‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 317 sur 402 · LE DIX-SEPTIEl\IE SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEl\IE SIECLE

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Vue générale de rabbaye de Port-Royal des Champs (8, N" Cabinet des Estampes),

fen dirai autant en parIant à la médiocrilé. Je ne sais comment. Ie mauvais choque moins que Ie médiocre continuo Ouvrez un livre de Port-Royal. vous direz sur-Ie-champ, en lisant la première page: il n'est ni assez bon ni assez mauvais pour venir d'ailleurs. II est aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un solécisme qu'un aperçu profond ou un mouvement d'éloquence : c'est Ie poli. la dureté et Ie froid de la glace, II (De rEglise gal/icane, liv. I. ch. v.) N'en croyons rien. II y a bien des pages émouvantes dans les correspondances de la mère Angélique, de la mère Agnès, et même dans les Relations historiques d'obscures religieuses; bien des récits charmants, naïls et poétiques dans les Mémoires de Lancelot, de Fontaine et de du Fossé; bien des conndences qui trahissent les anxiétés de consciences innniment délicates dans les Réflexions morales de Le Nain de Tillemont, dans les Opuscules de Hamon et dans les Essais de Nicole. II reste que la grandeur de Port-Royal n'est pas là, Le XVIl C siècle ne lui doit pas une bibliothèque de chefs-d'æuvre. I1lui doit une conception de la vie, conception austère, un peu triste, pleine de dignité, II lui doit cette dénance à l'égard de la nature humaine qu'on remarque chez tous les moralistes immédiatement postérieurs à Pascal, cette atmosphère OÙ s'étiole la littérature libertine et OÙ vibre sonore la voix des grands prédicateurs. ({... II fut gallican, ce siècle, et janséniste, II a dit l'auteur de Sagesse. Ces remarques précisent notre lâche : jusqu'au moment où nous rencontrerons Pascal, c'est un foyer d'inAuence religieuse et morale. ce sont des personnalités plus que des æuvres liuéraires qui s'imposent à notre attention.

Ce foyer s'est créé au début du XVIl C siècle, dans un moment où Ie relâchement des mæurs et la diffusion de I Ïncrédulité menaçaient gravement Ie catholicisme en France. La Réforme semblait vaincue et la conversion de Henri IV apparaissait comme Ie signe de celie défaile. Mais les guerres de religion, avec les misères qui les suivirent et qui étaient encore ef.royables au temps de la Fronde, avaient accru la démoralisation, diminué Ie respect de la vie et des biens d'aulrui, rendu les homme8 affamés de jouissances grossières, et brutaux. La Réforme n'est d'ailleurs pas la plus redoutable agression subie par Ie catholicisme au XVI" siècle. Ce grand mouvement intellectuel. scientinque et artistique, qu'on appelle la Renaissance, constituait un

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ébranlement de la tradition qui risquait de ruiner. non point tel dogme particulier sur l'eucharistie ou sur la grâce. mais Ie christianisme luimême, Un nouveau paganisme séduisait une foule d'esprits supérieurs. L'Antiquité élait retrouvée, c'est-à-dire la connance de la raison en ses propres ressources, la morale qui fait du bonheur Ie but suprême de la vie, l'admiration de la beauté sous toutes ses formes, beauté des æuvres d'art, des costumes, des bijoux. des édinces, beauté du corps humain. Le débordement des passions, que favorisaient en France et en Italie les guerres civiles, aioutait même à ce paganisme quelque chose de violent et de débridé que l'antiquité classique n'avait peutêtre pas connu.

Dans la génération qui atteint l'âge d'homme à la mort de Henri IV. les libertins sont légion, La cour de France contemple en Lucilio Vanini, ami de Concini et de Bassompierre. une perversité rafnnée et séduisante, l'incrédulité contagieuse d' un jeune seigneur instruit et de manières aimables. épris de Pom:JOnace et de Cárdan. grand voyageur. tour à tour carme, néophyte anglican, médecin, qui se gausse de la religion au point de faire imprimer ses blasphèmes en italique. Cest l'époque de Théophile, qu'imiteront bienlôt des Barreaux et Saint-Pavin ; c'est la société que décrit avec une verve un peu vu:gaire Ie père Carasse. dans son vigoureux pamphlet intitulé la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels (1623). et avec plus de complaisance. Sorel, dans Ie roman de Fran cion (1623). A la même date, Ie père Mersenne (Quæstiones celeberrimæ in Genesim) évaluait à cinquante mille Ie nombre des athées à Paris. II est revenu sur cette estimation: mais il croyait Ie danger assez réel pour Ie combattre dès l'année suivante par les quatorze cents pages de rJmpiété des déistes, athées et libertins du temps.

