LE OIX-SEPTIEME SIECLE
par la prière à cette épreuve. retira les clefs des mains des tourières, puis, quand arrivèrent ses parents, accompagnés de son frère aÎné et de deux de ses sæurs, elle s'avança seule vers Ie guichel. 1\1. Arnauld sÏndigna, menaça; son frère la traita de parricide. Elle demeura ferme tant que durèrent les violences; quand son père parla avec tendresse, elle ne céda point, mais tomba évanouie ((( Journée du guichet )), 25 septembre 1609).
Ne soyons pas surpris si elle charma et inquiéta tout ensemble Ie doux F rançois de Sales quand il fit sa connaissance, quelques années plus tard, à Maubuisson. II reconnut en elle (( une invariable résolution de vivre tout à Oieu )1, mais il jugea un peu hâtives ses ambitions de réforme et de perfection: (( 0 ma IilIe, ne croyez pas que l'æuvreque nous avons entrepris de faire en vous puisse être si tôt faite, Les cerisiers portent bientôt leur fruit, parce que leurs fruits ne sont que des cerises de peu de durée; mais les pal miers, princes des arbres, ne portent leurs dattes que cent ans après qu'on les a plantés, dit-on, )) Ilia trouvait tro;:> sévère pour elIe-même et pour les autres : (( Ne vous chargez pas trop de veilles et d'austérités, allez au Port-Royal de la vie religieuse par Ie chemin royal de dilection de Oieu et du prochain, de l'humilité et de la débonnaireté. 1\ II sentait en elle je ne sais quoi de tourmenté et de tendu : (( Accoutumez-vous à faire tout ce que vous pourrez doucement et tout bellement )) ; je ne sais quoi de triste et d'un peu hautain : (( Réjouissez-vous et que votre modestie soit connue de tous les hommes. )) Elle ne connaissait encore ni Saint-Cyran ni Ie jansénisme; mais, remarque avec linesse un historien récent, (( un secret instinct les attendait en elle n. (Lavisse, Histoire de France, t, "II, première partie, p,96,)
La mère Agnès
Sur elle aussi, nous possédons plusieurs Relations de religieuses et un Abrégé de sa vie par sa très remarquable nièce, la mère Angé/ique de Saint-jean (dans Ie troisième volume des Mémoires publiés à Utrecht, 1742). On lui attribue les Constitutions de Port-Royal, 1721, in-12. Ses Lettres ont été publiées par P, Faugère, 1858,2 vol.
I\:1oINS SUBLIME, plus humaine, plus indu'gente pour tous, humble de cæur, méditative, uniquement attentive aux choses de l'âme, Ia mère Agnès de Saint-Paul, sæur de Ia mère Angélique et de deux ans sa cadette, suivit celle-ci dans ses réformes et s'appliqua surtout à favoriser chez ses compagnes Ie développement de la vie intérieure, avec un respect des consciences rare à cette époque, rare peutêtre de tout temps. O'une religieuse, sa nièce, qui, pressée par Bossuet, avait consenti à signer Ie Formulaire, à la grande indignation de tous les Arnauld, elle écrit : (( ADieu ne plaise que je domine sur la foi d' autrui. J e sais que Ies âmes sont à Oieu et c'est à lui à leur donner les sentiments qu'elles doivent avoir. Tout ce que j'ai désiré d'elle, c'est qu'elle prÎt conseil, et c'est aussi ce qu'elle a fait sans se hâter... Je lui ai promis que je l'aimerais toujours. ') (Lettres, t. II, p. 189,) Comme sa sæur elle a reçu les directions de François de Sales et, plus qu'elIe, demeure sous son in- Ruence. Sa piété n 'est pas mêlée de terreur, Elle proclame au contraire que Ie joug du divin maître est doux et qu'il faut (( retrancher continuellement lïnquiétude comme une chose tout à fait contraire à la voie de Oieu II. Elle se plaÎt à répéter ce mot de M, de Cenève : (( Si Oieu veut venir à moi, jïrai à lui; mais s'il ne veut pas venir à moi. je nÏrai point à lui et ne bougerai de ma place. )) (Ibid., 1.1. p. 25.) Comme la mère Angélique, comme Singlin, leur directeur au temps de Pascal. elle désapprouvera les Provindales, jugeant cette façon de défendre Port- Royal contraire au précepte divin de l'amour des ennemis,
