LE DIX-SEPTIEl\1E SIECLE
répéter devant l'archevêque. Visiblement I'affaire est à ses yeux sans gravité, Peu de jours après (13 mars 1647), Ie frère Saint-Ange est officiellement présenté pour la cure de Crosville. Trois jeunes gens interviennent aussitôt : Blaise Pascal, du I'vlesnil, fils de M. Hallé de I\IontRaines, et Adrien Auzout. Un mois auparavant (Ier et 5 février 1647), ils ont obtenu du frère Saint-Ange deux entretiens, dont ils gardent un récit détaillé (t. I. p. 370-403). lis ne permeUront pas que la direction d'une paroisse soit confiée à un pasteur d'opinions inquiétantes et ridicules. lis sont écoutés : dès Ie 15 mars, I'archevêque écrit à Camus: (( Ce n'est pas une affaire à étourdir. II Pendant plusieurs semaines, Camus tente de réconcilier les adversaires :
mais chaque fois qu'iI annonce à son archevêque l'accord qui terminerait Ie scandale, Pascal, du Mesnil et Auzout obtiennent de celui-ci qu'il rouvre l'instruction pour rédamer des rétractations plus formelles et plus humiliantes. Leur ténacité est farouche, Essayons moins de juger Pascal que de Ie comprendre. II n'est pas intervenu prématurément, iI a d'abord laissé agir l'autorité ecdésiastique. Forton a protesté de son orthodoxie devant Ie coadjuteur, qui manquait de preuves pour maintenir l'accusation et se félicitait peut-être d'en manquer. Alors les trois jeunes gens ont apporté leur témoignage, qui était accablant. (( On n'a pas démontré, dit un savant historien du sentiment religieux au XVIIC siède, que ce bizarre et profond esprit (Jacques Forton) fût un novateur bien dangereux. II Un seul passage du récit de ses adversaires lui vaut ceUe réputation de profondeur : iI se vantait de découvrir du vrai dans toute opinion, ajoutant que ces parcelles de vérité ne se laissent pas discerner quand on isole une formule de la doctrine OÙ elle prend un sens; tels les membres d'Orphée méconnaissables après que les bacchantes ont déchiré ce beau corps. C'est un thème que reprendra Pascal (Pensées, 862), bien que la comparaison tirée de la fable païenne ait d'abord choqué nos jeunes inquisiteurs, Mais pour une idée sensée, que Forton ne développe pas, que d'extravagances OÙ il se complaÎt ! 11 se Ratte de déterminer Ie nombre total des hommes qui sont nés ou naÎtront entre la création du monde et Ie jugement dernier; il soutient que la nourriture ne se change point en notre substance, mais s'évanouit aussitôt qu'on l'absorbe; qu'un enfant a autant de masse qu'un homme fait; il a une opinion personnelle sur la nature du lait de la Vierge, D"autres auditeurs se fussent peut-être amusés de ces thèses folâtres, I\lais Pascal vient de se convertir, et sous Ie signe de I'abbé de Saint- Cyran. (( L'une des caractéristiques de la rénovation tentée par Saint- Cyran, remarque M. Brunschvicg (t. I, p, 352), celie par laquelle il eut immédiatement Ie plus de prise sur Ie catholicisme français, c'était la réforme du dergé national, c'était l'insistance à rappeler I'éminente dignité du sacerdoce et la responsabilité angoissante, presque écrasante, que Ie prêtre assumait vis-à-vis des fidèles, II A Rouen même, quatre ans auparavant, Ie P. Maignant, de l'Oratoire, s'était brusquement démis de la cure de Sainte-Croix-Saint-Ouen pour obéir aux scrupules qu'un entretien avec Saint-Cyran avait fait naître dans sa conscience. Forton allait être investi du redoutable ministère; il s'agissait donc, aux yeux de Pascal, de bien autre chose que de spéculations uniquement théoriques.