Dans les ordres religieux, Ie relâchement avail pénétré. L'abbaye de Port-Royal, dans la vallée de Chevreuse. que Marie-Angélique Arnauld, âgée de seize ans et demi, entreprend de réformer, n'avait pas échappé à la contagion: aucune règle n'y était plus observée, les religieuses sortaient librement, portaient des gants et des masques. se faisaient conduire en carrosse dans les réunions mondaines. l\his une autre abbaye que la mère Angélique réformera également, celie de Maubuisson. sous Ie gouvcrnement de Mme d'Estrées, sæur de la

belle Gabrielle, fait encore mieux connaitre les désordres des couvents à cette époque.

L'étrange abbesse, qu'on dit mère de douze enfants, y mène joyeuse vie, entourée de ses quatre grandes lilies, qui passent pour ses demoiselles de compagnie. Quand Ie scandale force l'abbé de Citeaux à dépêcher un enquêteur, elle fait jeter en prison, dans une tour de l'abbaye, Ie religieux a'ec sa suite, Ie contraint de jeûner quatre jours durant, et lui fait donner chaque matin les étrivières. Pour l'expulser, ;:>révôt et archers doivent instituer un siège en règle, enfoncer les portes, escal der les murailles, forcer sa chambre et l'enlever à demi nue. La mère Angélique trouve dans cette singulière abbaye des religieuses qui ont coutume d'aller danser à la campagne avecles moines de Saint-i\lartin de Pon, toise et qui ne savent même pas se confesser.

II taut se rappeler ces désordres pour mesurer lïmportance de la réforme qui, en peu d'années, transforma les abbayes dirigées par la mère Angélique en foyers de solide piété, de charité et d'ascétisme. Certes l'effort qu'elle tente en 1608 ne développera que lentement ses conséquences,lorsque l'æu\'re de la jeune abbesse se combinera, se fondra avec celie de du Verger de Hauranne, abbé de Saint- Cyran: lorsque, autour du couvent, s'élèveront les petites maisons des (( solitaires n et que la religion de Port-Royal possédera sa nuance distinctive. ;\Iais la mère Angélique ne connaÎt pas Saint-Cyran avant 1623, et c'est en 1635 seulement quïl deviendra directeur de Port-Royal. Jusqu'en 1619, date de sa première rencontre avec François de Sales, bientôt suivie d'une intime liaison spirituelle avec Mme de Chantal. la mère Angélique, pour faire triompher sa réforme, ne peut compter que sur ses prop res lumières et sa seule autorité. C'est donc bien avec elle que commence Ie Port-Royal du XVII C siècle: c'est à sa personnalité forte et précoce quïl doit sa première physionomie.

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d'Andilly, soit douze religieuses de la même famille.

Parmi les solitaires, nous trot:vons encore trois lils d' Antoine Arnauld: l'aÎné, Arnauld d'Andilly; Henri Arnauld, qui devint évêque d'Angers:

Antoine Arnauld, deuxième du nom, dit Ie grand Arnauld ou Arnauld Ie Docteur: trois lils de ;\Ime Le I\laÎtre, néc Arnauld: Antoine Le I\laÎtre, Ie cé:èbre avocat qui, en pleine g10ire, se retira du monde:

Louis-Isaac Le Maître de Sacy, Le Maître de Séricourt.

Port-Royal abritera au total dix-huit Arnauld, qui auront Ie sentiment de constituer une phalange au service de Dieu.