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Pour expliquer Ie caractère de sa spiritualité, il ne sufht pas de citer François de Sales et Saint-Cyran. Entre ces deux inRuences se place celIe du p, de Condren, de l'Oratoire, qui allait devenir supérieur général de cette congrégation à la mort du cardinal de Bérulle, et qui fut quelque temps son confesseur, alors que l'évêque de Langres, Sébastien Zamet, dirigeait Port-Royal (1624-1636). Zamet devint par la suite l'une des grandes haines des jansénistes et Ie P. Condren passe pour avoir desservi Saint-Cyran auprès de Richelieu, Mais, vers 1627. Port-Royal accueillait largement les oratoriens et il est certain que Condren, l'une des plus grandes ligures religieuses du XVII" siècle, n 'a pas fréquenté ce monastère sans laisser son empreinte sur quelques âmes. Se (( désappliquer)) de tout et de soi-même pour (( adhérer )1 aux perfections divines, aux (( états n de Jésus-Christ, tel était Ie principe de sa doctrine, que la mère Agnès lit sienne (voir H. Bremond, Histoire littérairedu sentiment religieux, I. I II, p. 284; I. IV. p. 202). Elle s'efforça même de l'exprimer, sur Ie conseil de Condren, dans un écrit intitulé Ie Chapelet secret du Saint-Sacrement, simple méditation sur l'eucharistie, que Ie hasard lit tomber entre les mains de l'archevêque de Sens, ennemi personnel de Zamel. Pensant atteindre celui-ci, l'archevêque déféra Ie Chapelet à la Sorbonne et obtint une condamnation signée de huit docteurs (1633), L'affaire lit grand bruit, fut portée à Rome et mit en mouvement les plumes extraordinairement agiles de plusieurs théologiens. L'un des plus ardents défenseurs du Chapelet fut Jean du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. II ne connaissait alors ni Zamet, ni la mère Agnès. L'évêque de Langres alIa Ie remercier, admira sa piété et voulut se l'adjoindre pour diriger ses lilIes de Port-Royal. Après une longue résistance, Saint-Cyran consentit, Mais il ne consentit point à diriger Zamet lui-même. Lïmpression que produisit Ie nouveau conducteur d'âmes sur les religieuses fut dès les premiers jours considérable. La mère Angélique crut retrouver en lui Ie saint évêque de Cenève, Au bout de peu de temps, Zamet s'aperçut non sans mauvaise humeur que ses pénitentes lui échappaient.
Du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran
II naquit à Bayonne en 158/. II était de famille noble d'après ses anciens biographes, fils dun boucher d' après les plus récents. II fait ses études à Paris, puis à Louvain (/600- 1604), où juste Lipse l'apprécie et Ie dirige. II n est pas certain qu'il y ait connu jansénius. Probablement il ne se lia aVec lui qu'un peu plus tard, à Paris (/604-16/0), OÙ jansénius vint suivre des cours de théo/ogie et fut ordonné prêtre. Les deux amis partent pour Bayonne (/614), OÙ pendant trois ans ils étudienf ensemble avec passion /' antiquité chrétienne, Appelé à PoWers par J'évêque H. de la Rocheposay, du Verger est mis en rapport aVec Condren, venu pour fonder une maison de l'Oratoire, et celui-ci Ie présente à de Béru/le, II devient chanoine, grand vicaire, puis, en 1620, abbé de Saint-Cyran. Arnauld d'Andilly vient à passer à PoWers avec la cour et se sent tout de suite gagné. Saint-Cpran quitte PoWers pour Paris en 1621, visite pour la première fois Port-Royal en 1623. Sa direction effective à Port - Royal ne dure pas longtemps (/635-1638); dès 1636, ayant peu de goût pour la confession, il s'adjoinf M, Sing/in. II semble qu'il ait dû son arrestation (/638) à la jalousie du P. joseph, à la haine des jésuites, qu'il avail p/usieurs fois combattus à PoWers et à Paris, enfìn à certaines intrigues qui se nouèrent autour de l'oratorien Séguenot et du P. Caussin, confesseur du roi, dans lesquelles i/ Jut à tort imp/iqué. Relâché après la mort de Richelieu (/642). il ne survécut que neuf mois à sa libération.
