X. - Montaigne écrivain
Après la publication des deux premiers livres des Essais, très augmentés, et du troisième livre qui vient s 'adjoindre à eux, Montaigne rentre en son château (décembre 1588). Vieillissant, et souvent malade, il fait de sa tour son refuge favori. ]usqu' à sa mort (septembre 1592), il va corrigeant, annotant, amplifìant un exemplaire des Essais dont les marges spacieuses se cOUVrent de son écriture, lliit beaucoup; il lit même des auteurs qui rennuyaient autrefois, comme Platon ou Cicéron : aussi, bien que son dessein reste Ie même, et qu'il continue à se peindre dans ce livre (( consubstantie/ à son auteur et membre de sa vie II, Ie lecteur a que/que/ois fimpression d'une surcharge, due à de trop fréquents emprunts.
Le précieux exemplaire de Bordeaux permet de suiVre I:'! travail du style.
POUVOIR ÉTUDIEH de page en page, à travers Ie manuscrit d'un auteur, Ie travail de perfectionnement qui I'amène à la pleine maÎtrise de sa forme, c'est une rare et belle fortune. Montaigne (n'est-ce pas une condition de rart d'écrire?) n'arrive pas sans travail à donner à son style ceUe facilité indolente qui no us séduit, Î\ous Ie prenons sur Ie fait : il peine à la recherche du terme exact: il fait la chasse aux répétitions et aux négligences; il élague les mots et les propositions parasites, qui alourdissent la phrase et l'embarrassent. L'originalité de son style s'est développée en même temps que I'originalité de sa pensée : cela va presque sans dire. Les chapitres les plus anciens, ceux de 1572, laissaient voir une tension assez laborieuse; on y sentait quelque raic!eur. Le style, qui d'ailleurs ne manquait point de nerf, s'ornait volontiers de traits, de formules, de (( sentences II à la manière de Sénèque : et c'étaient quelquefois des traductions liUérales, II est curieux d'observer qu 'à la même époque, dans ses préfaces aux æuvres de la Boétie, Montaigne s'essayait à la période, non sans gaucherie, non sans em phase. En somme, ni sa personnalité ni son expression liUéraire n'avaient encore leur marque propre.
La peinture du moi lui fournira, en même temps qu'une grande diversité de matières, l'occasion de trouver son accent personnel. Pour l'analyse et pour la conlìdence, iI faut s 'assouplir et se détendre.
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En France, plus de cent éditions attestent cette vitalité. Les contemporains de Montaigne, et la génération qui suivit, admirèrent en lui Ie sage, et lui demandèrent de leur apprendre à bien vivre et à bien mourir, Au XVII C siècle, quand plusieurs raisons risquent d'écarter de lui - sa langue qui vieillit, sa composition trop libre, sa philosophie jugée inquiétante, - Ie (( scrutateur universel de I'homme intérieur II ne peut manquer de séduire encore une société dont toute la littérature a pour objet la connaissance du cæur humain ; aussi Mmc de La Fayette déclare-t-elle qu'elle aimerait à avoir Montaigne pour voisin. Aucune édition de ses æuvres complètes ne paraÎt entre 1669 et 1724; it estmis à I1ndex en 1676: mais il est recueilli, pour ainsi dire, par les li rtins, adopté par I'opposition, qui Ie lègue au xvm P siècle : alors il apparaÎt, dans sa gloire retrouvée, comme I'adversaire du dogmatisme, On oublie que sa critique a fini par aboutir au conservatism on néglige la conclusion, on retient les prémisses. Depuis Ie XIXC siècle, il semble que radmiration des lecteurs aille de plus en plus à I'artiste.
