‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 340 sur 402 · LE DJX-SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE DJX-SEPTIEME SIECLE

surface unique. On insiste communément davantage sur Ie rôle de la déduction, mais celle-ci ne peut être plus certaine que IÏntuition, puisquïl faut un point de départ pour déduire, et que ce point de départ est fourni par une intuition à laquelle elle se suspend.

Elle est même moins solide parce que toute déduction exige du temps, met donc en jeu ceUe faculté trompeuse qui est la mémoire, LÏntuition et la déduction consti tuen t l'exercice légitime de l'intelligence, la fonction propre de la raison, ce que Descartes a plusieurs fois appelé bona mens et ce que traduit fort vaguement Ie mot bon sens dans une formule comme Ie début si connu du Discours : (( Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. )) L'intuition aUeint Ie simple, Descartes dit encore l'absolu, entendant par là tout uniment ce qui se suflìt à soi-même, ce qui ne requiert rien d'autre pour être pleinement saisi. Le simple est ce qui est tel qu'on Ie connaÎt tout en tier ou qu'on IÏgnore totalement. Descartes donne aussi à ces éléments connus par une intuition primitive infaillible Ie nom de natures simples, ou pures, expression qui ne désigne ni un principe matériel d'explication comme l'atome, ni ces notions générales dont Ie moyen âge tirait la majeure de ses syllogismes. Ce sont des évidences particulières, dont la fécondité provient de ce qu' elles éclairent, non pas seulement des images immobiles, mais aussi des rapports (respectus) , des liaisons (nexus). Si Descartes eût jugé bon d'exposer à nouveau ces théories dans Ie Discours, à ceUe date il aurait pu fournir l'exemple priviltgié d'une liaison exceptionnellement riche en conséquences, objet d'une intuition immédiate et lumineuse. LorsquÏI prononce : Je pense, done je suis, il ne tire pas ceUe aflìrmation de ceUe proposition générale : Tout ce qui pense existe. II ignore à ce moment si d'autres êtres existent, si l'existence est une notion qui englobe la pensée, comme un genre englobe des espèces. II n'a pas commencé à réAéchir sur les deux notions séparées, extérieures l'une à l'autre, de pensée et d'existence. D'emblée il appréhende un rapport, l'union réelle, indiscutable, de son existence et de sa pensée; il se sent à la fois pensant et existant; ceUe évidence ne se déduit de rien et beaucoup d' autres assertions se suspendront à elle.

Or la découverte de telles liaisons n'est pas, selon Descartes, un procédé exceptionnel de I' esprit humain, Les mathématiques se constituent par des intuitions analogues de rapports. Elles ne consistent pas à faire suivre une droite d'une droite, une unité d'une unité, mais à saisir que deux droites qui se joignent engendrent un angle, trois droites qui se coupent deux à deux un triangle, d'où il suit aussitôt que la somme des angles d'un triangle vaut deux droits (CE. Hannequin, chap. sur Descartes, Gp. cit. p. 481), que dès qu'on se donne un terme et la raison d'une progression on se donne la progression tout entière, dont chaque élément est rigoureusement calculable. Et ne nous meUons point trop en peine de savoir si de tels exemples se rapportent à l'intuition ou à la déduction, car les R.egulæ nous enseignent que la déduction n'est au fond rien autre chose qu'une suite dÏntuitions, qu'elle ne procède pas par syllogismes de trois termes, mais se réduit à faire jaillir une série d'étincelles en rapprochant chaque fois deux termes ou deux notions. CeUe conception des procédés essentiels à IÏntelligence humaine autorise chez Descartes l'espoir de délìnir une méthode qui ne se propose pas seulement de comprendre ce qui est trouvé, mais encore

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PIERRE GASSENDI (1592-1655), représenlanl de la philosophie alomislique à I'époque de Descarles. (Gravure de Claude MeHan,)

et surtout de faire progresser, de construire la science. Elle s'inspire de la méthode mathématique, et c'est légitime, car Ie mathématicien démontre, et démontrer, comme un logicien con temporain, 1\1. Goblot, l'a remarqué avec une grande pénétration, ce n 'est point autre chose que construire les conséquences d'une hypothèse. Mais l'originalité de Descartes a été de concevoir que les procédés du mathématicien n'épuisaient pas leur fécondité dans les mathématiques et que même la plus haute utilisation des mathématiques était l'établissement de la méthode universelle, dont elles fournissent, sinon la forme achevée, du moins la plus suggestive approximation. A qui se rappelle les précisions des Regulæ, les formules citées plus haut des quatres règles du Discours apparaissent comme un texte d'une extraordinaire densité. L'évidence que Ie premier précepte nous commande de rechercher n'est pas celie des choses sensibles, car les sens sont trompeurs et il n'est pas évident pour Descartes que j'aie sous les yeux Ie papier que je noircis de mon encre; c'est l'évidence de ce qui est connu par intuition ou par déduction. La division des diflìcu\tés ou analyse, que prescrit la seconde maxime, n'est que Ie moyen indispensable pour remonter à ces natures simples dont la complexité du réel nous dérobe la vue, à ces vérités enfermées en notre âme comme Ie feu dans Ie silex, fondements de toute science, sources de toute clarté. La marche inverse que délìnit la troisième règle est la contre-épreuve non moins nécessaire qui prouvera si notre analyse fut exacte; elle suppose Ie respect scrupuleux de l'ordre dans lequelles propositions s'enchaÎnent, exige même que cet ordre soit conjecturé quand il n 'apparaÎt pas: ainsi l'archéologue imagine la suite des mots pour lire une inscription à demi effacée, Enlìn Ie quatrième conseil, - que dévelo;:>pe la traduction latine du Discours, - nous invite à nous assurer que nous n'avons omis aucune parcelle de diflìculté et à parcourir d'un mouvement rapide la suite de nos raisonnements, alìn d'éliminer Ie plus possible IÏntervention pernicieuse de la mémoire et d'amener la déduction à coïncider autant que faire se peut avec l'intuition.

Lea grandes idées du système

t ; Le Discours ne laissait pas seulement entrevoir la méthode de Descartes. II esquissait un s:ostème total de philosophie, englobant une métaphysique, une physique, une physiologie, une théorie de la vie animale et, accessoirement, une morale par provision. Les dimensions de l'æuvre ne permeltaient pas de donner à tant d'idées un sulfìsant relief. Descartes reconnaissait (t. /, p. 560) qu'il était resté obscur dans sa démonstration de l'existence de Dieu, pièce maîtresse de sa doctrine. En fait Ie Di cours suscita peu d'objections, tandis que les essais scientifìques, dont il n'était, à dire vrai, que l'introduction, provoquèrent des discussions passionnées, notamment avec Fermat et Roberval. Dégagé de ces controverses, Descartes revint à son ancien projet et rédigea en latin, pour un public restreint, les Méditations sur la philosophie première dans laquelle l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sont démontrées (titre de 1641; dans la seconde édition, immortalité de l'âme fut remplacé par distinction de l'âme et du corps, la philosophie ne pouvan t, se/on Descartes, démontrer en rigueur que celte distinction). Le manuscrit en fut communiqué à plusieurs théologiens et philosophes que l'auteur pria de lormuler leurs objections, Elles vinrent en grand nombre, de Caterus. de Hobbes, d'Arnauld, de Gassendi, du P. Bourdin, de p lusieurs correspondants du P. Mersenne.

LA REINE CHRISTINE DE SUÈDE. (D après Sébaslien Bourdon.)

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