JÌ
Son principal historien est son cherdisciple Lance/ot. Son interrogatoire par Lescot est reproduil dans Ie Recueil d'Utrecht. Sous Ie pseudonl)me du sieur de Préville, Ie jésuite Pinthereau publia sa correspondance aVec ]ansénius et diverses pièces re/atives à son procès : la Naissance du jansénisme découverte.... Louvain, 1654, el Ie Progrès du jansénisme découvert, Avi!!non, 1655. II ne sem'ble pas que personne ail pu vérifìer I'exactitude de ces publications. De nos jours, Ie P. Brucker (Recherches de science religieuse, sept.-oct. 1912 el juilleloct. 1913) a publié des letlres inédiles trouvées à la bibliothèque de A1unich, dont , 1. Bremond, ouvr. cité, tire un grand parti, La seule étude d'ensemble récente sur Saint-Cyran, celie de A1. Laferrière (Louvain, 1912), est r æuvre d' un adversaire systématique et peu informé, Les lettres que cel auteur déclare inédiles avaient paTU, avec beaucoup d'autres, que par conséquent il néglige, dans une publication en 2 volumes, de 1744, dont Sainte-Beuve avait pourtant signalé /'importance, Un premier recueil de Lettres avait été donné en 1645-/647, La meilleure édition des CEuvres chrétiennes et spirituelles est celie de Lyon, 1679, 4 vol. in-12. Les amis de Saint-Cyran ont extra it de ses lellres et de ses liVres un volume de Maximes saintes et religieuses, 1653, in-12, et un volume d'Instruciions chrétiennes, 1672, in-B", Les recueils de ses æuVres ne comprennent pas les Considérations sur les dimanches et les fêtes des mystères et sur les fêtes de la Vierge et des saints, 1670, 2 vol. in-B '.
n. Gir"ludon.
LA MÈRE AGNÈS ET LA Sc:EUR CATHERINE DE SAINTE-SUZANNE. - Cet ex-voto fut peint en 1662 par Phi(,ppe de Champaigne, lorsque sa fille, sæur Catherine de Sainte-Suzanne. paralysée depuis plusieurs mois. fut guérie après une neuvaine de la mère Agnès.
