LE DIX-SEPTIE1\1E SIECLE
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manqué, ne sert à rien? On constate, croyonsnous, chez Pascal, en ceUe circonstance, une irritabilité très spéciale, qui explique son attitude énigmatique en plusieurs cas: il supporte mal qu'un autre s'atlaque en même temps que lui au même problème, entreprenne la même recherche. Nous Ie verrons interrompre les entretiens ou les correspondances au moment précis OÙ il se rend compte qu'un savant approche de sa pro pre piste, s'oriente vers la même solution. C'est peur d'être devancé? Oui, sans doute, mais c'est autr.' chose encore, Pascal a la passion de I'excellence. Qu'il s'agisse de réaliser un mécanisme, de conduire des expériences, ou de mener Ie combat contre les disciples d' Escobar, it médite, se trace à I'avance une méthode, explore toutes les voies pour choisir la plus sûre, ne laisse rien au hasard. Comme it construit cinquante modèles de machines à calculer, il imaginera d'innombrables expériences sur Ie vide, il tirera quatre cents corollaires de son hexagramme mystique, it recommencera dix-sept fois la même Provinciale. II lui faudrait, à chaque recherche nouvelle, obtenir I'extraordinaire Privitège de 1649, qui ne menace pas seulement les contrefacteurs, mais ceux aussi qui tenteraient de construire d'autres machines à calculer, si difIérentes qu'elles fussent de matières ou de forme. Les défauts qui s'y rencontreraient infailliblement, y est-il dit, (( rendraicnt ceUe invention aussi inutile qu'elle doit être profitable étant bien exécutée )) ; la (( Pascaline )) coûte un prix excessif : il convient de laisser à l'inventeur Ie loisir de trouver un mouvement plus simple, de former des ouvriers, (( lesquelles choses dépendent d'un temps qui ne peut Hre limité I). II ne faut pas une moindre protection pour que Pascal travaiIIe en paix. Cet amant de la perfection, en qui l'intuition jaillit si prompte, exécute lentement. Sentir à côté de soi un concurrent plus rapide, plus insouciant des obstacles, c'est la hâte imposée, I'obligation de renoncer à I'excellence. Ce jeune homme, qui n'a que quelques années à vivre, polit son æuvre comme s'il disposait de I'étemité, Amour de la gloire, amour des sciences, vers 1646 c'est encore là tout Pascal. (( Seigneur, s'écriera-t-it un jour, vous m'aviez donné la santé pour vous servir et j'en ai fait un usage tout profane, )) (Prière pour demander à Dieu Ie bon usage des maladies, t. IX, p, 323.)
LA MACHINE ARITHMÉTlQUE DE PASCAL. - Le Conservatoire national des Arts et Métiers en possède quatre modèles. Celui-ci est Ie plus perfeclionné.
des parties du grand traité des coniques, dont I' Essai n'était que I'annonce, traité inachevé, dont un seul fragment nous est parvenu (Generatio conisectionum, t, II, p. 217-243). La machine arithmétique futd'abord imaginée par Pascal pour épargner à son père les calculs longs et minutieux auxquels donnait lieu la perception des taxes, CeUe invention exigea des tâtonnements innombrables, près de dix années de labeur (1642-1652), et la construction de cinquante modèles. L'histoire de ces recherches jeue quelque lumière sur Ie caractère du jeune savant et Ie tour propre de son génie.
Pascal vient en efIet de prouver sa précoce aptitude à réaliser ce qu'it appelle (( la légitime et nécessaire alliance de la Théorie avec I'Art I). Pour construire sa machine, il nes'est pas heurté aux seules difficultés abstraites que la science pure résout, mais à la résistance des chos es elles-mêmes, toujours plus ou moins opaques à I'esprit. II a dû choisir les matériaux, essayer Ie fer, Ie cuivre, l'ivoire, I'ébène, s'inspirer de la pratique des métiers, demander aux hasards heureux de I'expérience les solutions que Ie raisonnement ne fournit pas. Enigmes posées à I'imagination du savant, maladresse des ouvriers, rouages rebelles autour desquels la main s'inquiète, soufIrances de la maladie qui resserre son étreinte, rien n arrête son efIort obstiné. C'est quïl ne s'agit plus seulement d'abréger les calculs paternels. Après 1648, 1\1. Pascal Ie père n 'a plus besoin de ceUe aide et Blaise n'en continue pas moins à perfectionner son instrument. II I'expose, Ie répand, il en aUend honneur et fortune.