Si ardente au combat que se révèle à ceUe date la religion de Pascal, elle ne domine pas sa vie. Son activité scientifique ne se ralentit pas, iI ne renonce pas au monde; ses biographes les plus endins à exalter sa piété ne signalent ni mortifications, ni élans remarquables de charité. Pour achever l'histoire de la machine arithmétique, nous avons dû Ie suivre déjà au delà de sa première conversion. Or, bien avant qu'il ait donné à son invention sa forme définitive, un nouveau et magnifique sujet de recherches lui est offert par Ie p, Mersenne, Depuis deux ans, Mersenne tentait vainement de reproduire une expérience dont on parlait en Italie et qui consistait à retourner un tube d'environ trois pieds, plein de vif-argent, sur une cuve également pleine de vif-argent : on constatait que Ie vif-argenr laissedans Ie haut du tube un espace vide en apparence, mais que Ie tube reste plein
jusqu'à une certaine hauteur. :\1ersenne était allé en Italie, avait vu opérer T orricelli et échouait encore à son retour. II auribua son insuccès aux verriers parisien$et demanda des tubes à ses am is de Rouen.
Ceux-ci eurent lïdée de tenter l'expérience et la réussirent (octobre 1646). Ces.
amis étaient Etienne Pascal, son fils Blaise, et M. Petit, intendant aux fortifications.
Les théories en faveur à ceUe époque parmi les philosophes et les physiciens ne facilitaient pas la compréhension du fait observé, Le haut du tube paraissait vide.
Mais péripatéticiens et cartésiens, si souvent en querelle, s'accordaient à nier la possibilité d'obtenir un espace vide dans la nature. Les atomistes seuls admettaient Ie vide, ou, plus précisément, des vides minuscules pour séparer les atomes. Encore Gassendi hésitait-il à reconnaître un vide plus notable réalisé par l'industrie humaine (Cf. Petri Gassendi, S:yntagmatis philosophici pars secunda quæ est ph:ysica, édit, de Lyon, 1658, t. I. p, 196 et suiv.).
Bien plus tard son principal disciple, Ie médecin Bernier, qui connaît T orricelli, Pascal, les expériences sur Ie baromètre et sur les I( pompes à air II, inlitule un chapitre: Que fon peut trouver un mo:yen de faire un vide considérable, et c'est pour dédarer en somme que ce moyen fait faillite.
En effet la lumière, qui est (( un tissu de petits corps très subtils )), pénètre au travers du verre dans la cavité considérée comme vide. Se protège+on contre la matière lumineuse en opérant dans une cave obscure?
Alors (( les corpuscules de chaleur et de froideur II envahissent I'espace abandonné par Ie vif-argent. Si telle est jusqu'à la fin du siède la timidité des physiciens les moins prévenus contre Ie vide, quelle prudence ne faut-il pas, en 1646, à un savant de vingHrois ans, pour interpréter la première expérience qui semble humilier à la fois Aristote et Descartes? M. Pascal Ie père tient pour Ie vide, Mais son fils objecte qu'on peut croire à J'inlroduction d'une certaine quantité d'air par les pores du verre, N'entendons pas qu'il penche pour ceUe opinion : il refuse seulement de se prononcer trop tôt, aussi longtemps que subsistent des raisons de douter. Doute de méthode qui, comme celui de Descartes, s'accroche même à l'invraisemblable, Au milieu de discoureurs pressés de condure, iI prouve la supériorité de son esprit scientifique en suspendant son jugement.