AUTOUR DE LUI, il a inspiré une extrême vénération. II est pour Port-Royal Ie directeur incomparable, l'infaillible interprète de la volonté divine, l'inspiré, Ie saint, (( une des plus vives images du Christ que j'eusse jamais vUes, écrit Lancelot, car je ne pouvais remarquer en lui, ni en ses paroles, ni en ses actions, aucun défaut )), La mère Angélique, Robert d'Andilly, Antoine Le l\]aÎtre furent subjugués dès la première rencontre. Jeanne de Chantal, assiégée vers la fin de sa vie par des doutes qui la torturent, en proie à des terreurs, à des hallucinations qui font de ses dernières années une véritable agonie, supplie Ie grand médecin des âmes de lui faire parvenir (( une bonne parole )1. Et il répond par vingt pages de con olations qui sont fort belles. Des historiens non suspects de jansénisme conviennent de cet ascendant. (( Sur Bérulle, sur Ie P. de Condren, sur Ie P. Bourgoing, sur Ie P. AmeÌote, sur Vincent de Paul lui-même et sur une infinité d'autres, il exerça longlemps une sorte de fascination: Richelieu, grand connaisseur d'hommes, I'avait choisi pour accompagner Henriette de France en Angleterre : plus tard illui fera I'honneur de Ie redouter. Arnauld enfin, Ie grand Arnauld I'écoute et Ie suit avec la docilité d'un enfant )). (H, Bremond, oUVr. cité, p. 40.) II n'est pas jusqu'à la dis eclion de son corps, - répugnante à no> yeux, mais conforme aux traditions de l'époque, -o;>érée Ie jour même et recommencée Ie lendemain de sa mort, pour donner satisfaction à ses fidèles. qui ne démontre cet extraordinaire prestige: (( Je fis tremper, écrit Lancelot, quantité de linges dans son sang, Je fis prendre son cæur (pour d.Andilly).... Je fis mettre à part ses entrailles, qui lurent enterrées à Port-Royal de Paris, pour satisfaire à la dévotion de la feue mère An:.?;élique, j'eus soin de ramas er toute la poudre qui s'était faite lorsqu'on lui sciait ta tête. )) (A1émoires, t. I. p. 256.) Survient M. Le Maitre, qui oblige encore Ie pauvre Lance!ot à rouvrir Ie cercueil pour couper (( ces mains toutes pures et toutes saintes
qu'il (Saint-Cyran) a si souvent levées vers Dieu, qui ont tant écrit de vérités et qui combattaient encore pour l'f.glise lorsque Dieu l'a appelé )). f.coutons-nous maintenant ses adversaires ? Saint-Cyran devient un conspirateur qui se sert d'un langage de convention pour communiquer ses affreux desseins à Jansénius: il aurait prêché Ie suicide; iI veut éloigner les lidèles des sacrements, surtout de la pénitence et de I'eucharistie, rêve de remplacer Ie catholicisme par Ie déisme (calomnie développée en deux gros volumes par Ie P. Sauvage: la Réalité du projet de Bourg-Fontaine, 1755). d'affaiblir I'autorité du chef de J'f.glise et d'achever I'æuvre de Ca:vin. D'autres dénoncent son ambiti n et Ie soupçonnent d'avoir voulu se substituer à Richelieu. Accusations fragiles, qui font peu de tort à sa mémoire. II est vrai qu'iJ se plut toujours à s'entourer de mystère, Si malgré ces précautions it inquiéta suffisamment Richelieu pour être jeté en prison et gardé près de cinq ans, qui oserait soutenir qu'elles fussent superAues? Lorsque, une dizaine d'années après sa mort, les jésuites publièrent une correspondance de Saint-Cyran avec Jansénius, que Ie sinistre Laubardemont avait gardée chez lui, la légende de Saint-Cyran conspirateur prit corps. On constata que Jansénius et lui s'entretenaienî d'un ténébreux projet, qu'its se désignaient eux-mêmes et désignaien. Ie pape, la Sorbonne, les jésuites par des noms d'emprunt. Mais, pour définir Ie Pilmot, terme mystérieux dont se servent les deux correspondants, il suffit de déterminer la date OÙ ce terme apparaÎt. Dans la correspondance incriminée, les lettres du 19 mai 1617 au 4 novembre 1621 sont en langage ordinaire; c'e5t seulement à partir du 4 novembre 1621 qu'on commence à seservird'un langage deconvention. Or J'explication du changement se trouve dans les lettres de Jansénius àu 14 octobre 1620 et du 5 mars 1621. II vient de découvrir saint Augustin. Jusqu'à ce jour personne ne Ie connaÎt, ne I'a \ com ris :. (() e ne saurais dire ombien je suis changé;.. du jugemenl que Je falsals auparavant de 1m et des autres... Je nose dIre à personne du monde ce que je pense, se!on les principes de saint Augustin, d'une grande partie des o;:>inions de ce temps, et particulièrement de celles de la gràce et de la préde,tination, de peur qu'on ne me fasse Ie tour à Rome, qu'on a fait à tant d'autres, devant que toute chose soil mûre... Voilà ce que je ne vous ai pas dit jusqu'à maintenant. )) Ce qui prouve, selon la juste remarque de 1\1. Bremond, que Saint-Cyran d Jansénius n'avaient pas é aboré dès leur commun séjour à Bayonne les principales thèses qui constitueront plus tard Ie jansénisme, que Jansénius seul croitles apercevoir vers 1620 dans saint Augustin et les tient cachées par crainte d'être jugé sur des exposés infidèles. line les divulguera que par une rédaction achevée et après avoir conféré avec