Oui, fortune. L'Avis nécessaire à ceux qui auront la curiosité de voir la Machine arithmétique et de s'en servir ne laiss e aucun doute à cet égard. C'est un prospectus commercial, OÙ se rencontrent toutes les formules que Ie genre impose: maniement simple et commode; Ie plus ignorant se servira de ceUe machine aussi bien que Ie plus expérimenté; elle rend la mémoire inutile en supprimant les retenues; (( il y a cent autres facilités que I usage fait voir)) ; la dureté du métal garantit la solidité de cet instrument, qui a résisté sans aucune altération à un transport de deux cent cinquante lieues; ne pas Ie confondre avec de mauvaises copies: s'adresser pour la vente au sieur de Roberval, qu'on trouve rue du Foin, chaque matin avant huit heures... Ce fils de I'Auvergne n'est pas dépourvu de sens pratique.
l\1ais ce que révèlent bien davantage encore les écrits relatifs à la (( Pascaline)), c'est la fierté de lïnventeur et son ferme dessein de faire du bruit dans Ie monde, Qui écrit la Lettre dédicatoire à Mlr Ie Chancelier (1645) n'a sûrement pas encore découvert que Ie moi est haïssable, Plus tard, autre dédicace à la reine Christine de Suède (1652) : ne faut-il pas que ministres et souverains connaissent (( ce coup d'essai d'un homme de vingt ans ))? II parle complaisamment à ces grands personnages des lumières qu'il doit à la géométrie, à la physique et à la mécanique, des 'difficultés prodigieuses qu'il a su vaincre, de I'estime que lui ont accordée les juges les plus doctes, parce qu'il a osé (( tenter une route nouvelle dans un champ tout hérissé d'épines )). Que de rancæur et de mépris à I'égard de ceux qui ont osé se mesurer à lui! Un horloger (( qui ne sait pas seulement si la Géométrie et la Mécanique sont au mond e )) a construit un instrument bien limé par Ie dehors, mais qui n'est d'aucun usage. Pascal a vu ce (( monstre )) chez un collectionneur de Rouen : II L'aspect de ce petit avorton me déplut au dernier point et refroidit tellement I'ardeur avec laquelle je faisais travailler à I'accomplissement de mon modèle qu'à I'instant même je donnai congé à tous mcs ouvriers )) (t. I, p. 312).
Pourquoi ce découragement ou ce dépit. puisque I'essai du rival est
Première conversion. - Les expériences sur Ie vide (1646-1649)
Au mois de janvier 1646, M. Pascal Ie père, étant sorti pour empêcher un duel, tomb e sur la glace et se démet la cuisse. II se confie aux soins de deux gentilshommes, MAI. de la Bouteil/erie et Deslandes, qui s'occupaient par charité de médecine et de chirurgie. lis s'instal/ent chez lui pendant trois mois. Ce sont deux disciples de Jean Gui/lebert, curé de Rouvil/e, savant théologien, ami d'Arnauld, qui jadis f'avait conduit à Saint-Cyran dans sa prison. Nombreux sont à ceite époque en Normandie les (( rouvi/listes )). L'influence des guérisseurs jansénistes s'exerce sur Etienne Pascal el sur son fils. lis introduisent dans la maison de f'intendant des livres pieux, probablement des æUVres de Saint-Cyran, de Janséniu's el d'Arnauld. L'énorme Augustinus, qu'on vient de réimprimer à Rouen (1643), n'est pas un livre qu'on laisse au chevet d'un malade pour entreprendre sa conversion, Les breIs traités de saint Augustin et de Jansénius récemment traduits par Antoine Arnauld et par d'Andi/ly se prêtent mieux à ce dessein. T oute la fami/le se conVertit. - On peut lire Ie récit de ces événements dans un Mémoire de Marguerite Périer sur son grandpère Etienne Pascal (t, I, p. 5-28), et consulter sur Guil/ebert f'Histoire de I'abbaye de Port-Royal, de Besoigne, t. IV, p, 376-383, Sur les travaux scientifiques de Pascal pendant la période qui suit ceite première conversion, les études abondent, PTOvoquées presque toutes par les accusations qu'un érudit. M. Mathieu, a lormulées dans six articles vigoureux de la Revue de Paris (Pascal et I'expérience du Puy de Dôme, 1 r et 15 avril. 1" mai 1906, 1 er et 15 mars, 15 avril 1907). On trouvera une bibliographie complète de ceite polémique dans f'introduction de M. Brunschvicg au t. I de sa grande édition, D'une spéciale importance sont les études publiées par p, Duhem dans la Revue générale des sciences (Ie Principe de Pascal, 15 jui/let 1905; Ie P. Marin Mersenne et la pesanteur de I'air, 15 et 30 sept. 19061.
