LE DIX-SEPTI EJ\l E SI ECLE
senter comme un procédé rationnel. Autant soutenir qu'avec dix mauvais arguments on en fait un bon. Pour comprendre ce que Pascal attend d'un faisceau de présomptions, iI faut d'abord entendre que précisément il a d'avance renoncé à respoir de (( démontrer )) et qu'il prétend seulement troubler l'incrédule, écarter ses préventions et Ie mettre en état de recevoir une autre lumière que la lumière naturelle, d'écouter son cæur, (( Ie cæur où parle Dieu )) (Ravaisson, ouvr. cité, p. 424).
Ce que Pascal veut obtenir avant toute chose, c'est que Ie libertin secoue son indifférence. II a trop pratiqué Montaigne pour s'imaginer que tous les hommes cherchent en gémissant. Plusieurs se résignent au doute sans amertume. (( Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante, c'est un monstre pour moi... L'immortalité de râme est une chose qui no us importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans rindifférence de savoir ce qui en est. T outes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet )) (194). Que rincrédule s'aff!ige de n'avoir pas plus de lumière : il méritera compassion et non mépris. Maisqu'il se fasse gloire de ses ténèbres, de son insensibilité pour les plus grandes choses, étant si sensible aux moindres, qu'il s'avance vers la mort sans inquiétude quand il passe des jours et des nuits dans la rage et Ie désespoir pour la perte d'une charge ou pour une offense imaginaireà son honneur, c'est un (( enchantement )) incompréhensible, un assoupissement qu'il faut rapporter à une cause surnaturelle, (( Qu'ils soient au moins honnêtes gens s'ils ne peuvent être chrétiens, et qu'ils reconnaissent ennn quÏI n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur cæur parce qu'ils Ie connaissent, ou ceux qui Ie cherchent de tout leur cæur parce quïls ne Ie connaissent pas)) (194).
Supposons rinquiétude salutaire éveillée chez rincrédule. Rien ne servirait de pronter de son premier trouble pour lui proposer quelques vérités abstraites. (( Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépen- 2antes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne Ie trouverais pas beaucoup avancé pour son salut. Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simple auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments : c'est la part des paÏens et des épicuriens)) (556). Egalement stérile, une apologétique qui propose à rathée de contempler la nature pour y apercevoir Dieu. La nature est muette. (( Le silence éternel de ces espaces innnis m'effraie. )) II n'est pas vrai que tout découvre Dieu (557) ; Ie Dieu des chrétiens est un Dieucaché, innniment incompréhensible (233, 585). Opinion théologique mille foisexprimée avant Pascal, mais à laquelle Port-Royal avait donné une vitalité nouvelle. Dans la Théologie fami/ière de Saint-Cyran, point de ces dénnitions de Dieu comme en offrent les plus humbles catéchismes: (( Qu'est-ce que Dieu?- C'est une question à laquelle nous ne pourrons bien répondre qu'en paradis, où nous Ie verrons clairement. - Ne Ie pe\.Jt-on connaître en cette vie? - On Ie peut, mais imparfaitement et par une connaissance obscure et grossière, cornme les petits enfants qui sont à la mar.lelle connaissent leur père. )) Ce qu'il faut proposer à IÏncrédule dont on a vaincu l'indifférence, c'est la considération de la nature humaine. Elle est pleine de contradictions. Jadis Pascal. arrivant à Port-Royal, avait exposé à M, de Sacy com bien rhomme, tel que Ie décrit Epictète, diffère du portrait qu'en trace Montaigne (t. IV, p. 26-56). Les stoïciens n'ont vu que notre grandeur, la force de notre volonté et de notre raison; ils ont connu nos devoirs sans connaître notre impuissance et c'est pourquoi ils se perdent dans la présornption. Montaigne n'aperçoit que notre fdiblesse et s'abat dans la lâcheté. Déjà Pascal concluait que ces deux plus i\lustres défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde (( ne peuvent subsister seuls à came de leurs défauts, ni s' unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de rEvangile)). II s'entretient ici avec un croyant; illivrera moins vite sa solution à celui qu'il faut convertir, Transformer la volonté, toucher et (( renouveler )) Ie cæur, sont tâches plus compliquées que celle du g omètre, lequel s'adresse à l'esprit seul. Un ordre unilinéaire ne convient pas ici. La méthode est (( la digression sur chaque point qu' on rapporte à la n n pour Ie montrer toujours)) (283). (( Le cæur a son ordre, l'esprit a Ie sien)) (Ibid.). (( Je
ais un peu ceque c'est que l'ordre etcombien peu de gens l'entendent )) (6\). Pascal nÏnvitera pas l'incrédule à suivre de longues déductions; il l'amènera par d'innombrables remarques, distinctes mais convergentes, à prendre conscience de lui-même et de la contradiction tra-