L'ABBÉ DE SAINT-CYRAN. - Tableau ancien actuellement au musée de Port-Royal (commune de Magny-Ies-Hameaux, Seine-et-Oise),
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son ami: (( J e voudrais vous en pouvoir parler à fond, mais nous aurions besoin de plusieurs semaines et peut-être mois. n Saint-Cyran va passer à Louvain la /in de l"été 1621 et c'est très certainement à ce moment que les deux am is conviennent d'un langage secret. Prudence qu'ex:Jlique d'ailleurs fort bien un adversaire, Ie P. Rapin (Histoire du jansénisme, p. 108-109): (( Les affaires que Ie roi de France avait alors de tous les côtés avec les huguenots... rendaient Ie gouvernement très délicat envers les nouveautés, de sorte que ceux qui pensaient innover dans la religion ne Ie faisaient qu'pn !remblant. )) Négligeons I( nouveautés n et (( innover n, termes discutabies, puisque Jansénius prétendait revenir au christianisme des siècles primitils, La remarque du P. Rapin con/irme norre hypothèse sur la date du Pi/mot et cette date en fixe ia signification. Le Pi/mot, c'est Ie grand ouvrage auquel Jansénius travaillera jusqu à sa mort et qui ne paraitra qu'en 1640, I"Augustinus; c'est aussi I" ensemble des conceutions théo!ogiques que Jan énius croit avoir dicouvertes dans saint Augustin et la rélormation r;ligieuse qui doit en résulter. Ii n'y a là, semble-t-il bien, rien de très criminel.
D'autres chefs d'accusation disparaissent. Sainte- Beuvc entrevoyait Ie rival de Richelieu dans une lettre dont on a souvent isolé cette ligne : (( Je n'ai pas moins un esprit de principauté que les plus grands potentats du monde. I) Mais on lit ensuite: I( ... II n'y a rien d'incom;Jatible que, Dieu ayant proposé un royaume en prix à tous Ics hommes, ÎY prétende ma part. n Et voilà cd (( esprit de pincipauté n délini.
II est aussi vain de soutenir que Saint-Cyran écartait religieuses et solitaires de I'eucharistie, Sa conviction, qu'Arnauld difendra longuement dans la Fréquente communion (1643), c'es
que la communionne doit pas être un simple geste mécaniquement exécuté, quïl convient de s'en rendre digne par la pénitence, par la prière et d'abord par (( la bonne vie et Ie règlement de toutes nos actions n. On a tiré .ar\i:ument d'un récit de Lance ot (Mémoires, t. I, p. 50-54) pour établir qu'il ne pressait J:oint ses disciples de communier. Mais Ie même récit nous montre Saint-Cyran ordonnant formellement à Lancelot de communier quand la semaine sair.te approche, Et nous savons qu'on communiait à Port-Royal tout aussi souvent que dans les autres monastères. La doctrine de Saint-Cyran en ces matières est clairement résumée dans une lettre : (( On ne prescrit guère ùe r gles à un homme qui se porte bien pour l'instruire comment il doit aller au diner et au sou per. La bonne santé I y conduit aux heures.... La bonne vie, entreprise dans la séparation du monde, donne droit à un homme simple, après avoir vécu queiques mois sans une interruption dans une piété solide et uniforme, d'aller fort souvent à la sainte communion sans rien craindre. II (Lettres chrétiennes et spirituelles, Lyon, 1675, 1. I. p. 239 et 252.) C'est d'autre façon aujourd'hui qu'on instruit Ie procès de Saint- Cyran. II apparaÎt comme un ma!ade aux nerfs ébranlés, qui conçoit de grands desseins et manque de force pour les exécuter; qui, par ses .airs insp;;ts, ses déclamations sur la corruption du siècle, éblouit et fascine d::: pauvres religieuses, développe en e\les l"orgueil de se croire seules écbirées, seules vraiment pieuses, On lui reproche beaucoup rnoins des innovations dangereuses que son manque d'originalité : pour
proposer une conception aussi commune de la vie spirituelle, à quoi bon, dit-on, tant de mystère et de fracas?
