LE DIX-SEPTI E:\l E SI ECLE
jolis, peint des éclairages qui ne sont pas dans les tableaux de Poussin, mais qui rayonnent dans les tableaux du Lorrain, trouve des musiques de mots éclatantes ou très douces, II lui fallait, pour ses prouesses de poésie mê!ée de peinture et de musique, un vocabulaire abondant, et quïl s'est procuré par une étude perpétuelle, sentant quïl lui restait loujours dans I'espril II quelques images qui ne p:mvaient passer jusqu'au bout de sa plume )). II a donné des soins particuliers à la métrique. Ses alexandrins ont, quand ille veut, la plus forte solidité. Parfois iI s'avise de II rom pre la mesure : autrement cela cause un certain ennui à I'oreille )) :
et il ajoute : II Je dirais qu'en user de la sorte, c'est ce qu'en termes de musique on appelle rom pre la cadence ou sortir d'un mode pour y rentrer plus agréablement. )) II a inventé cette poésie musicale, étrange et drôle. II a rêvé de joindre, disait-il, I'héroïque et Ie burlesque, et de tirer de cette combinaison des effets merveilleux, Qu'a-t-i1 manqué à Saint-Amant pour être un grand poète? Rien. Et pour être loué comme tel? De n'être poinl assassiné par Boileau.
Le burlesque n'est qu'un des éléments qui composent la poésie de Saint-Amant :
il est toute la poésie de Scarron, moindre poésie. à coup sûr, mais qui a son caractère plus net et simplement marqué.
En 1650, ayant publié ses recueils de vers burlesques, son Typhon, Ie début de son Virgile travesti, Paul Scarron apparaÎt com me un personnage: Ie maître d'un genre et qu'on ne s'avise pas de mépriser. D'ailleurs, il a de I'esprit, de la bonhomie, de la gaieté, Souvent, il a trop de gaieté : Ie badinage qu'il fait sur la disgrâce de sa tournure est pénible. l\1ais il Ie relève aussi de nerté : alors, il a de la gentillesse. Ce qu'on aime Ie mieux en lui, c'est Ie zèle avec lequel il réagit contre la littérature frelatée, la préciosité, I'hypocrisie du cæur et de I'esprit. Les II pousseurs de beaux sentiments)) I'exaspèrent. C'est à cause d'eux quïl a formé Ie plus sing"ulier projet qui pût venir à un leI innrme. II s'est mis pour mille écus dans la nouvelle Compagnie des Indes, qui va fonder une colonie en Amérique, sur les bords de I'Orillane et de I'Orénoque. II a résolu de partir avec les colons et d'être un colon. Là-bas, iI croit qu'i1 va trouver un Eldorado, où iI ne redoutera ni II faux béats II, ni II nloux de dévotion )), ni I'hiver qui Ie tue, ni la guerre, la Fronde...
II ne partira pas. Sans doule s'est-il aperçu de son imprudence. Puis, il a senti que la tranquillité revenait dans Ie royaume. Ennn, ce qui Ie retient, c'est I'amour:
un amour bizarre, absurde, où il y a du libertinage et de la bonté. II épousera dans quelques mois, lui plus que quadragénaire, impotent, presque monstrueux, une nile de seize ans, belle comme Ie jour au matin, malheureuse dès sa naissance et qui I'agrée au titre d'une commutation de peine. en quelque sorte, L'aventure de Paul Scarron ici-bas est une série de contrastes. Et ce sont les contrastes qui font Ie burlesque. Son æuvre est à I'image de sa vie. Son æuvre est un éclat de rire: et il
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FRONTISPICE du Roman comique de Scarron (1651).
avait de la jovialité.
on æuvre est une raillerie : et il élait si grand railleur que, lui-même, il ne s'épargnait pas. Son æuvre nous attristerait: comme sa destinée, qui ne Ie rendait point morose. II lui est arrivé un jour d'écrire une petite phrase, atroce pour lui et sans qu ïl pût s'en douter. Francine d'Aubigné lui apportait en mariage quatre louis de rente, de beaux yeux et de belles mains. Et lui, que donnait-il ? f.coutez-Ie; il répond : II Le nom des femmes de rois meurt avec e1les; celui de la femme de Scarron vivra éternellement! )) II ne devinait pas que la femme de Scarron serait femme de roi :
comment l'eut-i1 deviné, certes? Seulement la destinée lui faisait du burlesque malgré lui, Son æuvre est originale et, quelque temps, attrayante. Mais Ie burlesque ennuie à la longue et ennuie dès qu'on s'aperçoit quïl n'est pas involontaire. Un Scarron qui est placé dans des conditions singulières pour regarder la vie, les choses et les gens, déforme la réalité d'une façon bizarre et qui amuse; puis, une fois Ie procédé connu, la spontanéité devenant ingénieuse ou mécanique, I'on s'attend à la surprise, et comme il n'y a plus de surprise et qu 'elle était tout Ie plaisir d' une lecture autremenl insigninante, et un peu vile quelquefois, I'on délaisse I'auteur et sa turlupinade sempiternelle. Lui-même, Scarron, n'a-t-i1 pas éprouvé cene lassitude, car iI n'a pas eu I'entrain de mener au bout son Virgile, drôle d'abord et bientôl faslidieux ? Son Roman comique vaut mieux, certainement, que son Typhon, ses Recuei/s, son Virgile, C'est encore, en quelque façon, du burlesque : mais d' une qualité plus rare. II s'agit de peindre des personnages qui sont déjà burlesques: de sorte que Ie burlesque de I'auteur, appliqué à eux, convient à eux et donne de la vérité, donne ce que nous 'aimons sous Ie nom de II réalisme)) à présent. La verve de Scarron, sa désinvolture, sa vivacité font merveille dans cet ouvrage si pittoresque, si mal composé, si varié.