Cependant (( plénistes II et I( vacuistes II, plus prompts à disserter en latin qu'à recueillir des faits. entrent en campagne. Le professeur Jacques Pierius a déjà sa conviction. Dans son traité intitulé An detur vacuum in natura, il établit par arguments en forme que les anges même ne peuvenl réaliser Ie vide; que Dieu seul Ie pourrait, mais ne Ie veut pas; que Ie mercure est un corps bâtard, inachevé, qui ne sait ce qu'il doit faire; que la Nature, pour éviter Ie scandale du, vide, arrache au mercure des vapeurs dont elIe emplit la cavité du tube, Pascal et Petit continuent d'expérimenter, lis placent une couche d'eau sur la cuve à mercure, puis soulèvent peu à peu Ie tube renversé : la cavitéaugmente à mesure que Ie (( boul d'embas II s'éloigne du fond; enfin l'ouverture du tube arrive à la région de I'eau, I eau s'y engouffre et envahit la cavité, preuve que celle-ci n'était pas pleine d'air ou de vapeurs de mercure, Une autre fois Pascal expérimente devant Pierius dans la cour même de la verrerie, avec deux tubes de plus de quarante pieds, J'un rempli d'eau, I'autre de vin. Au moment de les retourner sur leurs cuves respectives, il a la malice d'inviter les spectateurs à prédire Ie résultat. Croyant toujours que la cavité contient les vapeurs émises par Ie liquide et sachant Ie vin plus volatil que l'eau, ils prophétisent que la cavité du tube rempli de vin surpassera l'autre. Pascal leur assure Ie contraire et l'expérience lui donne raison. Comment supposer qu'il n'a pas déjà son idée de derrière la tête? Evidemment, alors que les (( plénistes)) songent aux vapeurs émanées du mercure, iI pense à la pesanteur de l'air et fonde son ca\cul sur la connaissance des densités. II s'amuse à étonner son public en opérant avec les récipients les plus divers, par exemple avec des tubes qui s'élargissent dans Ie haut et pourraient contenir une grande quantité de ces prétendues vapeurs, dans lesquels pourtant Ie mercure ne s'élève pas moins haut que dans
,," III ft
les tubes plus étroits. A n'en pas douter, II tient l'ex;:>lication, Mais sa passion de l'excellence lui interdit de la proposer avant d'avoir ré::
nse décisive à toutes les objections des (( plénistes IJ. Or il est malade, obligé de quitter Rouen pour Paris (mai 1647), astreint à des médications épuisantes et compliquées, enclin à réserver ses forces pour assister aux sermons de 1\1. Singlin ou s'entretenir avec M. Rebours, Tout à coup il est forcé de prendre date, Autour de lui,l\lers nne, Roberval, Auzout, bien d'autres chercheurs moins connus imaginent des expériences sur Ie vide. Uncertain Dominicy réclame pour Petit l'antériorité sur tous autres Français. En Pologne, un capucin, Ie P. Valerian 1\1agni, se vante d'avoir réussi l'expérience dite de T orricelli sans avoir connules travaux de ce savant. Pascal. menacé de perdre la récompense de son labeur et de son génie, se décide à exposer ce qu'il a fait, ce qu'il a vu, ce qu'il a établi, et strictement cela, sans aucune hypothèse qui dépasserait les faits, sans ouvrir aucune voie où s'engageraient ses rivaux, II a prouvé que la répugnance de la nature pour Ie vide est limitée, qu'elle est mesurable et toujours égale à la force qui attire vers Ie bas une co!onne d'eau de trente et un pieds, que Ie vide apparent n'est rempli ni de l'air extérieur, ni des vapeurs émanées duliquide, ni d'aucune matière connue de la nature, Telles sont les conclusions des Expériences nouvelles touchant Ie vide, (( abrégé donné par avance d' un plus grand traité sur Ie même sujet )). Rien n'autorise à soutenir que ce résumé publié par Pascal pour réserver ses droits ex prime tout ce qu'il sait du problème et tout ce qu'il entrevoit. De ce quïl n'attribue pas I élévation du mercure dans Ie tube à la pesanteur de l'air, déduire, avec Ie plus sévère de ses récents historiens, qu'en octobre 1647 il ne songe pas encore à cette explication, c'est abuser d'un silence que la plus simple prudence commandait.
Tandis que sïmprime cet opuscule, Descartes traverse Paris. II voit Pascal Ie 23 et Ie 24 septembre (Cf. la lettre de Jacqueline à Mmc Périer, t. II. p. 42). Dès la première visite, la discussion s'engage sur Ie vide, devant sept ou huit personnes; on demande à Descartes, (( pléniste IJ résolu, ce qui a pu, selon son opinion, pénétrer dans la seringue et il répop-d avec un grand sérieux que c'est de la matière subti e, Pascal parle si peu que Roberval croit devoir intervenir à sa place et s'attire une sèche réplique de Descartes. Le lendemain Descartes et Pascal s'entretiennent seul à seul durant trois heures ; Jacqueline ignore ce qu'ils se sont dit.
