‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 337 sur 402 · LE DIX-SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

soient moins connus, et où iI soit demeuré plus de reste de I'innocence de nos aïeux Je ne sais comment vous pouvez tant aimer I'air d'ltalie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraÎcheur du soir mal aine, et où I'obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres )) (t, I. p. 202).

F aut-il ajouter que Descartes vint chercher en Hollande, avec unt' tranquillité favorable à I'étude, la liberté ? On a dit que sa prudence, que Bossuet lui-même a jugée excessive, rendait cette liberté superRue: qu'au surplus, vers 1628, iI n'y a pas grand danger à s'écarter de la tradition philosophique, que I'aristotélisme est à cette date, pour tous les esprits qui comptent, une forteresse démantelée, à laquelle Gassendi s'attaque sans compromettre la jouissance paisible de ses canonicats. Pourtant, en 1624, Ie Premier Président avait interdit la discussion des thèses de trois adversaires d'Aristote, alors que mille personnes étaient déjà rassemblées pour les entendre, et Ie Parlement avait fait défense (( à peine de la vie I) d'enseigner rien contre les anciens auteurs. Quoi qu'i1 en soit, et même si de la liberté hollandaise Descartes n'avait pas un impérieux besoin, elle répondait certainement au væu de sa nature la plus intime, car la vie même du philosophe français en terre hollandaise a été une merveilleuse leçon de tolérance. (( Ce catholique, remarque M. Cohen, y exerce, sans entraves, son culte avec ses amis, Corneille van Hoghelande à Leyde, les abbés Ban et B1æmaert à Harlem, Cater à Alkmaar. Cela ne I'empêche pas d'avoir des disciples protestants, comme Reneri, Regius, Heereboord: des amis protestants, comme Constantin Huyghens, van Surck, de Wilhem ; de laisser baptiser sa lille naturelle, Francine, au temple: de guider enlin dans les sentiers ardus de la philosophie indépendante et dans la métaphysique des passions une calviniste fervente, la princesse fJisabeth. )) L'amour de Descartes pour l'indépendan e et la tranquillité ne Ie condamna pas à l'isolement. II avait retrouvé Beeckmann, pour lequeI. il est vrai, son affection se refroidit lorsqu'i1 se persuada que cet ami s'attribuait l'invention d'idées empruntées au Traité de musique. II fréquenta Constantin Huyghens, secrétaire du prince d'Orange, et son second lils Christian, - Ie grand Huyghens, - qui I'accueillaient dans une maison de campagne des environs de La Haye, où I'on jouait aux quilles et OÙ ('on faisait collation de cerises, II eut des disciples enthousiastes, comme Reneri et Régius. II se tint en rapport avec les ambassadeurs de France et parut même parfois dans les cours. II n 'y en avait pas moins de trois à La Haye: celie de Frédéric-Henri de Nassau, celie des f.tats et celie de la reine de Bohême, mère dt' la princesse f.lisabeth. II reçut plusieurs visites de compatriotes. Son dévoué correspondant, Ie p, Mersenne, qui mérita Ie surnom de (( résident de M. Descartes à Paris )), ayant eu la fantaisie d'interroger lui-même les érudits hérétiques de Hollande, ne manqua pas de passer par Leyde (juin 1630) où résidait alors Ie philosophe. Le médecin Sorbière, disciple de son adversaire Gassendi, obtint un entretien à Endegeest (1642). Nous lui devons un tableau de ('existence de Descartes à une époque où celui-ci, (( humanisé )) par I'âge et les disputes, dit Baillet, (( accordait quelque chose au bruit de sa réputation )).

(( II était, rapporte Sorbière, dans un petit château en très belle situation, aux portes d'une grande et belle université, à trois lieues de la cour et à deux petites heures de la mer. II avait un nombre suflisant de domestiques, toutes personnes choisies et bien faites, un assez beau jardin, au bout duquel était un verger, et tout alentour des prairies d'où I'on voyait sortir quantité de c\ochers plus ou moins élevés, jusqu'à ce qu'au bout de I'horizon iI n'en paraissait plus que quelques pointes, II allait à une journée de là, par Ie canal, à Utrecht, à Delft, à Rotterdam, à Dordrecht, à Harlem, et quelquefois à Amsterdam; iI pouvait aller passer la moitié du jour à La Haye, revenir au logis Ie même jour, et faire cette promenade par Ie plus bt'au cht'min du monde, par des prairies et des maisons de plaisance, puis dans un grand bois qui touche ce village, comparable aux plus belles villes de I'Europe )), (Voir Baillet, ouvr. cité, 1. II, p. 168.)

Le seJour en Hollande représente dans la vie de Descartes la période de production. II avait emporté de France des projets et des ébauches, probablement une rédaction de la partie des RègLes pour la direction de ['esprit que nous pos édons et qui daterait de 1628.

!\lais i1laissa plusieurs ouvrages inachevés. (( Que si vous trouvez étrange, écrit-i1 à Mersenne (15 avril 1630), que j'avais commencé quelques autres traités étant à Paris, lesquels je n'ai pas continués, je vous en dirai la raison : c'est que, pendant que j'y travaillais, j'acquérais un peu plus de connaissance que je n'en avais eu en commençant, selon laquelle me voulant accommoder, j'étais contraint de faire un nouveau projet un peu plus grand que Ie premier..,)) (t. I, p. 137). Un passage de cette même lettre nous apprend que, pendant les neuf premiers mois après son arrivée en Hollande, iI s'occupa uniquement de composer un (( petit traité de métaphysique )), dont une autre lettre (30 novembre 1630) précise Ie sujet : (( Les principaux points sont de prouver I'existence de Dieu et celie de nos âmes lorsqu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immortalité )) (t. I. p. 182). II travaillait donc dès 1629 aux M éditations métaphysiques qui ne devaient paraÎtre qu 'en 1641 : il tenait la promesse faite au cardinal de Bérulle. Dans plusieurs lettres de cette époque, il se Ratte d'avoir découvert une démonstration de I'existence de Dieu aussi probante qu'une démonstration de géométrie, et même (( plus évidente )) (1. I. p. 144). Peu après iI entreprit une exposition de sa physique, qu'il espérait achever à la lin de 1633. La condamnation de Galilée Ie détourna de la publier, Ce qu'eût été ce Traité du monde, nous Ie conjecturons par Ie sommaire qu'en donne Ie Discours de La méthode, par les Principes de la philosophie de 1644 et par une publication posthume intitulée Ie Monde ou Traité de la Lumière, fragment du grand traité perdu.

(( Je prends beaucoup plus de plaisir à m'instruire moi-même, aflirme Descartes à !\1ersenne, que non pas à mettre par écrit Ie peu que je sais. )) Renonçant à publier sa physique, il se promettait de ne jamais rien publier du tout. Mais les instances de ses amis Ie décidèrent à présenter quelques spécimens de ses explications scientiliques, II rédigea trois Essais et les lit précéder d'une introduction pour montrer qu'i1 se servait (( de quelque autre méthode que Ie commun, et qu'elle n'était pas des plus mauvaises )) (t. I. p. 560).

La Méthode

; L'ouvrage parut en 1637 sous ce titre: Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. Plus la Dioptrique, les Météores et la Géométrie, qui sont des essais de cette méthode. Descartes avait d'abord pensé (t. /, p, 339) à fintituLer : Ie Projet d'une Science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection.

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