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TOUR DE MONTAIGNE. - C'est dans celie tour que Montaigne avait établi sa a librairie )) : c'est là quïl composa ses Essais.
et du passé. La culture physique, si utile au gentilhomme, n'est naturellement pas oubliée, Elle rendra Ie jeune noble (( commode à toutes les compagnies II ; elle lui donnera un corps vigoureux, capable d'exercer toutes les activités humaines - toutes, sans exception. Car, de même que Socrate est Ie modèle du sage, Ie modèle de l'honnête homme est Alcibiade, qui était Ie premier partout, à Sparte par son austérité, en Perse par son faste et son goût des plaisirs. On reconnaît daTlS cet idéal d'éducation la pratique de Montaigne lui-même : sa pédagogie est encore son portrait, qu'il accommode à l'usage des générations futures. II faut y voir aussi une réaction vigoureuse contre l'enseignement de la Renaissance, lourd d'érudition, chargé de pédantisme : Montaigne est sur plusieurs points d'accord avec Rabelais, qu'il goûtait fort, et avec divers auteurs italiens, qui avaient exprimé avant lui les mêmes idées. Mais tandis qu'il retrace sa propre image, et qu'i1 obéit à des préoccupations contemporaines, il émet aussi des vérités qui dépassent sa personne et son temps, et donnent une valeur éternelle à son Institution des enfants. (( Une tête bien faite, plutõt qu'une tête bien pleine II : ne serait-ce pas la devise de toute saine pédagogie
Voyons encore quelques opinions de cesage, affranchi des préjugés par son culte de l'expérience et sa sou mission au fait, Autour de lui est engagée la gran de querelle du machiavélisme; on reproche comP'lunément à l'auteur du Prince d'avoir traité la politique en pur réaliste d'avoir recherché les moyens qui conduisent au succès sans tenir compte de la morale. Montaigne prend l'aUitude contraire, estimant que Machiavel ne s'est pas montré suflìsamment positif. Car enlìn, il a bien vu (et les faits lui donnent tous les jours raison) que Ie vice est nécessaire à l'action politique, et que les princes tirent bon parti de la ruse et du crime; mais il n 'a pas vu que la sincérité, aussi, est une force: elle double Ie crédit par la conlìance qu'elle inspire; un prince qui tromperait toujours lìnirait par n'être cru de personne, Ainsi Montaigne érige la politique en discipline indépendante, com me il avait fait pour la morale; mais dans ceUe discipline, il fait rentrer Ie pouvoir de la vertu.
Les monsues sont pour ses contemporains des manifestations de la volonté divine, qui présagent guerres, pestes et horrilìques Aéaux; lorsqu'ils apparaissent, il est grand temps de détourner par des prières la colère de Dieu. Les Bouaystuau, les T esserand, les Belleforest
compilent tous les exemples qu'ils peuvent recueillir pour illustrer ceUe théorie, Même un Ambroise Paré, qui étend aussi loin que possible Ie champ des I'Xpériences rationnelles, admet que les monstres sont quelquefois les signes de grands malheurs, et il intitule un des chapitres de son Traité des monstres : (( Exemples de rire de Dieu. )) l'vIontaigne, au contraire, n'a jamais rencontré un fait qui justilìe ceUe interprétation. Les monstres s'expliquent par des causes naturelies: et Ie voilà qui formule un postulat d'une singulière hardiesse : (( Rien n'est que selon nature, quel qu'il soil. II Pareillement, Ie fanatisme surexcité par les guerres de religion provoquait en France une recrudescence de procès de sorcellerie. Unmagistrat de Nancy parle de neuf cents condamnations prononcées en Lorraine pour des crimes de ce genre de IS 77 à 1592. Jean Bodin, que 1\10ntaigne estimait pour son jugement, venait de publier sa Démonomanie, copieux ouvrage où il déclarait qu'il n'y avait guère moins d'impiétéà nier l'existence des sorciers qu'à nier l'existence de Dieu : il allait jusqu'à requérir contre les incrédules en la matière les mêmes peines que contre les sorciers eux-mêmes, Montaigne ne se laisse pas intimider; il a vu de prétendus sorciers, il a entendu leurs confessions: nulle part il n'a reconnu Ie doigt de Satan: à ces malheureux, il ordonnerait quelques grains d'ellébore plutõtque Ie bûcher, - Mais ils ont avoué? - Sans doute, II en est aussi qui se sont accusés d'avoir tué des personnes qu'on a retrouvées vivantes par la suite: les faits ont prévalu contre leur propre aveu. La question préalable à laquelle on sou met non seulement les sorciers, mais les prévenus de toute sorte, arrache des aveux aussi bien aux innocents qu'aux coupables, Elle est une épreuve de constance, sans plus. La torture qu'on inAige aux condamnés est également une barbarie inutile. Si on veut obtenir un effet d'intimidation sur la foule, qu'on dépèce Ie cadavre du criminel. comme il a vu qu'on faisait à Rome: cela suflìt bien, Or, question et torture étaient si bien dans les mæurs, que personne n'en discutait fa légitimité : il faudra deux siècles pour en faire disparaÎtre les derniers vestiges. Montaigne compatissait à la douleur d'autrui; la cruauté, bien que Ie plus coutumier des vices de son temps, en était pour lui Ie moins tolérable. Quand il Aétrit la conduite des conquérants espagnols envers les Indiens, il s'élève jusqu'à la grande éloquence. S'i1 a devancé son époque, ce n'est pas seulement par la pénétration de son sens crftique : c'est par la vertu de sa sensibilité; c'est par son cæur.
"oS.-