Les plus fervents admirateurs de Scarron renoncent à étendre leur admiration jusqu'à ses imitateurs qui ont foisonné, qui ont multiplié les II travestissements II de I'Antiquité, qui ont prodigué les courriers et gazettes burlesques, billevesées laborieuses, mornes facéties, Le plus fameux est Charles Coypeau, sieur d'Assouci, que Boileau dénigre comme II Ie plus mauvais plaisant II. Scarron travaillant sur Virgile, d'Assouci s'empara d'Ovide et crut Ie mettre II en belle humeur )). Ce qu'on peut lire de lui, sans trop de déplaisir, est Ie recueil de sesAventures burlesques:
sa Prison, ses Pensées (comme il ne craint pas de Ie dire), ses Aventures d' I talie et de France. II bouffonne et à ses dépens; se moque de son père, de sa mère et de lui.
C'est assez ignoble. II On n'a pas besoin de consulter les satires de ses ennemlS pour se former de lui une très mauvaise opinion, remarque Bayle; ce qu'il avoue, ce
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CYRANO DE BERGERAC (8. N" Cabinet des Estampes).
qu'iI raconte suflit pour cela. II II apparaît com me l'un des pauvres écrivains qui, de leur existence et de leur personne, tirent de la littérature, abjecte volontiers : la singularité les tente ct un orgueil dépravé les rend les héros lamentables d'un roman quïls ont vécu avant de l'imprimcr.
Cyrano de Bergerac fut aussi un grand amateur de burlesque. I\his il n 'avait pas Ie goût de la même crapule OÙ d'autres s'enfonçaient tristement. II vivait dans Ie désordre et ce;:>endant cherchait l'honneur, ou I'héroïsme, ou quelque chose de ce genre. Sa grosse tête à peu près sans cheveux, ses yeux perdus dans les sourcils, Ie nez très long, les jambes minces comme des fuseaux, un accoutrement de malandrin, la boue aux souliers: Ie voilà. Et Ie caractère Ie plus désobligeant, car iI se brouille avec tous ses amis et avec Molière. l\1ais iI est fort intelligent. Et iI travaille. II a entendu Gassendi, lu les philosophes. II a ses idées, bonnes ou mauvaises, méditées. La débauche ne Ie détourne pas des livres et de l'étude. A vingt ans, il était dans ia compagnie des Gardes, II a fait campagne. On l'a vu au siège d'Arras.
II a été blessé. II s'est battu contre les Allemands, et en duel maintes fois. U ne de ses parentes, la mèr<: Catherine de Cyrano, prieure des Filles de la Croix, veil Ie de loin sur lui, sur son âme aventurée, II tombe malade, iI se convertit et iI fait, à ce qu'on dit, une mort de b:m chrétien, jeune encore, à trente-six ans. C'est un fol, qui eut des côtés d'honnête homme.
II y a de l'absurdité dans ses écrits, dans son Voyage de la lune, dans son Histoire comique des Etats ou empires de la lune et du soleil : beaucoup d'absurdité, mais de la poésie, de la pensée même. On lui a comparé Voltaire comme auteur de Micromégas; on lui a comparé Swift, Ce qu'iI y a en lui qu'on veuille trouver de cet ordre s'y mêle de quelque fatras et manque d<: perfection; ce n'est pas décanté, Cependant, iI invente (après Rabelais, il faut l'avoucr) de donner aux idées un déguisement de fantaisie, un dehors de farce, qui leur ôte l'aspect connu, ou dangereux, ou morne, et leur laisse leur qualité, les dégage aussi d'un imposant dogmatisme et leur rend l'effronterie, ou la naïveté, plus facile et franche.
II a de l'audace; et iI a une rapidité de trouvaille qui ne va pas sa,:!s nulle impertinence, qUi ne va pas sans nul génie. Son burlesque, à lui, n'est point vulgaire. Ses railleries ne s'adressent pas tant à la canaille qu 'aux idées, Son burlesque ne Ie conduit pas au (( réalisme)) et tout au contraire Ie conduit à une espÈce de I( symbolisme)) OÙ il révèle l'intelligence que nous disions, et qui est vive, ornée joliment et primesautière, Cyrano, dans ses ouvrages et, avant sa conversion, dans sa vie, est un libertin. Pareillement, d'Assouci, de qui les ouvrages sont II parsemés de profanations II, au dire de Bayle, un connaisseur en telle affaire. Burlesques et libertins ne doivent pas être confondus:
un très (( honnête homme II se divertit à la plaisanterie burlesque sans tourner mal; et un mécréant ou libertin peut n'être ni godailleuren sa vie ordinaire, ni facétieux dans
s ÉTATS ET EMPIRES DU SOLEIL. - " En/in sur la /in de la semaine je fus encore ramené devant mes juges, On me nicha sur Ie fourchon d'un pelil arbre sans feuilles.