On sait qu'un an plus tard (19 sept. 1648), Florin Périer, à la demande de Pascal, réalisa (( la grande expérience de l'équilibre des liqueurs n, en transportant ce que nous appellerions un baromètre à mercure du jardin des minimes de Clermont, l'endroit Ie plus bas de la ville, jusqu'au sommet du Puy de Dôme et en notant à diverses altitudes les variations de hauteur du liquide, qui dépassèrent trois pouces; que Pascal recommença l'expérience à la tour Saint-Jacques de la Boucherie et nota une différence de plus de deux lignes, puis dans une maison particulière haute de quatre-vingt-dix marches, où la différence fut d'une demi-ligne, II put enfin conclure (( que la nature n'a aucune répugnance pour Ie vide, qu'elle ne fait aucun effort pour réviter, que tous les effets qu'on a attribués à cette horreur procèdent de la pesanteur et pression de rair )) (t. II. p. 370). De Suède, Descartes questionne Carcavi, Ie II juin 1649, sur les résultats de l'expérience d'Auvergne, dont il a ouï parler: (( j'aurais droit d'auendre cela de M. Pascal plutôt que de vous, parc que c'est moi qui l'ai avisé il y a deux ans de faire cette expérience et qui l'ai assuré que, bien que je ne reusse pas faite, je ne doutais pointdu succès, )) II répète Ie 17 août qu'il a conseillé cette expérience à Pascal, (( sans quoi celui-ci n'eût eu garde d'y penser, à cause quïl était d'opinion contraire IJ. Or Pascal écrit Ie 25 juin 1651 au président de Ribeyre : (( II est véritable, Monsieur, et je vous Ie dis hardiment, que cette expérience est de mon invention, et partant je puis dire que la nouvelle connaissance qu'elle nous a découverte est entièrement de moi IJ (t. II. p. 494), Contradiction troublante, Ce n'est pas uniquement Ie mérite de Pascal comme physicien, c'est son honneur même qui est en question. Quiconque veut porter sur l'homme un jugement d'ensemble ne peut passer outre. Se demander avec Ëmile Boutroux (Pascal, p.40) si la postérité n'est pas en ces matières plus ombrageuse que les parties elles-mêmes, c'ests'ingénierà oublier ledébat, auquel notre inquiétude nous ramène. Mais des nombreuses et très érudites études consacrées à ce problème historique, deux réponses seulement se dégagent, médiocrement satisraisantes l'une et l'autre. Première thèse : Pascal doit à Descartes lïdée de l'expérience du Puy de Dôme; en affirmant que cette expérience est de son invention, il a menti. Deuxième thèse : Pascal et Descartes ne se sont pas compris; Descartes a peut-être dit à Roberval qui Ie reconduisait ce qu'il a cru plus tard avoir dit à Pascal; sïl a supposé chez Pascal une opinion contraire à la sienne,
LlTTï'.R. FR\NÇ. - I
c'est qu'illui a prêté les sentiments de Roberval, qui refuse, à cette époque, de recourir à la (( colonne d'air)). Donc ou mensonge ou malentendu.
Le malentendu, tel du moins qu'on l'imagine d'ordinaire, n'c guère possible, On ne peut admettre que des savants de la valeur de Descartes et de Pascal se soient entretenus d'expériences aussi simples sans se comprendre parfaitement. Quand Roberval intervientau COllrs de cet entretien, Descartes refuse de continuer la discussion, déclarant tout net quïl parle à Pascal: il n'estpas vraisemblablequ'ilconfonde par la suite les idées de Pascal, qui a son estime, et celles de Roberval. quïl déteste, Alors, il y eut mensonge? Pour établir que Pascal a menti, il faudrait prouver qu'avant la visite de Descartes du 24 septembre 1647, il n'admet pas l'explication par la pression atmosphérique. Car s'il l'admet avant ceUe date, lïdée d'expérimenter à des altitudes diverses n'a pu manquer de se présenter à son esprit et Ie conseil de Descartes vient trop tard, Or cette preuve n'a jamais été faite. Pascal, il est vrai, ne parle de la pression atmosphérique ni dans