Accordons que Saint-Cyran, tel que Ie dépeint Ie naïf Lancelot, fait partois sourire. II a des mots extraordinaires. Par exemple celui-ci, qui stupé/ie Lmce\ot lui-même quand, après avoir vaincu les scrupules de son disciple sur la communion, i1lui déclare tout à coup avec chaleur: (( Vous pouvez croire qu'après cela, je ne vous abandon'1erai jamais.... Ni moi, ni mon neveu ne vous abandonnerons jamais. )) II est évidemment ravi d'avoir été si bien compris, de n'avoir plus à combattre chez celui quïl dirige que l"exagération de sa propre doctrine sur la pénitence, et il promet son appui à qui partage ses idées. Cest très humain; mais cette façon de mêler les intérêts du ciel à ceux de la terre reste un peu comique. Plus étrange encore au premier abord Ie propos tenu deux jours après une conférence qui a (( transporté jusqu'au ciel n Lancelot et Singlin :
I( En voilà assez pour toute votre vie, dit Saint-Cyran à Lanceiot. Allez-vous-en à cette heure, si vous voulez, au milieu d'un désert. Vous savez assez de vérités, si vous les pratiquez bien, pour vous conduire et pour vous sauver. II Orgueil démesuré?
Non pas, mais croyance à I 'inspiration d'en haut. Saint- Cyran est toujours convaincu qu'il exprime ce que Dieu lui met dans Ie cæur. II ne pourrait Ie lendemain d'un sermon écrire ce quïl a dit. (I L'esprit de Dieu, explique-t-iI, est que\quefois Vadens et non rediens. II a ses heures, ou pour mieux dire,ses moments. II Encommenlant l'f.vangiIe, Saint- Cyrðn se tait parfois, quand les idées surabondent, (( pOUl demander à I"Esprit-Saint ce qui est plus à propos quïl dise n. Aussi ne regarde-t-il pas cequi vientde lui comme étant de lui : il n 'est qu' (( un dépositaire et un dispensateur lidèle qui ne s'approprie jamais les biens de son maitre n.
