‹ Histoire de la littérature française illustrée v.1Chapitre 343 sur 402 · LE DIX-SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

de s'expliquer, c'est qu'il faut constater I'union de I'âme et du corps, réprouver, la vivre. L'une des conséquences les plus notables de ceUe union, c'est que l'homme n'est pas entendement pur, qu'il possède des sens. C'est à eux qu'j( faut recourir pour se renseigner sur ceUe collaboration de râme et du corps qu'ils manifestent : (( Les choses qui appartiennent à I'union de l'âme et du corps se connaissent très clairement par les sens. D où vient que ceux qui ne philosophent jamais, et qui ne se servent que de leurs sens, ne doutent point que l'âme ne meuve Ie corps, et que Ie corps n 'agisse sur l'âme, mais ils considèrent l'un et l'autre comme une seule chose, c'est-à-dire ils conçoivent leur union... C'est en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, et en s'abstenant de méditer et d'étudier aux choses qui exercent l'imagination (entendez : la géométrie et la physique), qu'on apprend à concevoir l'union de l'âme et du corps)) (t. III, p. 692).

S'il fallait renoncer à rendre compte de ceUe union, il restait possible et très utile d'en étudier les principaux effets, au nombre desquels sont les passions, qui exercent une si forte inAuence sur la conduite humaine et qu'il faut savoir diriger. Encouragé par la princesse f.lisabeth, dont il était devenu Ie directeur spirituel, à coordonner ses idées sur cet important sujet, Descartes rédigea son court traité sur les Passions de I'âme, dont il lìt remeUre Ie manuscrit à I'imprimeur au moment où il partait en Suède. Le lecteur contemporain s'étonne d'y rencontrer des explications très analogues à celles que propose la psychologie physiologique de notre temps. Descartes, par exemple, a fort bien vu que les troubles dont Ie corps est Ie théâtre ne sont pas la conséquence ou I'expression de la passion, nous dirions de I'émotion, - qu'ils en sont bien plutõt l'élément constitutif : avoir peur, c'est sentir qu'on tremble ou qu'on fui1. Mais ce qui auire encore notre aUention sur ce traité, c'est la visible préoccupation de Descartes de faire servir ces recherches à l'élaboration d'une morale.

Après chaque analyse importante vient un chapitre de science appliquée sur I'usage à faire de la passion étudiée, En elles-mêmes, les passions ne sont point mauvaises; nous n'avons à éviter que leurs déviations et leurs excès. CeUe surveillance incombe à la volonté de l'être raisonnable, volonté tellement libre de son essence qu'elle ne peut jamais être contrainte, Pourtant, la nature et la coutume ont établi de si fortes liaisons entre certains mouvements de l'organisme et certaines pensées que la IUUe contre les passions exigerait un empire peu commun de l'homme sur lui-même s'il se proposait de les supprimer directement. II convient de recourir à I'artilìce que l'expérience nous découvre. Notre volonté paraît impuissante à dilater la prunelle de I'æil, et cependant, que nous regardions un objet éloigné, tout aussitõt la pupille s'élargira. De même il ne suflìt pas de vouloir chasser la peur pour se donner conlìance, mais on doit considérer les raisons qui persuadent que Ie péril est médiocre, qu'il y a plus de risques à fuir qu'à se défendre, que la victoire sera glorieuse, etc. II faut chercher des alliés dans les passions contraires, user de stratégie, obtenir de soi-même par une constante application ce qu'on réalise chez les animaux par Ie dressage.

CeUe hygiène des passions met à notre disposition des moyens, elle ne détermine pas les grandes idées directrices. La raison nous les révèle. Elle nous enseigne quatre choses, Premièrement, que Dieu est, que toutes choses en dépendent, que ses perfections sont inlìnies et ses décrets infaillibles: (( Cela nous apprend à recevoir en bonne part toutes choses qui nous arrivent comme nous étant expressément envoyées de Dieu. )) Secondement, que l'âme est immortelle: (( Cela détache tellement notre affection des choses du monde que nous ne regardons qu'avec mépris tout ce qui est au pouvoir de la fortune. )J Troisièmement, que l'univers est formidablement étendu, idée qui nous enlève la présomption impertinente de vouloir être du conseil de Dieu et nous préserve d'une inlìnité de vaines inquiétudes et fâcheries. Quatrièmement, qu'on ne saurait subsister seul, (( qu'on est, en effet, l'une des parties de l'univers et plus particulièrement encore rune des parties de ceUe terre, rune des parties de cet f.tat, de ceUe société, de ceUe famille à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance )J (t.IV, p. 291-294). La connaissance de ces vérités nous procurera (( des satisfactions d'esprit et des contentements qui valent incomparablement davantage que toutes les petites joies passagères qui dépendent des sens )J. Descartes n'a pas hésité à proclamer que la raison bien conduite suflìsait à nous découvrir ia plus haute et la plus parfaite morale et que nous pouvons même lui devoil ceUe disposition à dépouiller tout ce que notre condition renferme d'égoïsme et de bassesse, que les philosophes de ceUe époque appellent l'amour de Dieu: (( Je ne fais aucun doute que nous ne puissions véritablement aimer Dieu par la seule force de notre nature. Je n'assure point que cet amour soit méritoire sans la grâce, je laisse démêler cela aux théologiens; mais j'ose dire qu'au regard