rAbrégé, imprimé au début d'octobre 1647, ni dans sa lettre au p, Noël, du 29 du même mois. Mais pourquoi veut-on qu 'illivre son interprétation à la critique avant d'avoir réalisé les expériences qu'il juge décisives? Ces confidences prématurées au public auraient été contraires à tout ce que nous savons de son caractère. Autour de lui, depuis plusieurs mois, tout Ie monde discute l'explication par la (( colonne d'air IJ. II serait donc Ie seul à n'y pas songer? Dans une lettre à Ricci, du II juin 1644, certain ment connue de Pascal depuis son retour à Paris, T orricelli avait écrit : (( Nous vivons submergés dans un océan d'air, et nous savons, par des expériences indubitables, que rair est pesant... La force vient du dehors : sur la surface du liquide qui est dans Ie bassin pèse une co!onne d'air qui a cinquante milles de hauteur, )) Lïdée devient si courante que, malgré ses préventions contre Ie vide, Ie P. Noël, répondant à Pascal. abandonne sa théorie sur la suspension du mercure et propose l'action de l'air qui (( sur la surface de la cuvette pès et la charge )1. Soit dit en passant, il n'en faut pas davantage pour que Pascal brise tout rapport avec cet adversaire qui s'installe sur ses positions. Car ce sont ses positions : toutes ses expériences com portent cette explication; il n'a pas la plus petite raison de l'écarter et il n
peut pas n'y pas penser, puisque tout Ie monde v pense. Descartes aussi s'installe sur les positions de Pascal en lui donnant un conseil superflu, (( Nul homme vraiment intelligent, écrit Duh m, n'a pu méditer avec quelque attention la théorie de T orricelli sar.s découvrir ce moyen de la contrôler. II Descartes Ie découvre, 1\1ersenne va Ie découvrir, Pascal l'a déjà découvert. Alors pourquoi Pascallaisse-t-i1 à Descartes l'impression qu'il n'a pas encore songé à semblable expérience, au point même que Descartes déclarera : (( II n'eut garde d'y penser, à cause quïl était d'opinion contraire))? Nous nous représentons que Pascal s'est livré Ie moins possible, ayant Ie dessein de composer Ie grand traité qu'annonce \'Abrégé et qui exigeait encore d'autres recherches sur l'équilibre des liqueurs. Nous avons mille indices que, jaloux de sa priorité, il se plait à travailler en silence jusqu'au jour où il frappera Ie grand coup, où ses conclusions pourront, comme en octobre 1648, s'exprimer avec éclat. Donc Sllr ses projets il s'est tu; mais il a pu discuter les vues de Descartes et marquer son opposition, Descartes lui assure que sur une montagne Ie mercure atteindra une moindre hauteur dans Ie baromètre: mais il rattache cette opinion à sa physique, qui n 'est pas celle de Pascal. Descartes est (( pléniste IJ et fait intervenir ses (( tourbillons )) : il faut qu'un corps vienne toujours prendre la place qu'un autre délaisse ; ce corps peut être de la matière subtile qui traverse les pores du verre pour envahir la cavité abandonnée par Ie mercure; Ie cycle ne sera pas Ie même sur une montagne et dans la plaine. Ainsi l'expérience conseillée tournera au profit de la théorie tourbillonnaire,.. Pascal, qui rejette tous ces tourbillons, refuse de donner à rexpérience qu'il a conçue cette signification. Les deux savants jugent tous deux qu'il faut transporter un baromètre sur une montagne et qu'on Ie verra baisscr; mais ce n'est pourtant pas la même expérience, puisque la question n' est pas posée de la même façon dans les deux esprits. U ne expérience n 'est pas seulement un ensemble de gestes, de démarches extérieures : elle se définit par une hypothè.c à contrôler ou à ruiner, Or, Descartes et Pascal n'ont pas à éprouver la même conception de \'univers matériel; Pascal peut donc parler de son expérience, alors que Descartes se rappelle son conseil et certaines résistances de Pascal.
