‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 341 sur 402 · L:nÉR. FRANÇ, I · texte numérisé non relu

L:nÉR. FRANÇ, I

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RENÉ DESCARTES, Portrait par Franz Ha\s Irnusée du Louvre).

Descartes répondit. Les Méditations sU!Vles des Objections et des Réponses constituent I exposé d'ensemble Ie plus appr%ndi que nous possédions de la métaphysique carlésienne. Descartes résolut de Ie compléter encore par un troisième ouvrage, également en latin, les Principes de la philosophie, dans lequel un résumé fort précis de sa philosophie est suivi de ce qu'il crut devoir publier de sa physique (/644), Les Méditations furent traduites par Ie duc de Luynes, les Objections et les Réponses par Clerselier, les Principes par fabbé Picot; Descartes revit et approuva ces traductions.

LA DOCTRINE présentée dans Ie Discours, dans les Méditations et dans les Principes, possède, au plus haut degré, Ie caractère d'un système. L'unité en est remarquable; chaque théorie s'y trouve exposée à son rang, exigée par ce qui la précède, indispensable à ce qui la suit; nul n'a mieux que Descartes appliqué sa troisième règle, qui nous prescrit de conduire nos pensées par ordre. Cet ordre représente-t-il celui de la découverte? C'estdouteux. Ainsi nous savons, par Ie témoignage très assuré de Saillet (ouvr. cité, t.I, p. 51), quel'unedes premières convictions philosophiques de Descartes fut son opinion sur I'automatisme des bêtes. On se la représente volontiers comme une conséquence de la distinction radicale qu'il établit entre la pensée et I'étendue, c'est-à-dire comme un corollaire assez tardif de sa métaphysique. II se peut qu'e1le en soit. au contraire, comme I'a conjecturé Espinas, I' une des idées inspiratrices: que, pour mieux fonder sa théorie des bêtes-machines, Descartes ait été conduit à une démarcation de plus en plus tranchée entre les fonctions de la vie animale et les fonctions de I'âme pensante, à I'extension graduelle du mécanisme à toute la nature. En d'autres termes, Descartes serait parvenu à concevoir Ie monde entier comme une machine, pour avoir Ie droit de soutenir que les bêtes sont des machines. Et nous aurions intérêt à posséder la solution de ce petit problème historique, parce qu'e1le nous renseignerait sur I'importance des préoccupations théologiques chez Descartes. La théorie tradition nelle, aristotélicienne, qui attribuait une âme sensitive aux animaux, créait en effet des diflìcultés aux théologiens. Que devenaient ces âmes après la mort? Pourquoi dans cette vie, exemptes de péché, avaient-elles été condamnées à la douleur par un Dieu juste? Pourquoi I'homme, demandaient les libertins, se Ratte-t-il de posséder une immortalité qu'il refuse sans hésitation à des bêtes douées comme lui d'intelligence, de mémoire et de sentiment? Faire de I'animal un simple automate, c'était enlever aux disciples de Montaigne et de Charron Ie redoutable argument qui les autorisait à rapprocher les destinées de I'homme de celles de la bête. (( Cette opinion des automates, dit Saillet, est ce que 1\1. Pascal estimait Ie plus dans la philosophie de M, Descartes)); et nous comprenons pourquoi. Si donc iI était établi que Descartes a construit sa métaphysique avec la préoccupation de justilìer sa théorie des bêtes-machines, iI y aurait forte présomption qu'il aurait philosophé pour réaliser Ie væu du cardinal de Sérulle, pour apporter aux grandes aflìrmations métaphysiques du dogme chrétien I'appui d'une démonstration rationnelle, I\1ais iI ne paraÎt pas que nous puissions en ces matières dépasser les conjectures, et c'est I'ordre suivi par Descartes dans I'exposition de sa doctrine qui s'impose à tous ses commentateurs. La première démarche du penseur est un acte d'héroÏsme. Affamé de certitude, dédaigneux de tout ce qui n'est que probable, il prend un parti extrême: douter de tout. Le début des Méditations traite II des choses que I'on peut révoquer en doute )) et ces choses sont tout ce que nous croyons connaÎtre, de la connaissance la mieux assurée. Ce qui vient des sens est incertain, puisque les sens souvent nous trompent, et que Ie rêve nous fournit, en I'absence de toute réalité, les mêmes images que I'état de veille; incertaines sont les vérités de raisonnement les plus simples, comme I'aflìrmation que deux et trois font cinq ou que Ie carré a quatre côtés, puisqu'il se peut qu'un Dieu tout-puissant, ou, si la supposition est sacrilège, un malin génie s'applique à me tromper quand je fais I'addition la plus facile ou que je nombre les côtés d'une lìgure.

