LE DIX-SEPTIEME SIECLE
est incompréhensible; au lieu qu 'en effet il ne connait directement que Ie mensonge et qu il ne doit prendre pour véritables que les choses dont Ie contraire lui parait faux, )) Indigent et pitoyable par conséquent, celui qui cherche Dieu avec sa seule raison. II restera, devant Ie problème de sa destinée, indécis com me Ie joueur qui attend perte ou gain du pur hasard, et son unique ressource sera de se com porter en joueur avisé. Car il ne peut pas ne pasjouer.l1est ee embarqué)). Qu'i\pèse donc Ie gain et la perte selon qUII pariera pour ou contre la vérité de la religion et qu'il tienne compte des chances! Ses calculs aboutiront à cette conclusion: il y a une innnité de vie innniment heureuse à gagner, une chance de gain contre un nombre nni de chances de perte, et ce qUII hasarde est nni. Cela supprime toute hésitation (t. XIII, p. 150), On a discuté sur l'or;gine et la signincation du pari. On s'est demandé si Pascal en doit l'idée à Arnobe, à Raymond Sebond, à Si\hon, ou, ce qui semble plus probable, au jésuite Antoine Sirmond (d. L. Blanchet, fAttitude religieuse des jésuites et les sources du pari de Pascal, dans la Revue de métaph!Jsique et de morale, 1919). On a contesté la force logique de cet argument (d. Lachelier, Note sur Ie pari de Pascal, Revue philosophique, juin 1901), On en a plusieurs fois dénoncé l'égoïsme.
I\laine de Biran reproche au pari d'être ee une sorte de loterie OÙ l'intérêt personnel seul oblige à mettre )) et se déclare révolté par Ie raisonnement de Pascal. Sully Prudhomme remarque de même que (( la forme dramatique du marché n'en sauve pas Ie caractère choquant, cyniquement intéressé )). C'est qu'ils ne partent pas de la conception de la nature humaine, qui est celie de Pascal et de tous les augustiniens, y compris Malebranche. D'après saint Augustin, l'homme ne peut vouloir autre chose que Ie bonheur; il peut Ie situer diversement, mais il n'y a pas dlnclination ou d'action absolument désintéressées. Pascal Ie suit : T ous les hommes recherchent d'être heureux; cela est sans exception... Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas est ce même désir, qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues... C'est Ie motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre )) (425). Au reproche de 1\1aine de Biran, tous les augustiniens répondraient avec Malebranche : ee Ne me demandez pas pourquoi je veux être heureux, car cela ne dépend nullement de moi; interrogez Ie Créateur. )) Une chose au moins est certaine : dans la pensée de Pascal. Ie pari est un pis aller, \'ultime démarc!Je intellectuelle permise à celui que la grâce n'aura pas visité. Elle ne Ie conduira pas à \'amour de Dieu, mais seulement à l'observance formelle des commandements de la religion, par crainte de la damnation possible. Pauvre piété, selon Pascal. qu'i\ a mise à son rang par cette formule OÙ se condense une émouvante expérience religieuse: ee C'est Ie cceur qui sent Dieu, et non la raison; voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cceur )) (278). !\J ulle dénnition ne convient mieux à la foi de Pascal lui-même. En s'efforçant à toucher les cceurs des autres, il avait exalté sa propre ferveur. II voyait Jésus, il s'entretenait avec lui, il l'entendait : (( Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telle goutte de sang pour toi... Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la nn. Mais c'est moi qui guéris et rends Ie corps immortel... Je te suis plus un ami que tel ou tel, car j'ai fait pour toi plus qu eux et i\s ne souf[riraient pas ce que j'ai souffert de toi, et ne mourraient pas pour toi dans Ie temps de tes infidélités et cruautés... Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cceur. - J e Ie perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. - Non, car moi, par qui tu l'apprends, t'en peux guérir, et ce que je te Ie dis est un signe que je te veux guérir... - Seigneur, je vous donne tout. )) (Le A1ystère de Jésus, t. XIII, p. 438-439.)
:; La meiìleure édition des æuvres de Descartes fut lon!{temps celle de Victor Cousin(1824-1826, 11 vol. I. Elle a Ie défaut d'être tout entière en français, par conséquent de ne pas toujours donner Ie texte original. De plus elle n'est ni assez critique, ni assez complète; des fragments importants de Descartes ont été retrouvés depuis qu'elle a pam.
