‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 319 sur 402 · LE DIX-SEPTIEi\IE SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEi\IE SIECLE

ANTOINE ARNAULD, - Gravure de Drevet, d'après un portrait de Philippe de Champaigne.

de citations sans l'émouvoir jamais, la Fréquente communion /it grand bruit, fut très lue, agita l'opin;on, inquiéta. Saint-Cyran en avait discuté Ie plan et les idées. C'est en efIet du Saint-Cyran, plus correct et plus froid. Même attachement au christianisme primitif: (( La meilleure règle que nous devions garder pour ne point nous tromper en cette question de la fréquente communion, comme en toutes les autres choses, c'est de regarder ce qui est conforme à I'antiquité, aux traditions des saints et aux vieilles coutumes de l'f.glise. )) (Préface, p. 8, de la cinquième édition, 1644.) Même doctrine sur la pénitence et I'eucharistie : (( T ous ceux qui conduisent les âmes doivent avoir pour but et pour /in de les mettre dans une telle disposition qu'elles puissent commencer à communier, si e1les ne communient pas encore; ou communier souvent, si elles ne communient encore que rarement; ou même communier tous les jours, si e1les peuvent déjà communier souvenl. )) (Ibid., p. 34.) Malgré ses redites, Arnauld eutle sort de plusieurs grands disputeurs : iI semble bien avoir fait entendre à beaucoup de lecteurs Ie contraire de ce qu'il voulait soutenir. Sur sa forme et son style, Ie jugement dé/initif nous paraÎt celui de Sainte-Beuve : (( Tout I'atteste, remarque-t-il, Arnauld a été I'une des personnes les plus actives, les plus originales, les plus caractérisées de son temps, un symbole d'ardeur et de candeur : comment rien, à peu près rien de cela ne s'est-il peint en ses écrits?... C'était un grand avocat de Sorbonne: son vrai cadre ne sort point de cette lice; il I'y fallait voir, héroïque jouteur, courir et lutter. II avait du lion, com me I'a dit de lui I'évêque de Montpellier, Colbert, lequel tenait aussi de celie race léonine, pugnace et généreuse. Lorsque Arnauld parlait, Ie feu,la couleur, la vie, étaient dans ses paroles, respiraient dans ses arguments... Quand iI écrivait, caché, n'osant paraitre, etquïl était lu tout vif par un public passionné pour ces questions, par des lecteurs pour ou contre enAammés, il semblait encore Ie même, C'était de la parole toujours. Et pourtant, la matière se refroidissant, on allait trop tôt s'en apercevoir: à part la doctrine, à part un certain mouvement vigoureux, mais abstrait et décoloré, à part la lucidité, la fermeté, l'ordre, la méthode, qualités chez lui insatiables, il n'y avait pas dans ces pièces écrites de quoi représenter longtemps Ie grand Arnauld en personne. Pour clore d'un mot, iI n'était pas surtout un écrivain. II (port-Royal, t, II, p. 172-173.) Auprès du fougueux docteur, Ie raisonnable Nicole ht longtemps sentir son inAuence apaisante. Très instruit, plein de lectures, ayant dévoré non seulement tous les Pères, mais tous les auteurs c1assiques,

