‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 279 sur 402 · MONTAIGNE - 2IT · texte numérisé non relu

MONTAIGNE - 2IT

stmite, et qui demande Ie plein rendement de tout I'être. Et décrivant cet honnête homme qu'iI trouve en lui-même, iI contribue du même coup à déterminer Ie type et à Ie propager.

L'essai De rart de conférer (Essais, III, VIII) nous fait part des observations que son expérience lui a suggérées : son expérience italienne, d'abord. II avait été frappé, en effet, du grand nombre d'académies et de salons qu'iI avait vus au cours de son voyage, II expliquait par leur fréquentation la vivacité des esprits au delà des Alpes, La vie de société y avait ses théoriciens. Montaigne les a pratiqués, et surtout I'auteur illustre du Courtisan, ce Castiglione qui a eu la gloire de présenter à I'humanité un modèle supérieur qu'elle s'est appliquée à suivre. Au temps de son voyage, nous Ie voyons lire la Civil Conversazion, de Guazzo, autre code du bon usage, II possédait dans sa librairie Ie Recueil de jeux de société de Ringhieri : chez lui, on jouait quelquefois à des jeux d'espril. II ajoute à ces livres, comme toujours, I'expérience du monde. De là viennent les maximes de I'Art de conférer : la conversation est (( Ie plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit II. II en trouve (( I' usage plus doulx que d'aucune aultre action de nostre vie )1; au point que, s'il fallait choisir, iI préférerait la cécité à la surdité. II dégage déjà plusieurs des règles de la conversation polie sur lesquelles insisteront les moralistes du siècle prochain. S'il accueille toutes les idées, même contradictoires, et ne se formalise de rien, c'est par civilité autant que par souplesse d'esprit. II veut qu'on s'allache non pas à briller, mais à laisser briller I'adversaire; sa grande haine est celie du pédantisme. Voyez en quels termes amusants il a décrit les défauts des causeurs malhabiles : (( L'un va en orient, I'autre en occident; ils perdent Ie principal et I'escartent dans la presse des incidents; au bout d'une heure de tempeste ils ne sçavent ce qu'ils cerchent; I' un est bas, I'autre haut, I'autre costié; qui se prend à un mot et une similitude; qui ne sent plus ce qu'on luy oppose, tant iI est engagé en sa course, et pense à se suyvre, non pas à vous; qui, se trouvant foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle dès I'entrée et confond Ie propos, ou, sur I'effort du debat, se mutine à se taire tout plat, par une ignorance despite, affectant un orgueilleux mespris ou une sollem nt modeste fuyte de contention, Pourveu que celluy cy frappe, iI ne luy chaut combien iI se descouvre; r autre compte ses mots et les poise pour raisons; celuy-Ià n'y emploie que I'advantage de sa voix et de ses poulmons: en voylà un qui conclud contre soy-mesme... II Inversement, il a tracé dans I'essai De trois commerces (Essa;s, III, III) Ie portrait de (( I'habile et honnête homme II et de (( I'honnête femme)) dont iI recherche la compagnie. La lecture elle-même n'est en quelque manière qu'une prolongation de la causerie, I1lui demande avant tout du plaisir, et de lui révéler des âmes plutôt que de I'abreuver de science. Ses jugements lilléraires, qui ne s'inspirent que de son goût, inaugurent en France la critique impressionniste et mondaine par opposition à la critique dogmatique. II a eu des lumières sur toutes choses. II serait long de suivre dans Ie détail les richesses ondoyantes de sa féconde pensée. Au moins faut-illìxer quelques-uns de ses (( dicts )) les plus notables; et d'abord ses idées sur la pédagogie, par laquelle iI voulait préparer une génération d'hommes tels qu'il les souhaitait. Son Institution des enfants (Essais, I. xxv), adressée à Diane de Foix, comtesse de Gurson, pour I'aider à diriger l'éducation de son nls, offre ceci de particulier qu'elle est expressément destinée à la noblesse. Celle-ci, d'après des témoignages contemporains unanimes, restait fort ignorante : comme les programmes des collèges n'étaient, à aucun degré, appropriés à ses besoins, elle n 'en rapportait que la haine des livres. Le problème est d'instituer pour les jeunes nobles une éducation qui fasse d'eux des hommes de bonne compagnie, - car Montaigne pense que (( dans une monarchie tout gentilhomme doit estre dressé au port d'un courtisan II. Point de sciences; ils n'en ont que faire dans la vie, et Montaigne Ie sait, qui n'en a (( gousté que la crouste première II, Grammaire, rhétorique, dialectique, sont pour les pédants, Au lieu de charger leur mémoire, formons leur jugement : Montaigne est ner de son jugement, et n'a pas de mémoire : comme lui, les jeunes gens préféreront (( une tête bien faite II à (( une tête bien pleine )). Seule importe la science des mæurs, qui règle notre vie, On ne l'enseignera pas aux enfants par des formules retenues à force d'application, et par cæur : iI faut, tout au contraire, les inviter à réAéchir sur des problèmes moraux, leur proposer diverses opinions à choisir; et s'ils ne peuvent choisir, ils s'en tiendront au doute, Pour pratiquer une telle méthode, qui n'est pas I'affaire des collèges, il faut un précepteur particulier. Mais Ie plus nécessaire est la pratique de la vie. Tout y sert de livre: (( la malice d'un page, la sollise d'un valet, un propos de table II, ce sont autant de nouvelles matières à exercer Ie jugement. L'école n'est autre que Ie commerce des hommes sous toutes ses formes: conversation, voyages, lectures (( des histoires II, qui nous permellent de lier commerce avec tous les sages du présent

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