L' édition des CEuvres phi\osophiques de Descartes, par Adolphe Garnier (1835, 4 vol.), se recommande par ses dimensions réduites, mais représente une mutilation peu défendable. Nous possédons depuis peu d'années une édition digne de Descartes. On la doit à 1\1. Charles Adam et à Paul T annery, Elle a paru de 1897 à 1913, en 12 volumes et un fascicule de supplément. Les références du présent chapitre se rapportent à cette édition.
La plus importante biographie ancienne de Descartes est la Vie de M. Descartes, par fabbé Baillet (parue sans nom d'auteur, chez Daniel Horthemels, 1691,2 vol.). Elle a été complétée et rectifìée sur beaucoup de points par Charles Adam (I. XII de son édition) et par M. Gustave Cohen, f.crivains français en Hollande dans la première moitié du XVll e siècle, 1920. Pour tout ce qui cone erne les polémiques où Descartes fut engagé, ses disciples et ses adversaires, les destinées de son école en France et à fétranger, consulter fHistoire de la philosophie cartésienne de Francisque Boui/lier{3'" édition, 1868, 2 vol,), Sur la doctrine phi/osophique de Descartes, voir: Bordas- Dumoulin, Ie Cartésianisme ou la véritable rénovation des sciences (1842, 2 vol.); Renouvier, Manuel de philosophie moderne (1842): Millet, Descartes, sa vie, ses travaux, ses découvertes avant 1637 (1867); Louis Liard, Descartes (1881): les importants articles rassemblés dans Ie numéro spécial de la Revue de métaphysique et de morale publié en 1896, en l'honneur du troisième centenaire de la naissance de Descartes; H annequin et Thamin, chapitre sur Descartes, dans Ie t. I V' de fHistoire de la langue et de la littérature française, publiée sous la direction de L. Petit de Julleville (1897); Hannequin, la Méthode de Descartes (Revue de métaphysique et de morale, 1906; réimprimé dans les f.tudes d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie, 1908, 2 vol.); Hamelin, Ie Système de Descartes (1911); E;tienne Gilson, la Doctrine cartésienne de la liberté et la théologie (/913), et Index scolastico-cartésien (1912); Espinas, Pour l'histoire du cartésianisme (Revue de métaphysique et de morale, 1906), et I1dée initiale de la philosophie de Descartes (Ibid., 1917); Dimier, Descartes (1918); Jacques Chevalier, Descartes (19211; L. Blanchet, les Antécédents historiques du II Je pense, donc je suis)) (1921).
Ll LolleD. Ch.!D1(1iún, edit.
B ALZAC écrivait de Paris, Ie 30 mars 1628, à Descartes, alors en Bretagne: (( Au reste, Monsieur, souvenez-vous, s'iI vous plait, DE L'HISTOIRE DE VOTRE ESPRIT. Elle est attendue de tous nos am is et vous me I'avez promise en présence du Père Clitophon, qu'on appelleen langue vulgaire 1\1, de Gersan. II y auraplaisir à lire vos diverses aventures dans la moyenne et dans la plus haute région de \' air; à considérer vos prouesses contre les géants de l'f.cole, Ie chemin que vous avez tenu, Ie progrès que vous avez fait dans la vérité des choses u (t. I, p, 570).
Le titre que Balzac imprime en petites capitales, comme s il ngurait déjà sur une ébauche qui lui aurait été communiquée, n'est inscrit sur aucun des ouvrages que nous possédons de Descartes. Pourtant Ie philosophe a réalisé ce qUII avait promis, Le Discours de la méthode, paru neuf ans plus tard, est bien une histoire de son esprit. Dans une page célèbre OÙ I'auteur découvre ses intentions se retrouvent les termes mêmes dont Balzac s'est servi, II Je ne laisse pas d'avoir une extrême satisfaction du progrès que je pense avoir
déjà fait en la recherche de la vérité. T outefois il se peut faire que je me trompe et ce n'est peut-être qu'un peu de cuivre et de verre que je prends pour de I'or et des diamants..,. mais je serai bien aise en ce discours de faire voir les chemins que j'ai suivis et d'y représenter ma vie comme en un tableau... Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison. mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne... Ne proposant cet écrit que comme une histoire. ou. si I'on veut. comme une fable.... j'espère quïl sera utile à quelques-uns sans être nuisible à personne)) (t. VI. p. 3). Parcourons cette histoire.