de ceUe vie, c'est la plus ravissante et la plus utile passion que nous puissions avoir et même qu'elle peut être la plus forte, bien qu'on ait besoin pour cela d'une méditation auentive )J (1. IV, p, 607-608). T elle fut dans ses grandes lignes la doctrine hardie que conçut, au temps de Corneille et de la guerre de Trente ans, un gentilhomme poitevin retiré parmi de paisibles marchands après quinze années de vie active, de voyages, d'enquêtes et d'aventures. Qui se propose d'en souligner Ie caractère Ie plus digne de remarque y découvre la surprenante alliance de la plus conlìante témérité intellectuelle avec la constante préoccupation de la méthode et la plus sévère exigence de rigueur. Descartes est sincèrement religieux, mais l'idée de la chute originelle et de l'inlìrmité qui en est pour Port-Royalla conséquence ne \'a point hanté et n 'a jamais inquiété son audace tranquille. Un Galilée et un Pascal se contentent d'explorer un petit coin du monde. Lui écrit, sans aucune forfanterie : (( Au lieu d'expliquer un phénomène seulement, je me suis résolu d'expliquer tous les phénomènes de la nature, c' est-à-dire toute la physique )J (LeUre à !\1ersenne, du 13 novembre 1629, t. I. p, 70). II n'a jamais pensé, comme Pascal. que Ie savant dût se soumeUre à la nature, se dépouiller de tout parti pris pour écouter la leçon de l'expérience, que l'intelligence risquât de se heurter à des réalités rebelles; il n'a jamais cm que l'homme ne connût naturellement que Ie mensonge et fût condamné à ne prendre pour véritables que les choses dont Ie contraire lui paraît faux (Fragment de Pascal sur I' ESþrit géométrique). Tout au contraire, ce philosophe, qui se souvenait d'avoir été soldat, a prétendu se servir de sa raison comme d'une bonne épée capable de toutes les prouesses, et il eut conscience de guerroyer encore à sa façon quand il eut donné à sa vie ce but unique, comprendre : I( C'est véritablement donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes les diflìcultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité)) (1.VI, p. 67). La noblesse d'un tel dessein nous interdit de sourire quand I'ambition devientdémesure: (( J'ai tâché de trouver en généralles principes ou premièrescausesde tout ce qui est ou peut être dans Ie monde, sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes, Après cela, j'ai examiné quels étaient les premiers et les plus ordinaires effets qu'on pouvait déduire de ces Causes, et it me semble que par là j'ai trouvé des cieux... )) (1. VI. p. 63-64), Un de nos écrivains contemporains s' écrie: (( Y eut-il jamais audace aussi belle et aussi noblement et modestement cavalière, et aussi décente et aussi couronnée: y eut-il jamais aussi grande audace et aueinte de fortune; y eut-il jamais mouvement de la pensée comparable à ce F rançais qui a trouvé des cieux ?... Descartes, dans rhistoire de la pensée, ce sera toujours ce cavalier français qui partit d'un si bon pas)) (Ch. Péguy, Note sur M, Descartes, dans la Nouvelle Revue française du ICT juillet 1919). II est vrai. Mais ceUe ardeur héroïque et jeune se concilia avec la plus ferme discipline de la pensée, Elle se donna carrière dans un discours sur la méthode et se dépensa selon un programme froidement réglé. II n'ya que Descartes pour annoncer ses exploits les plus osés en écrivant posément en tête de sa page: (( Mais l'ordre que j'ai suivi en ceci a été tel... )) Si bien que ce téméraire donna au monde une leçon de précision, de justesse et de rigueur, et mérita cet éloge du spirituel et clairv:>yant Fontenelle : (( Avant Descartes, on raisonnait plus commodément; les siècles passés sont bien heureux de n'avoir pas eu cet homme-Ià. )) (Digression sur les Anciens et les Modèrnes,)

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