grecs et latins, tous les ouvrages des hérétiques, les romans, les relations de voyage, les poèmes graves et burlesques, les écrits politiques et jusqu'aux innombrables libelles de la Fronde, il était désigné pour seconder des polémistes dont iI n'avait ni I'ardeur ni Ie génie. Pascal, Arnauld, et plus tard Bossuet puisèrent à son érudition. Arnauld, de bonne heure, mit la main sur lui. De 1654 à 1679, !\:icole Ie suivit dans toutes ses retraites, revit ses ouvrages, collabora à la Logique, rédigea la plus grande partie de la Perpétuité, Ce pauvre clerc timoré, qui tremble de peur au sommet d'une écheIle, qui fait disparaÎtre sous terre, par une trappe, sa table de travail, pour que les visiteurs ne sachent point à quoi iI s'occupe; ce doux moraliste, dont Ie chef-d'æuvre sera un petit traité : Des moyens de conserver la paix avec les hommes, va se trouver, durant vingt-cinq ans, associé aux luttes les plus âpres de la querelle janséniste. Quand iI voudra se dégager, négocier avec I'archevêché de Paris son retour en France, dans un moment OÙ iI croit la controverse plus funeste qu'utile à Port-Royal (voir sa lettre à 1\1. de Pontchâteau, la LV e du troisième volume de sa correspondance), il aura si bien habitué ses am is à voir uniquement en lui Ie premier lieutenant d'Arnauld que, sans égard pour son propre tempérament, tous crieront à la trahison. II ne s'étonne pas: (( II y a de certaines gens qu'on regarde en eux-mêmes et qui subsistent par eux-mêmes dans I'esprit des autres, et d'autres au contraire qu'on ne considère que par rapport à autrui, On a égard aux besoins, aux peines, aux dif/icultés, aux dispositions des premiers; mais, pour les derniers, on s'accoutume à ne considérer ni leur âme, ni leur corps... On décide uniquement de leur sort par rapport à ceux à qui on les a attachés.., C est à peu près la manière dont bien des gens m'ont regardé jusqu'ici, quelque soin que j'aie eu de marquer qu'on ne devait pas disposer si absolument de moi, Quelques démarches que j'aie faites pour cela, en me séparant de M. Arnauld, il y a plus de dix ans, je n'ai pu jamais parvenir à faire considérer que j'avais un corps et une âme à part et que par conséquent je pouvais avoir des besoins et des devoirs séparés. )) Ce pacifique eut pourtant sa manière à lui de combattre. Naturellement subtil, inventif quand il s'agissait de concilier, iI imagina, prétend-on, la fame use distinction du jait et du droit qui prolongea la résistance de ses amis, en leur faisant apercevoir Ie moyen d'acquiescer aux condamnations de Rome sans outrager les ombres vénérées de

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PORT-ROYAL DE PARIS (état aelue!), - Ces bâtimenls sont occupés depuis 1814 par rhôpital de la Matern:té,

AR AULD D'A!\DlLLY, Gravure d'Edelinck d'après Philippe de Champaigne.

lEA'I/ HA\lON, médecin de Port-Royal. - Tableau de Philippe de Champaigne (musée de Port-Royal).

Jansénius et de Saint-Cyran. Dans ses lmaginaires, petites lettres écrites dans Ie goût des Provinciales, il s'efforça de montrer, avec beaucoup de modération, de bon sens et d'esprit, que la prétendue hérésie janséniste ne méritait aucunement de troubler I'f.glise et Ie royaume. II eut même sa querelle particulière avec Desmarets de Saint-Sorlin, farouche ennemi de Port-Royal, qui payait des espions pour dénoncer ensuite à la police les solitaires cachés et qui tranchait du prophète, Les Délices de J'esprit provoquèrent les huit V isionnaires, C'est une phrase malheureuse de ce dernier écrit sur les II faiseurs de romans et poètes de théâtre, empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes )), qui offensa Ie jeune Racine. A la réplique acerbe de son ancien élève, \Jicole ne voulut pas répondre, Plus tard Racine regretta son ingratitude et Ie repentir lui inspira son exquis Abrégé de J'histoire de Port-Royal.