Les années de collège
ß René Descartes cst né Ie 3/ mars /596 à La Ha,l)e. petite vil/e de Touraine. sur la rive droite de la Creuse. Par tous ses ascendants il se rattachait à la région de PoWers et de Châtellerault. Lui-même s'esl plusieurs fois donné Ie titre de (( gentilhomme du Poitou )); il s'est inscrit COmme (( Poitevin n à /'université de Lepde. et son ami Beeckman Ie désigne plusieurs fois dans son Journal sous Ie nom de Renatus Picto. II appartenait à une famille de petite noblesse et a toujours fait grand cas de sa condition; il signait volontiers Du Perron. du nom d'une terre qu'il s'empressa d ail/curs de vendre quand clle lui échut. Son père. Joachim Descartes, fils et petit-fils de médecins. était conseil/er au Parlement de Bretagne: mais il ne résidait à Rennes que trois mois par an, Sa mère. Jeanne Brochard. d'une famille de commerçants et de magistrats poitevins. mourut Ie /6 mai /597. en donnant Ie jour à un cinquième enfant. Le jeune René fut confié aux soins d'une grand'mère et d'une nourrice très dévouée. puis mis au collège chez les jésuites de La Flèche. II p demeura huit ans (/604- /6/2 scion Bail/et. /606-/6/4 scion Ch. Adam. qui semble avoir raison; c/. t, XII. p. 564).
L'HISTOIRE que nous a laissée Descartes de sa propre pensée commence par des souvenirs de collège. Au début de son journal intime. un Marc-Aurèle proclame ce qu'il doit à ses parents. avant de dresser Ie compte de ses précepteurs. Descartes n'a rien à nous dire de sa famille. Sa mère était morte treize mois après sa naissance: son père s'était remarié quand il n'avait encore que quatre ans, II a si peu entendu parler de sa mère quïl croit I avoir perdue en venant au monde, I I sait seulement qu'il avait hérité d'elle une toux sèche et une couleur pâle qui faisaient que les médecins Ie condamnaient à mourir jeune (t. IV. p, 220-221), Ce n'est pas aux siens quïl doit sa première formation intellectuelle. c'est aux jésuites du collège de La Flèche. II déclarera au sujet du p, Charlet: (( Je lui suis obligé de l"institution de toute ma jeunesse dont il a eu la direction huit ans durant. pendant que j'étais à La Flèche.où il était recteur n (t. IV. p. 161), Si Descartes a fait peu de cas de plusieurs disciplines imparfaitement constituées à son époque. ses critiques ne s'adressent jamais à ceux qui les représentaient autour de lui. II a prisé I'enseignement de ses maîtres. même leur enseignement de la philosophie; il croit leur éducation collective supérieure à I'éducation familiale et vante les bienfaits d'un régime qui rapproche des enfants venus de différentes provinces, f.coutons-Ie dissuader un ami d'envoyer son nls à I'université de Leyde :
(( La philosophie ne s'enseigne ici que très mal: les professeurs n'y font que discourir une heure Ie jour. environ la moitié de I'année. sans dicter jamais aucuns écrits. ni achever Ie cours en aucun temps déterminé...
Or. encore que mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en philosophie soient aussi vraies que I'f.vangile. toutefois. à cause qu'elle est la clef des autres sciences. je crois qu'il est très utile d'en avoir étudié Ie cours entier. en la façon qu"il s'enseigne dans les écoles des jésuites. avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanterie pour se faire savant de la bonne sorte, Et je dois rendre cet honneur à mes maîtres que de dire quïl n'ya lieu au monde où je juge qu'elle s"enseigne mieux qu'à La Flèche.., A cause quïl y va quantité de jeunes gens de tous
les quartiers de France. ils y font un certain mélange d'humeurs. par la conversation les uns des autres. qui leur apprend quasi la même chose que sïls voyageaient. Et ennn. régalité que les jésuites mettent entre eux. en ne traitant guère d'autre façon les plus relevés que les moindres. est une invention extrêmement bonne pour leur ôter la tendresse et les autres défauts quïls peuvent avoir acquis par la coutume d'être chéris dans les maisons de leurs parents)) (12 sept. 1638. t, II. p. 378).