Un critique anglais a pu dire que, de tous nos écrivains, Montaigne est celui qui a eu Ie plus d'inAuence en Angleterre. Deux traductions célèbres, celie de Florio et celie de Cotton, ont dès Ie XVll e siède vulgarisé les Essais de I'autre côté du détroit. C'est Ie moment de I'admir ble essor du drame, et iI arrive que Webster, que Marston puisent dans I'amas des expériences morales accumulées par lui : c'est un honneur pour Montaigne que Shakespeare rait pratiqué, I'ait cité. Des moralistes comme Burton, DñiiññiÕnd, Browne, séduits par Ie caractère pratique des Essais, s'en nourrissent pour leur propre édification, Un peu plus tard, les déistes, qui cherchent des auxiliaires dans leur besogne de démolition des préjugés et des dogmes, Ie { rencontrent juste à point. Curieuse fortune des æuvres littéraires! On dirait que Montaigne, pendant la période où il est moins goûté chez nous, s'exile en Angleterre; les Essais nous reviennent dans la belle édition de Coste, publiée à Londres par un réfugié protestant, avec les souscriptions des grands personnages du royaume; Blount et Bolingbroke enseignent à nos philosophes Ie parti qu'ils peuvent tirer de ce livre inépuisable. II n'a plus cessé d'être lu outre-Manche; en même temps que son sens des réalités morales, en même temps que ses tendances empiriques, qui devaient plaire dans la patrie des Bacon, des Locke, des Read, une des raisons qui ont attiré à lui Ie public anglais, c'est sans doute Ie mélange d'une extrême liberté de pensée et d' un respect très prudent de la tradition, si con forme au caractère anglo-saxon. Le genre de I'essai, ado;Jté en Angleterre au lendemain de la mort de Montaigne, y a été cultivé sans relâche; on sait de reste combien il y a prospéré.
Si Montaigne a eu moins de lecteurs en Allemagne, au moins Gæthe, Schopenhauer, Nietzsche, I'ont-ils admiré: c'est une belle compensation. Mais ne faudrait-i1 pas marquer sa place, non seulement dans les littératures nationales qui ront accueilli comme un hôte de choix, mais encore dans révolution de la pensée européenne
Du grand effort sophie spéculative
Ainsi fait Montaigne, II est famitier, iI est simple, il est spontané, \1 adopte I'allure de la conversation; it cause bonnement avec son lecteur, ravi : car Ie lecteur n'est pas habitué à trouver, chez les écrivains qu'il pratique, cette amabilité, cette aisance. La composition est souple, indifférente à la ligne droite, fertile en détours, d'où I'on revient quelquefois par des chemins sinueux, et quelquefois brusquement. Point de divisions scolastiques; et, Rrâce au cie\' pas de transitions, II est convenu une fois pour toutes qu'on passe d'une idée à une autre sans avertissement préalable; et cette liberté, si rare, est exquise. Des censeurs malavisés pourraient trouver que ce désordre est exagéré; que Montaigne, pour avoir voulu supprimer les artifices de la composition, est quelquefois artificiel; qu'i1 aurait mieux fait d'éviter ce II pédanti me à la cavalière II, qu'on lui a reproché, et ils citeront enfin, comme de piquants exemples de désordre, I' essai Des coches (I II, vI) ou I'essai De la vanité (II I, IX), Mais c'est la rançon de qualitis profondément originales dans notre littérature, qui pécherait plutôt par abus de logique formelle que par excès de fantaisie. Laissons-nous alIer, bien plutôt, au charme unique de cette libre allure, de ce mouvement capricieux. Le style est II tel sur Ie papier qu'en la bouche II, éloigné de I'affectation, déréglé, décousu et hardi: (( chaque lopin y face son corps, II II accepte tous les tours usités (( emmy les rues françoises II. Et II que Ie gascon yaille, quand Ie françois n'y peut aller II ! Ce qui caractérise ce style, en même temps que Ie nature\' c'est Ie jaillissement continu des images, II est constamment avivé, en effet, par I'imagination et la sensibilité de Montaigne, que I'étude du moi ne cesse jamais de metlre en jeu. Son pittoresque est dû à des causes multiples: usage de I'antithèse et de la pointe, qui ilIuminent la pensée comme un éclair; emprunts au langage populaire; mise en valeur des dictons et des proverbes, Montaigne tire parti de tout : de Plutarque, de Sénèque, de nos vieux conteurs, de Rabelais; mais il demande surtout à sa propre verve cette luxuriante végétation d'images, Sa fertilité est inlassable; elle multiplie les trouvailles ingénieuses et amusantes; de la quête des idées, elle fait un jeu et une fête. Si on laisse au mot poète son sens de créateur de formes, on peut dire sans paradoxe que Ie style de Montaigne est tout paré de poésie.