Les Essais de morale, qui comprennent trois volumes de lettres, restent I'æmre la plus caractéristique de I'esprit de icole. L'admiration vingt fois exprimée de I\Ime de Sévigné pour ces petits traités nous surprend, et V ohaire s'est peut-être aventuré en déclarant avec assurance qu' (I ils ne périront pas n. I\lais on y découvre sans peine de belles pages, de lines analyses et des idées fort élevées, Cette prose limpide atteint parfois une éloquence sans éclat, non sans charme : (I T outes les sociétés dont nous faisons partie, toutes les choses avec lesquelles nous avons quelque commerce... sont les Vi lies où nous passons Ie temps de notre pèlerinage... Le monde entier est notre Ville, parce qu'en qualité d'habitants du monde, nous avons liaison avec tous les hommes... I\lais nous sommes encore plus particulièrement citoyens du royaumeoù noussommes nés... et enlin nous nous pouvons dire citoyens de nous-mêmes et de notre propre cæur... Souvent it est plus facile de vivre avec tout Ie monde extérieur qu'avec ce peuple intérieur que nous portons en nous-mêmes. )) (Début des Moyens de conserver la paix avec les hommes.) A notre sens, ce qui demeure Ie plus intéressant dans les Essais, c'est Nicole luimême. II convient de les lire comme des confessions, Alors mille remarques isolées reprennent leur valeur : c'est bien r\icole qui se protège contre Ie dogmatisme sévère de ses a is quand il cite ce saint (I qui prescrivait aux religieux

LE MAITRE DE SACY, - Gravure anonyme éditée chez Desprez.

d'assaisonner tous leurs discours par Ie sel du doute )) ; ce sont Ies imprudents de son entourage qu'il avertit de ne point combaltre toutes les erreurs, mais plutôt d'imiter Jésus-Christ, plein de toute vérité, qui pourtant n'a pas donné charge à ses apôtres de rectilier les opinions des hommes en matière de beau langage ou de physique; surtout ce sont ses propres froissements et ses plus douloureuses expériences qu'it évoque pour traiter des amitiés inlidèles, des jugements téméraires et des injustes soupçons.

Arnauld, Nicole et Lancelot meurent à quelques mois d'intervalle, plus de trente ans après Pascal, la mère Angélique et Singlin, La mère Angélique de Saint-Jean, Hamon, Le I\IaÎtre de Sacy ne sont plus. Les seuls survivants notables du groupe janséniste à la lin du XVI Ie siècle sont I'érudit historien Le Nain de Tillemont et les deux compagnons d'exit d'Arnauld, Pasquier Quesnel et Joseph Duguel. Mais à cetle date I'esprit de Port-Royal a partout pénétré. Brunetière compte les grands écrivains du règne de Louis XIV qui ont échappé à cette inRuence et n'en découvre que deux: IVlolière et La Fontaine. II Cette exception faite et de quelque côté que je tourne la vue, je ne vois plus que jansénistes.., lis remplissent la cour, la magistrature et la ville, Paris et la province)) (Etudes critiques, IVe série, ]ansénistes et cartésiens). Jansénistes les ministres Pomponne, Pontchartrain, T orcy: jansénistes :Vl me de Cuémenée, I\lme de Liancourt, I\lme de Longueville, Mmc de Sablé; jansénistes les carmélites de la rue Saint- Jacques, les bénédictins de Saint-l\1aur et nombre d'oratoriens. Dans un curieux Mémoire secret (clam legendum) , véritable rapport de police, que Fénelon fait parvenir à Rome par l'intennédiaire du P. Le Tellier, confesseurdu roi, il dénonce nommément les princesses de Condé et de Conti,les cardinaux de Noailles, de Coislin et Le Camus, Ie Chancelier de France, (I qui se vante publiquement d'avoir appris à lire dans les Provinciales)), Ie docteur Boileau, Ie p, de la Tour, supérieur général de I'Oratoire et Ie premier présidentdu Parlement de Paris. Ne nous étonnons pas que Sainte - Beuve ait été amené par une étude sur Port-Royal à traiter de presque toute I'histoire littéraire du XVII" siècle.

S'est-il exagéré l'importance de son sujet, comme on I'a soutenu, parce qu'il ne connaissait pas d autre monastère, d'autre réforme catholique ? II reste

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