Lea oiseaux de longue robe, lanl a vocals, conseillers qut' présidenls, ae juchèrenllous par élages, chacun selon sa dignilé, au coupeau d' un grand cèdre, ))
LA PREPARATIO DU CLASSICIS:\IE - 235
son æuvre, II ya cependant quelques liens d'un groupe à l'autre de ces révoltés ou demi-révoltés qui refusent la déférence commune et qui rédament leur liberté de moquerie ou de pensée. Jacques Vallée, sieur des Barreaux, est Ie type du libertin complet, libertin de conduite et libertin d'opinion,l un des élèves de Théophile, dont il a été l'ami. Des Barreaux a fait la débauche avec un zèle qui dura longtemps; car, si de même que Cyrano iI se convertit, ce ne fut que trois ou quatre ans avant de mourir et il a vécu soixante et onze ans. II (I aimait extrêmement ses plaisirs et la liberté II; il ne sorigeait qu'aux divertissements et à la bonne chère; il était (( admirable dans les entretiens de table II. Son père lui avait acheté une charge de conseiller au parlement de Paris; mais il refusait de rapporter aucun procès, disant que II c'est une occupation sordide et indigne d'un homme d'esprit, de s attacher à des papiers de chicane II. II changeait de domicile selon les saisons de I'année, allait (( chercher les bons fruits et les bons vins dans leurs dimats II, Ie soleil sur les côtes de Provence durant l'hiver. II était exactement épicurien. II était philosophe et lié avec Descartes, qu'il s'en futvoir en Hollande. II ne croyait pas à aucune religion, ni à Dieu, ni au diable. II Ie disait et volontiers iI répandait son athéisme autour de lui. La plupart de ses poésies portent la marque de a mécréance et aussi la marque d'un dévergondage quelquefois répugnant, Plusieurs chansons de lui sont charmantes. Et quelques-uns de ses poèmes Ie plus franchement matérialistes, sur la corruption de la chair, l'horreur de la mort, Ie chagrin de voir tomber en pourriture les corps faits pour la volupté, ont une beauté pathétique et farouche. Le sonnet de son repentir est admirable, où, appelant contre lui la divine vengeance, il se !éconforte à songer qu'elle ne pourra tomber en nul endroit (( qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ II !
Gui Patin méprise des Barreaux.lllui reproche d'avoir (( corrompu les esprits de beaucoup de jeunesgens qui se sont laissés infecter à ce libertin II. Gui Patin, dit Vigneul Marville, était (( satirique depuis la tête jusqu'aux pieds. Son chapeau, son collet, son manteau, son pourpoint, ses chausses, ses bottines, tout cela faisait nargue à la mode et procès à la vanité.
II était hardi, téméraire, inconsidéré, mais simple et naïf dans ses expressions. Sa bibliothèque était nombreuse II, Bayle assure que la croyance de Gui Patin (( n 'était pas chargée de beaucoup d'artides II. Sa correspondance ne pennet pas d'afnrmer qu'il fût un athée Ie moins du monde:
il afnrme Ie contraire. Seulement iI restreint Ie domaine de la foi et donne beaucoup d'extension à tout ce qu'il désigne sous Ie nom de bigoteric et de superstition : làdessus, son humeur très malicieuse ne craint pas de sévir.
Gui Patin avait un grand ami, Gabriel Naudé, savant homme, qui fut, à Rome, bibliothécaire du cardinal Bagni et, à Paris, bibliothécaire de Richelieu, puis de l\lazarin. Avant cela, il avait eu pour maître, au collège de !\ avarre, un Bourguignon nommé 1\1. Belurget, selon qui les deux plus sots livres du monde étaient la Genèse d'abord et ensuite la Vie des
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LES ÉTATS ET EMPIRES DU SOLEIL. - "Huit jours duranl je charpenlay, je rabolay, je colay, en/in je conslmisis la machme que je vous vais décrire. Ce fut une grande boisle fort légère, el qui fermoit fort jusle. Elle esloit haule de six pieds ou environ, et large de Irois en quarré. Cette boisle éloillroüée par Ie bas; et par dessus la voule, qui I"esloit aussi, je posay un vaisseau de cryslal lroüé de même, fail en globe, mais forI ample.... "
/11 , f /- III IFf r//!l /( -
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Ek-.tl h . .,.
LES ÉTATS ET EMPIRES DE LA LUNE. c Je m'eslois attaché lout autour de moi quanlilé de /ioles pleines de rosée, el la chaleur du solei I qui les attiroil m'esleva si haul, qu'à la /in je me lrouvé au dessus des plus haultes nuées." (D' après r édilion de 1662 des (Euvres de Cyrano.)