Descartes a suivi à La Flèche Ie cours complet des études. depuis la sixième jusqu'à la philosophie. Ces études étaient fort variées et I'excellent Écolier quïl était a pris soin de surcharger encore les programmes en sïnitiant à celles qu'on ne lui proposait pas. Elles ne ront. d'ailleurs. empêché de cultiver ni Ie jeu de paume. qui lui fournira plus d'une fois ses comparaisons. ni I'escrime. sur laquelle il composera un petit traité. En somme. cet esprit. qui se révélera bientôt si profondément original. s'accommode avec aisance du régime scolaire traditionnel.
Pourtant. et c'est là un fait capital dans I'histoire de ce grand esprit, Descartes a senti de très bonne heure. sur les bancs mêmes du collège, lïnsufnsance du savoir qui lui était transmis. Une seule science sat isfait son esprit, avide de certitude: les mathématiques. Encore n'aperçoit-il pas leur véritable usage. qui sera. selon sa pensée plus mûre. de fournir les éléments de la rarfaite et universelle méthode. Elles ne servent de son temps qu 'aux arts mécaniques, Complétons I'autobiographie de Descartes par ce renseignement. que fournit son pieux historien Baillet: (( II aimait les vers beaucoup plus que ne pourraient se lïmaginer ceux qui ne Ie considèrent que comme un philosophe qui aurait renoncé à la bagatelle. II avait même du talent pour la poésie. aux douceurs de laquelle il a déclaré qu"il n'était pas insensible et dont il a fait voir quïl nïgnorait pas les délicatesses. II n'y renonça pas même au sortir du collège. et I'on sera surpris d'apprendre quïl nnit les compositions de sa vie par des vers français qu"il nt à la cour de Suède peu de temps avant sa mort )) (la Vie de M. Descartes. t. I. p, 19). On a très récemment publié la comédie-ballet ou (( fable bocagère )) à laquelle Bdillet fait allusion. et elle n'ajoute rien à la g!oire de Descartes. Ce qui nous importe n'est pas que Ie philosophe ait rimé des vers passables ou médiocres. c'est qu ïl ait cm en la valeur de lïnspiration poétique. Or, sur ce point. nous avons Ie témoignage de Descartes lui-même. dans un fragment en latin de ses premiers écrits que nous a conservé Leibniz (t. X. p, 217) et que Baillet traduit ou commente en ces termes : (( II ne croyait pas qu'on dût s'étonner si fort de voir que les poètes. même ceux qui ne font que niaiser. fussent pleins de sentences plus graves. plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. II attribuait cette merveille à la divinité de I'enthousiasme et à la force de I'imagination. qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouVent dans /'esprit de to us les hommes. comme les étincelles du feu dans les cail/oux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes )) (ouvr. cité. p, 84). Si la vérité est en nous comme Ie feu dans Ie silex. si I'enthousiasme la fait jaillir avec plus de force et d'éclat que les procédés du logicien. ne nous étonnons pas de I importance attachée par Descartes à ces heures de nèvr
intellectuelle et à ces songes qui affermirent ou orientèrent sa vocation; ne nous étonnons pas de la place faite à I'intuition dans les Règles pour la direction de /' esprit, plus dissimulée. mais non moins large dans Ie Discours de la méthode. Ce texte signincatif prévient des contresens sur Ie rationa lisme de Descartes et interdit certaines antithèses factices qu'on institue souvent entre Pascal et lui.
ADRIEN BAILLET, auteur de la Vie de De.cartes. - Gravure d"Edelinck (B. N" Cabinet des Estampes).
Le (( grand livre du monde )) et I'étude de soi-même
:ß La période comprise entre Ie moment où Descartes quitte La Flèche et cclui OÙ il va servir à Bréda (/6/4- /6/8) cst fort mal connue. Baillet parle d'un séjour à Paris. que tous les biographes récents ont contesté. Nous savons seulement que Descartes a pris son bacca/auréat et sa licence en droit à Poitiers en /6/6, Nous ignorons la date exacte de son arrivée