F ut-il original? II n' eût pas voulu l"être. Les gens de Port-Royal se sont toujours dé!endus d'avoir créé un parti, une secte. lIs ne se sont jamais appelés euxmêmes I( jansénistes n. Ce sont leurs ad versa ires qui les ont ain désignés, pour les représenter comme des novateurs et des hérétiques. Mais leur prélention était tout autre, A tort ou à raison, ils se gloriliaient seulement de revenir au christianisme Iraditionnel, orthodoxe, dont ils crovaient trouver la parfaite expression chez saint Augustin. Sans doctrine profondément originale, Saint-Cyran fut une force. Sur ce point les contemporains sont unanimes; et sur ces matières, ne sont-ils pas les meilleurs juges ? Cetle force fut mise au service d'une piété ardente et contagieuse, non point de controverses desséchantes et stériles, II a donné sur la prière véritable d'admirables enseignements, déconseillant ({ les grandes méditations qui ne se font que par art et méthode n, pour recommander (( la prière du p;:uvre I), celie où Ie chrétien (( expose ses plaies et nécessités à Dieu, aiin qu'il lui plaise seulement de les regarder n, comme Ie pauvre découvre au passant ses misères sans l'importuner par de vains discours. Tout ce qu'il a écrit sur Ie recueiliement, Ie silence, la séparation du monde, la (I Aexibilité n, c'est-à-dire la parfaite docilité aux bonnes inspirations, est digne des grands spirituels, Avec Saint-Cyran, la physionomie du premier Port-Royal achève de se dessiner. Après lui s'ouvrent des discussions théologiques, la lutle contre les jésuites et con Ire Rome, des persécutions, Malgré tant
de thèses, retentissantes un jour, de mémoires justillcatifs, de répliques, de mandements, d'apologies et d'appe\s au pape, ces événements intéresseraient d'assez loin I'histoire des Ipttres françaises s'ils n'avaient provoqué les Provinciales, Arnauld lui-même, Ie II grand Arnauld )), continuateur de Saint-Cyran et de Jansénius, infatigable adversaire des iésuites et des protestants, critique de Descartes, de Leibniz et plus encore de Malebranche, ne peut occuper dans cette histoire qu' une place secondaire,
Les persécutions. -:- Arnauld, Nicole
L'Augustinus est condamné par Ie pape en avril 1642. Dès cette date Ie duel est engagé entre jansénistes et molinistes : les premiers, accordant plus à la grâce qu'à la liberté, attribuant au Christ seul Ie pouvoir de sauVer les âmes prédestinées, insistant sur la déchéance de l'homme après Ie péché originel, moralistes sévères, ennemis de toute casuistique indulgente; les seconds, adversa ires de la grâce (( elficace par ellemême )), faisant la part plus large à nos mérites propres, enclins à effacer les effets de la chute par ceux de la rédemption, directeurs de conscience plus accommodants. Le conflit prend une forme aiguë du jour OÙ Nicolas Cornet, ancien jésuite, syndic de la Faculté de théologie.
soumet à l'examen de la Facu/té cinq propositions sur la grâce (juillet 1649), en so usentendant qu'dles expriment la pure doctrine de Jansénius. Le Parlement interdit cet examen. L' affaire est portée à Rome. Après de lonfls délais, Innocent X condamne les cinq propositions (31 mai 1653), en se défendant de condamner saint Augustin, Pendant plus d'un demi-siècle on discutera pour savoir si Illes cinq propositions)) sont ou ne sont pas dans Jansénius. Religieuses et théo/ogiens de Port-Royal professeront qu'ils les condamnent avec Rome (question de droit), mais nieront qu'elles se trouvent dans l'Augustinus (question de fait); plusieurs religieuses feront valoir que, n 'ayant pas lu l'Augustinus, dies ne sauraient attester que ces propositions s'y rencontrent. Les adversaires de Port-Royal ne jugent pas cette soumission suf/ìsante: sur leurs instances, Ie pape déclare (sept. 1654) II qu'il a condamné dans les cinq propositions la doctrine de Jansénius contenue dans Ie livre intitulé fAugustinus )), formule destinée à empêcher qu'on ne sépare Ie fait et Ie droit. Arnauld, qui ne peut se contenir, est bientôt exclu de la Sorbonne (31 janv. 1656).
