est (( pour n'avoir hanté ceUe verlu supreme, belle, triumphante, amoureuse, delicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et àe cor.-
trainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes, qu'ils sont allez, selon leur foiblesse, faindre celie solie image, triste, qu relleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher à l'escart, em my des ronces, fantosme à estonner les gens..... )) Peu s'en faut que I\lontaigne - comme il a changé! - ne critique les grands exemples de vertu légués par I'Antiquité, la mère de Pausanias dénonçant son nls, ou Posthumius condamnant Ie sien, Les voluptés corporelles sont suspectes à la philosophie : mais elles nous sont données par la nature comme celles de l'esprit, et on suitla vertu quand on sait en jouir pleinemenl. (( j'accepte ce que Nature a fait pour moi, et m'en agrée, et I'en remercie..... II Et l\Iontaigne efface la phrase OÙ iI recommandait de (( n'avoir pas trop de commerce avec Ie corps)); à la fois contre Zénon, qui ne considérait que l'âme, et contre Aristippe, qui ne considérait que Ie corps, iI proclame leur union intime et demande leur collaboration fraternelle : I'âme se mêlant aux plaisirs du corps, au lieu de (( les laisser friponner aux sens )), les savourant et leur imposant du reste la modération, faute de laquelle ils deviendraient douloureux, La perfection d' une vertu ainsi comprise est l'épanouissement harmonieux de toutes les facultés de I'être. L'idéal ne (( consiste pas à aller haut, mais ordonnément )), à (( vivre à propos II, à (( conduire I'humaine vie conformément à I'humaine condition II. On ne reconnaît pâS Ie sage à "quelques actions d'éclat, mais à sa constante et parfaite adaptation aux circonstances les plus diverses, Les plus belles âmes sont les plus variées et les plus sou pies, les (( âmes à divers estages II, dont la supériorité se manifeste jusque dans les circonstances les plus familières, Sauf exception, Ie modèle n'est plus Caton, (( toujours monté sur ses grands chevaux II, mais E:.paminondas, qui sans effort, et tout en se mêlant aux danses des garçons de sa vi lie quand l'occasion s'en présentait, pratiquait les plus admirabies vert us du soldat, du citoyen, de I'homme privé, Ou, mieux encore, Ie modèle est Socrate, dont la vie semble nous révéler toules les ressources de I'homme.
Dans la nature, donc, se trouvent à la fois Ie bonheur et la vertu, Le devoir est de travailler sans cesse à ce qu'aucune parcelle du champ qui nous a été conné ne reste infructueuse. Ne no us laissons pas distraire de celie besogne par les théories chimériques et les (e humeurs venteuses II des philosophes, ni par les occupations vaines de la plupart des hommes, ni par les tentations de la gloire. (( C'est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoir jouir loyalement de son être, II Pour avoir fait l'apologie des voluptés, Montaigne s'est vu ranger panni Ies disciples d'E:.picure. Mais à tort; car s'il doit beaucoup aux épicuriens, il continue, suivant son habitude, à emprunter à toules les sectes, même aux stoïciens; et il De fait qu'essayer les idées anciennes, sa pierre de touche étant toujours son expérience personnelle. Sa morale est I'expression de celie personnalité même; et il a pu justement écrire que, si les Anciens les lui ont mises en mains, ses idées demeurent toules siennes. L'idéal qu'il nous propose. n'est pas d' une grande élévation; sa morale vaut moins par la doctrine que par la méthode; avouons même que celie méthode serait impropre à dompter des passions violentes, ou à corriger des vices rebelles. Mais elle peut sufnre aux âmes bien nées. Elle se recommande par la sincérité absolue du sujet envers lui-même, Voir parfaitement clair en soi, sans illusions, sans complaisances, comme Montaigne nous enseigne à Ie faire par son exemple, c'est déjà puriner son âme, Elle se recommande encore par Ie constant appel à la conscience, sans I'intervention d' une autorité étrangère. Montaigne, en effet, a su dégager ce fait de conscience: (( j'ai mes lois et ma cour pour juger de moi )), dit-il ;et sans se préoccuper d'hypothèses métaphysiques au sujet de l'impératif qu'il afnrme ainsi, il constate l'efncacité de ses sanctions : Ie remords ou la satisfaction du devoir accompli. II réussira si bien à constituer la morale en discipline indépendante, reposant sur la seule nature humaine, que pour son fervent disciple Charron, qui d'avocat se nt prêtre, on doit être homme de bien non parcequ'on est chrétien, mais parce que telle est la volonté de la nature et de la raison,