gique de sa nature, L'inquiéter ne sufnt pas; pour Ie disposer à réclarner Dieu, il faut Ie pousser à bout, lui donner Ie vertige, lui montrer tour à tour rhomme égal aux anges et l'homme égal aux bêtes, sans lui permettre de se reposer jamais dans une seule de ces afnrmations. (( S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je Ie vante; et je Ie contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne quïl est un monstre incompréhensible )) (420), Inlassablement, Pascal se donne l'amère satisfaction de confondre et d'exalter dans la même page l'orgueil humain, de révéler les contrariétés qui s'observent dans nos tendances comme dans nos institutions. L'homme poursuit la vérité, mais ses passions, son imagination, son intérêt la lui dérobent; il veut Ie bonheur et ne sait l'atteindre ni dans Ie repos, ni dans l'agitation ; il s'aime et passe sa vie à se fuir, il aspire à l'équité et se contente de cette plaisante justice qu' une rivière borne; il prétend vénérer ce qui est grand et noble et il se prosterne devant des robes rouges, des hennines, des cortèges de hallebardes et de trognes armées, Placé entre deux innnis, l'infini de grandeur et l'innni de petitesse, milieu entre rien et tout, il s'effraie de soi-même, dans un désespoir éternel de ne connaître ni Ie principe des choses ni leur fin. (( !\;ous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour y édiner une tour qui s'élève à IÏnfini, mais tout notre fondement craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes )) (72). (( Quelle chimère est-ce donc que rhomme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre; dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur; gloire et rebut de l'univers. Qui dérnêlera cet ernbrouillement? )) (434). Les philosophes n'ont jamais accepté Ie problème dans sa complexité, et c'est pourquoi (( se C10quer de la philosophie, c'est vraiment philosopher J), Les religions -Ie christianisme excepté - ne déchiffrent pas mieux I' énigme. C est que toutes sÏnspirent de la raison naturelle (903) : comment donc s'élèveraient-elles au-dessus des sectes philosophiques? Elles sont d'origine humaine, naissent avec certains peuples et meurent avec eux, s'établissent par la force et la fourberie, adorent des dieux plus ridicules que des hommes, autorisent Ie vice. Et toutes manquent de ces p:ophéties et de ces miracles qui sont Ie signe d'une institution divine. L'incrédule que Pascal vient de confondre commence à désespérer, et il songerait, dit Filleau de la Chaise, à se donner la mOrt pour sortir d'un Hat si misérable, 10rsqu'Il découvre tout à coup un certain peuple qui d'abord attire son attention par quantité de circonstances merveilleuses et uniques.
C'est Ie peuple juiL C'est un peuple tout composé de frères, étrangement nombreux et pourtant sorti d'un seul homme. Son histoire est la plus ancienne de toutes. Les empires ont passé, mais il les a devancés et illeur survit. De sorte que si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes, ce sont ces gens qu'il faut interroger pour recueillir une exacte tradition, Or, ils se gouvernent par un livre qui contient à la fois leur généalogie, leur loi et leur religion,la loi la plus parfaite du monde, la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un Etat. Loi sévère cependant, obligeant ce peuple impatient et rebelle à mille observations particulières et pénibles. Quelle vénération ne mérite pas un tel livre et comment en négligerait-on les enseignements? On y apprend dès la première page que Ie ciel et la terre sont l'ouvrage d'un Dieu, qu'il a également créé l'homme, quÏI ra fait à son image, doué par conséquent d'intelligence et de lumière, capable de bien et de vérité, libre dans ses jugements et dans ses actions. On y apprend aussi que l'homme a voulu sortir de dépendance, devenir l'égal de Dieu et que, pour Ie punir, Dieu l'a fait esclave du péché (619,620).
Mieux qu'aucune autre, cette explication rend compte de la monstrueuse dualité de la nature humaine, Et voici un premier résultat atteint: l'incrédule sait maintenant que la religion n' est pas contraire à la raison, il n'a plus aucun motif de la mépriser (187). I( La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas Ie contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus et non pas contre )) (265). II se peut qu'elle oblige la raison à soupçonner ses limites, mais (( il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison)) (272). Non seulement la religion ne nous demande pas Ie sacrince de notre intelligence, mais elle vient au secours de celle-ci, (( V énérable, note Pascal, parce qu'elle a bien connu l'homme,)) Et il ajoute : (( La rcndre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie, et puis montrer qu'elle est vraie. )) Sans suivre dans Ie détail l'exécution de ce programme apologétique, bornons-nous à marquer quelques étapes, Pascal vient de conduire son incrédule jusqu'à la loi du peuple juiL II en tend Ie conduire de là à Jésus-Christ. De nombreux fragments établissent que pour ce dessein il se proposait de tirer grand parti des prophéties et des miracles, Des prophéties surtout, car Ie miracle se produit à un moment déterminé et dans un certain lieu; il ne persuade guère que les
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