PASCAL n'avait jamais été incrédule, II II ne s'était jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, assure Mmc Périer, ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles, et il m'a dit plusieurs fois qu'il joignait cette obligation à toutes les autres qu'it avait à mon père, qui, ayant lui-même un très grand respect pour la religion, Ie lui avait inspiré dès I'enfance, lui donnant pour maxime que tout ce qui est I'objet de la foi ne Ie saurait être de la raison II (t. I. p. 59-60). Qu'it soit resté toute sa vie attaché à cette maxime et II soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant)), nous en doutons un peu, malgré Mme Périer, car nous savons de Pascal lui-même {Lettre du 26 janvier 1648, t. I I. p, 174-175) que son désir d'utiliser Ie raisonnement pour porter les ßens à croire épouvanta M. de Rebours, run de ses premiers directeurs. 1\1ais la maxime de l\I. Pascal Ie père, susceptible d'une interprétation profonde si ron y cherche une doctrine sur la relation de la foi avec Ie don nécessaire et gratuit de la grâce, cette maxime, entendue comme peuvent I'entendre des chrétiens assez tièdes, les justifie de pratiquer leur religion sans lui faire une grande place dans leur pensée. II semble bien que Blaise n'ait pas autrement appliqué Ie précepte paternel avant 1646. Si donc, à cette date, il n'a point à passer du scepticisme à la foi, en un autre sens cependant il lui reste à se convertir. Car conversion signifie encore progrès dans la piété, adhésion plus entière de I'âme à la conception chrétienne de la vie, transformation d'une religion de coutume en une religion profondément sentie, inspiratrice de tous desseins et de toutes actions. De ce genre est la première conversion de Pascal. Encore Ie voyons-nous s'arrêter en chemin et n'accepter qu'à demi la leçon de ses nouveaux maîtres, Jansénius et Saint-Cyran. La faute en est-elle à ces apôtres d'un évangile austère ou à l'insuffisante ardeur du disciple?
On a dit de la crise de 1646 qu'elle fut II une conversion manquée )), parce que I'mtelligence y fut plus intéressée que Ie cæur. Par là on en tend que Pascal découvrit moins Ie christianisme, dans ce qu'it a de riche et de prenant, qu'une certaine théologie desséchante, plus propre à former des disputeurs de Sorbonne qu'à retenir des âmes mystiques ou à pacifier des esprits tourmentés. Et I'on donne pour preuve la querelle de Pascal avec Ie frère Saint-Ange ou encore sa longue et froide lettre à Mme Périer sur la mort de leur père, qui rappelle les dissertations funèbres élaborées par Saint-Cyran dans sa prison de Vincennes.
II est exact que laconversion de 1646 fut incomplète et n'empêcha point Pascal de vivre comme par Ie passé. l\his il ne faut pas dire que cette conversion resta d'ordre intellectuel parce qu'elle s'opéra sous l'inAuence - indirecte - de Saint-Cyran. Tout au contraire, dIe eût atteint Ie cæur si cette inAuence eût agi en souveraine, car Saint-Cyran, qui a maintes fois traité de la conversion, I'a toujours définie un II renouvellement II qui transforme I'âme tout entière, si profond qu'il ne peut être que I'æuvre de Dieu. Pas davantage il ne convient d'opposer la conversion de 1646 à celie de 1654 en présentant la première comme une conversion de tête, au lieu que la seconde serait vraiment Ie brusque et irrésistible élan de toute la personne vers Dieu enfin sensible au cæur. Des textes décisifs interdisent cette antithèse : les lettres OÙ Jacqueline raconte à l\lme Périer la conversion de 1654. Son frère lui avoua, écrit-elle, qu'il se trouvait plein d'aversion pour Ie monde et ce qu'on y estime, mais que, d'autre part, II il était dans un si grand abandonnement du côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté-Ià; qu'il s'y portait néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'it sentait bien que c'était plus sa raison et son propre esprit qui I'excitaient à ce quïl connaissait Ie meilleur que non pas Ie mouvement de celui de Dieu; et que, dans Ie détachement de toutes choses OÙ il se trouvait, s'il avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois (entendez : qu'au moment de sa première conversion), il se croyait en état de pouvoir tout entreprendre; et quïl fallait qu'il eût en ce temps-Ià d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait II (Lettre du 25 janvier 1655, t. IV, p. 62). Ce témoignage de la confidente la plus attentive à I'évolution religieuse de Pascal prouve qu'il s'est senti plus vivement touché de la grâce en 1646 qu'en 1654 : c'est la seconde conversion qui s'est accomplie au milieu des II sécheresses II, jusqu'à I'exaltation de la nuit OÙ fut écrit Ie Mémorial.
Quelles sont ces II horribles attaches II qui, de son aveu, Ie rendaient sourd, vers 1646, aux appels divins ? Nous les connaissons:
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