Ce nombre sera une force et iI n'est pas indifférent à l'histoire du jan énisme en France quïl ait d'emblée conquis une famille considérablc et honorée. Mais en 1602 ce n'est qu'une petiteabbesse de dix a!1S et demi, sans vocation religieuse apparente, qui entre dans la place pour achever d'y mener sa vie d'enfance. On a trompé Rome sur son âge pour obtenir les bulles indispensables. La lillette s'ennuie, cherche à se distraire par la lecture des romans et de Plutarque, rêve de fuir auprès de tantes huguenotes. A quinze ans e:le tom be malade, revient dans sa famille, revoit Ie monde et se commande secrètement un (( cort>s de baleine n pour paraÎtre, avoue-t-elle, de plus belle taille. Quand son père lui ordonne de signer une ratilication écrite de ses væux, elle s'exécute, (( crevant tout bas de dépit n. Rien n'annonce sa destinée. Et voici que la prédication d'un capucin vagabond et mauvais sujel la lui révèle. (( Pendant ce sermon, Dieu me toucha tellement, que, dès ce moment, je me trouvai plus heureuse d'être religieuse que je ne m'étais estimée malheureuse de l'être et je ne sais ce que je n'aurais pas voulu faire pour Dieu, s'il m'eût continué Ie mouvement que sa grâce me donna. )) Pendant plus d'un an, sa vie ne sera plus qu'une suite d'angoisses et de scrupules, de crises où la terreur se mêlera à I exaltation, de luttes desséchantes avec ses religieuses et ses directeurs. Sa décision est prise: elle réformera Port-Royal, maisque d'obstacle3! La lièvre la consume, la prieure et ses compagnes s'a;Jitoi;;nt ct p;:;mettent de lui donner satisfaction pour dissiper sa pein . Alors elle leur rappelle Ie væu de pauvreté et propose de tout mctlre en commun. (( Chaque religieuse apporta ce qu'elle pmsédait, hardes et-cassette: on cite I'exemple touchant d'une boT1ne rcligieuse, sourde et muette depuis des années, laquelle a}ant com;Jris au mouvement des autres sæurs ce qU'O!1 voulait faire, se hâta de les imiter et, quoique plus soigneuse qu'aucune alors, courut en hâte chercher son paquet pour Ie jeter en commun.., La sæur I\lorel. la plus ancienne de la maison, avait une grande ré;:>ugnance à mettre sa petite part en commun. Elle s'y résigna pourtant, elle rendit tout, exce;Jté un petit jardin qui lui était particulier et qui faisait, dit-on, son idole... Nous avons tous un petit jardin et I'on y tient parfois plus qu 'au grand. Dame !\Iorel entrait dans de grandes colères si qudque religieuse lui parlait avec affliction de cette réserve illégitime. Enlin, un jour, par pur miracle intérieur, elle se rendit: elle envoya dans une lettre la clef du jardin, com me d'une dernière citadelle: en effet, c'ttait la clef e son cæur. )) (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p, 100.) Ce jour-Ià, la jeune abbesse vainquit par ses larmes et Ie seul ra}onnement de ses vertus. Illui restait à remporter une victoire plusdiflicile encore, à triompher de ses propres affections de famille pour im;Joser à son monastère une clôture exacte, abso ue, On prétendit qu'elle n'aurait pas Ie cæur de fermer sa maison à son père. Elle se prépara

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LA MÈRE AI'GÉLlQUE ARNAULD, - Tableau de Philippe de Champaigne (musée du Louvre).

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La mère Angélique

:; On a sur die les nombreuses Re!ations des principales rdigieuses qui I'entouraient et d'd/e-même un récit qu'elle entreprit sur I'ordre formd de M. Singlin, son directeur. De son vivant on constituait, a dit Sainte-Beuve, (( son dossier de sainte n. On décachelait ses lettres pour en garder copie. Son neveu, Antoine Le Maître, se faisait raconter les moindres incidents de sa vie et les notait aussitôt. Voir les Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Ro}al et à la vie de la R. 1\1. Marie-Angélique, Utrecht, /742, 3 vol, On a publié ses Lettres, Utrecht, /742-/744, 3 vol., el ses Entretiens ou Conférences, Bruxelles, /757, ELLE APPARTENAIT à la grande famille des Arnauld, ongmaire d'Auvergne et antérieurement peut-être de Provence, famille de gens d'épée et de gens de robe, qui disposaient de puissantes influenct:s dans Ie Parlement et avaient leurs entrées à la cour. Son grand-père, de La Mothe-Arnauld, procureur général de Catherine de I\lédicis, avait eu treize enfants; son père, Antoine Arnauld, en eut vingt; son frère, Arnauld d'Andilly, quinze. Avec cela, des longévités extraordinaires, des tempéramentsénergiques tt combatifs, Port-Royal accueillera six lilies d'Antoine Arnauld et sa veuve, cinq lilies d'Arnauld

LlTTÉR. FRANÇ. - I

PORT-ROYAL DES CHAMPS. Le chæur des religieuses. - Ancienne gravure anonyme (musée de Pori-Royal).

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