La (I dissipation)) et I'expérience du monde (1649-1654)
:; De 1649 à 1654, la vie de Pascal est assez mal connue. Les écrits qu'on rapporte à celte période sont peu nombreux, de date incertaine (Traités de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de rair, publiés après la mort de Pascal,
sur Pascal entre la mort de son père et la crise de 1654 est celie du chevalier de Méré. Car Ie duc de Roannez. sérieux. épris de mathématiques. plus jeune que Pascal. n'a pas grand'chose à lui apprendre, Méré. de seize ans son aîné, se pique d'être rhomme du monde accompli, exempt de pédantisme; il enseigne les belles manières, ou plus précisément r II honnêteté)): iI passe pour connaitre les sciences et fait profession de les dédaigner: à ceux qui possèdent I'esprit géométrique. il prétend révéler r esprit de finesse. On a cm reconnaître un portrait de Pascal dans Ie récit quÏI a laissé d'un voyage en Poitou qu'ils auraient fait avec Roannez et Miton : II Cétait un grand mathématicien, qui ne savait que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde; et cet homme qui n'avait ni goût, ni sentiment, ne laissait pas de se mêler de tout ce que nous disions. mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. II admirait I'es;:>rit etl'éloquence de M, du Vair et nous rapportait les bons mots du lieutenant criminel d'O... Deux ou trois jours s'étant écoulés de la sorte. il eut quelque défiance de ses sentiments et, ne faisant plus qu'écouter..., il avait des tablettes quÏI tirait de temps en temps, OÙ il mettait quelque observation. Cela fut bien remarquable. qu'avant gue nous fuss ions arrivés à Poitiers. il ne disait presque rien qui ne fût bon et que nous n'eussions voulu dire)) (t. III. p. 105). Au fond Méré. comme l'a dit son meilleur historien. n'est qu'un I( pédant honteux )), II a des mots de comédie: II J e suis rhomm du monde qui a eu Ie moins d'affectation, )) Ou encore, à pro;:>os des Provinciales : (( M. Pascal fit bien de se mettre à écrire trois mois après m'avoir vu ; mais il fallait continuer à me voir. )) II (ui ad ressait des lettres incroyables : (( Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n' étiez pi us persuadë de l' excellence des mathématiques? II vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science de ne juger de quoi que ce soit que par vos longues démonstrations. qui Ie plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements vous empêchent d'abord d'entrer en des connaissances plus hautes, qui ne trompent jamais. J e vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage... Vous savez que j'ai découvert dans les mathématiques des choses si rares que les plus savants des Anciens n'en ont jamais rien dit et desquelles les meilleurs mathématicieus d'Europe ont été surpris... Cette science peut snvir, pourvu qu'on ne s'y attache pas trop... Doutons si la lune cause Ie flux et Ie reflux de 1'0céan. si c'est la terre ou Ie soleil qui tourne,.., mais assurons que la neige nous éblouit, que Ie soleil nous éclaire et nous échauffe et que I'esprit et rhonnêteté sont au-dessus de tout.., II, Voilà Ie ton. (( II semble qu'il se moque un peu, remarque Leibniz (Phi/osophische Schriften. édition Gehrardt, t, IV, p, 570). com me font les gens du mond e qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre, II aurait fallu Ie renvoyer à I'écoie chez M. Roberval. )) De ces révélations prétentieuses. Pascal sut pourtant extraire Ie meilleur. II apprit de Méré qu 'en un certain domaine, les principes sont dans I' usage commun et sous les yeux de tous, qu'iI faut tout d'un coup II voir la chose d' un seul regard et non par progrès de raisonnement)) (t. XII, p. 10).
II dut méditer sur une formule comme celle-ci : II Outre ce monde naturel qui tombe sous la connaissance des sens, il y en a un autre invisible... Ceux' qui ne sÏnforment que du monde corporel jugent pour I'ordinaire fort mal et toujours grossièrement. comme Descartes. qu vous estimez tant. )) Si Pascal a composé. vers cette époque, Ie Discours sur les passions de l'amour, il a prouvé quÏI avait pénétré assez avant dans ce monde invisible. Simples notes jetées sur Ie papier en vue d' une dissertation plus suivie, analogue aux petits uaités de Méré lui-même. ébauche défigurée par la négligence des copistes. ou rédaction maladroite d'une conversation à laquelle Pascal aurait pris part, Ie Discours annonce les Pensées, II en souligne même plusieurs thèses essentielles. ainsi que I'ont bien vu Ravaisson. Rauh t:I Boutroux. II nous laisse ignorer si Pascal a vraiment aimé, ou sÏI a seulement connu un certain II attachement de pensée )).
II L'amour et rambition, y lisons-nous, n'ont guère de liaison ensemble. Cepen-