Les jésuites profitent de leur victoire pour obtenir la fermeture des écoles de Port-Royal. lis redoutent que les solitaires ne leur enlèvent l'éducation de la jeunesse. Port-Royal possède en effet des maîtres excellents: on leur doit les meilleurs livres d'enseignement de l'époque, de savantes méthodes pour l'étude des lan.flues anciennes, Ie /ameux Jardin des racines grecques, une Logique qu'on lira jusqu'à nos jours aVec profit, une Céométrie, une Crammaire générale, etc, Ces précepteurs s'appellent Lancelot, Arnauld, Nicole, Le Maître de Sacy,
LlTTfR. FRANÇ. - ,
(( lis conduisaient jusque au fOTiå de la Grèce par des routes qui n'étaient nullement connues. II lis y avaient conduit Racine et aussi Le Nain de Tillemont.
Le succès éclatant des Provinciales (fév, 1656 à mars 1657) et Ie bruit fait autour de la guérison subite d'une nièce de- Pascal, après l'attouchement d'une rdique (miracle de la sainte Épine, mars 1656) ne procurent à Port-Royal qu'un répit de courte durée. En février 1661, l'Assemblée du clergé rédige un formula ire à faire signer par tous les ecclésiastiques : (( Je condamne de cæur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius, contenues dans son livre intitulé l'Augustinus... )) Les supérieures de Port-Royal des Champs et de Port-Royal de Paris doivent renvoyer pensionnaires et novices; les solitaires se dispersent; la plupart des religieuses refusent de signer, plusieurs tombent malades. Racine attribue à ces émotions la mort de la sæur de Pascal (oct, 166/).
En 1664, nouvelle persécution, Les religieuses son! enlevées de force dans des carrosses escortés d'exempts et d'archers, reléguées dans différents couvents OÙ supérieures et confesseurs les sermonnen( et les menacent pour vaincre leur résistance. f\I ous possédons quelques très belles II relations)) de ces II captivités )), notamment celle de la mère Angélique de Saint-Jean, fille d'Arnauld d'Andill:y, I( un des plus considérables esprits de Port-Royal )1, dit Sainte- Beuve. Un an aplès on les ramène à Port-Royal pour les y enfermer derrière des murs exhaussés que gardent des soldats. La (I paix de l'Église)) (sept. 1668), négociée par Hugues de Lionne et Ie nonce Bargellini, sans réconcilier les adversaires, fait pendant dix ans cesser les hostilités.
Elles reprennent vers 1680, malgré la protection qu'/nnocent XI accorde aux jansénistes. Vers la fin du siècle, Fénelon, dont Bossuet et Noailles ont interrompu la fortune, attaque très habilement Ie jansénisme pour atteindre ces deux prélats, qui passent pour Ie protéger. Enfin les adversaires de Port-Royal obtiennent la dispersion définitive des rdigieuses (oct, 1709) et la démolition du monastère (/710). Les sépu/tures mêmes ne sont pas respectées, Le plus grand soldat de Port-Royal, au cours de ces tristes luttes, fut Arnauld.
Ses CEuvres complètes ont été publiées par du Pac de Bellegarde et Jean Hautefage, Lausanne, 1775-1783, 43 vol. in-4 0 .
CORNÉLlUS JANSÉNIUS, évêque d'Ypres. auteur de J'Auguslinus.
LEs CONTEMPORAINS D'ARNAULD ont admiré son érudition et sa vigueur dialectique. II est par excellence Ie Docteur, Du jour où il fut ordonné prêtre (1641) j usqu 'à sa mort ( 1694), it combattit. D'abord un jésuite, Ie P. Sirmond; puis une série de casuistes de la même compagnie, dans sa Théologie morale des jésuites, où Pascal a puisé presque toute la matière des Provinciales I V-X (Lanson, Revue d'histoire littéraire de la France, 1900, p. 169-195); puis encore un autre jésuite, Ie P. de Sesmaisons, qui, en permettant à ses pénitentes d'aller au balle jour OÙ elles communiaient, fournit au sévère théologien I'occasion de son premier in-quarto, la Fréquente communion, En cinquante ans il en écrira quarante autres, mais on peut dire que dès Ie premier it avait donné sa mesure, Livre essentiellement dogmatique, logiquement ordonné, qui accable Ie lecteur d'arguments et