Descartes veut battre les sceptiques sur leur propre terrain. Aucun d'eux n'a jamais produit d'argument allant plus à I'extrême. On croirait que Ie philosophe gentilhomme, généreux et beau joueur, se plaÎt à fournir des armes à ses adversaires, Non seulement il fait accueil à toutes leurs raisons de douter, mais il en imagine d'autres encore, qu'il déclare tout Ie premier (( hyperboliques II et II ridicules )) et ne laisse pas cependant de considérer avec sérieux. Pourtant c'est contre eux qu'il mène la bataille, II Tout mon dessein ne tendait

PAVILLON QU'HABITA DESCARTES A UTRECHT, (Dessin conservé aux archives de celie viIle.)

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qu'à m'assurer et à rejeter la terre mouvante et Ie sable pour trouver Ie roc et I'argile )) (t. VI. p. 29).

C'est une question de savoir si Ie doute méthodique ou provisoire de Descartes atteint les notions fournies par I'intuition, notions que les Regulæ déclaraient certaines. Si I'on se tient à la lettre de la première Méditation, on jugera qu'illes atteint. I\'lais si I'on reconstitue la pensée profonde de Descartes par tout I'ensemble de son æuvre, on conclura qu'il n 'a jamais perdu sa conlìance dans les connaissances qu'on doit à l'intuition, et cctte interprétation se défend même par quelques textes précis (Réponse aux instances de Gassendi, t. IX. p. 206, et Principes, t. \'111. p. 8). Cette apparente contradiction entre les Regulæ et les A1éditations s'explique aisément. C'est au moment OÙ il a découvert Ie moyen d'échapper au doute que Descartes semble concéder davantage au scepticisme, Au fond, cette générosité tourne au prolìt de sa doctrine: plus iI accumule de raisons de douter, plus triomphante apparaÎt la vérité qui résiste à I'épreuve, Que lui importe d'étendre Ie doute à quelques connaissances de plus, puisqu'il est en possession du point d'appui sur lequel il dressera tout I'édilìce de sa métaphysique? Ce point d'appui est Ie fameux principe: Je pense, donc je suis (Cogito, ergo sum). Douter, c'est penser, c'est être. lei, nous I'avons dit, point de raisonnement. Cela se voit d'un seul regard. Pour exprimer cette intuition, il est besoin de plusieurs mots, mais elle est vraiment première et unique. Dans mon doute même, je saisis mon existence.

Quelle existence? Non pas sans doute celie de mon corps, mais celie de ma pensée, Je suis un être qui doute, qui conçoit, qui aflìrme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas; un être aussi qui imagine et qui sent, bien que je ne puisse savoir encore si l'imagination et les sens exigent d'autres existences que celie de mon esprit. j'ignore pour l'instant s'il y a un univers. Présentement une seule aflìrmation est placée à I'abri du doute, celie de I'être pensant. II faut relever d'autres ruines.

L ordre suivi par Descartes est ici fort remarquable. De moins habiles se fussent hâtés de prouver I'existence du monde matériel, pour s'élever ensuite à I'existence de Dieu par les considérations traditionnelles sur la nécessité de supposer un auteur à ce monde ou d'en expliquer I'ordonnance. Descartes procède de tout autre façon. De sa propre pensée iI en tend passer directement à I'existence de Dieu, j'existe et j'ai l'idée de I'être parfait. Cela suflìt. Sur cet unique fondement it construit trois preuves quïl juge décisives, aussi val abies que des démonstrations géométriques, La plus caractéristique du système et la plus subtile, connue sous Ie nom de preuve on tologique , parce qu'elle représente un effort pour conclure une existence d'une simple idée, se trouve exposée dans Ie Discours, dans la cinquième Méditation et beaucoup plus nettement dans les Réponses aux premières objections et dans les Principes, Peu compréhensible dans son expression abrégée qui déconcerta les lecteurs des premiers ouvrages, elle a pris dans les Réponses la forme d'un syllogisme, dont voici la majeure: on peut affirmer d'une chose ce que fon conçoil clairemenl el dislinctemenl appar- Lenir à la nature ou à r essence de celte chose. Par exemple, s'il appartient à la nature du triangle de posséder trois côtés, trois angles,

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