Antoine de Montchrestien
Les dernières années du X V I siècle sont presque vides d'æuvres dramatiques. L'art nouveau, qui n'a ni théâtre, ni public, est confiné aux mains de quelques amateurs, magistrats ou émdits, qui vivent pour la plupart en province. Ces amateurs ont souvent du talent, Le sieur de Fiefmelin, dont les æUVres paraissent à Poitiers en 1601, mérite mieux que Ie profond oubli OÙ il est tombé. II a composé une tragédie de J ephté, qui est dans Ie goût de 1560, et un jeu tragi-comique intitulé Aymée, qui est une curieuse transition entre la moralité et la pastorale.
De ces écrivains qui continuèrent la Renaissance jusque dans Ie XVII' siècle, Ie plus célèbre est Antoine de Montchrestien, dont un volume de Tragédies paTUt à Rouen en 1601, Le volume s'achève par une Bergerie, supprimée dans /'édition de 1604, et qui reparaÎt dans /'édition de 1627. II existe une édition moderne, procurée par L. Petit de ]ulleville, 1891 (sans la Bergerie).
L'ouvrage est signé Antoine de fl,10ntchrestien, sire de Vasteville. A vrai dire, cette seigneurie était de pUre imagination, car I'auteur était fils d'un apothicaire de Falaise, Sa vie est un saisissant tableau du temps. II était né Vcrs 1575; orphelin, tout enfant, ses voisins, assignés par Ie procureur du roi à lui choisir un tuteur, désignèrent Ie plus proche, un sieur de Saint-André Berbier, lequel ne fit même pas d'inventaire et s'occupa fort peu de /'enfant. Celui-ci était vif d'esprit et déluré de corps. II Deux jeunes gens de son âge, M. de T ournebu et son frère, qu'on appelait M. des Essars, Ie prirent en amitié; M ontchrestien devint leur domestique ou plutôt leur compagnon: illes suivit au collège (probablement à Caen), partagea leurs études et leurs exercices, faisant des armes avec eux, et déjà s'essa}Jant à rimer, non sans succès, 1/ Turbulent autant qu'intelligent, Montchrestien jouait au gentilhomme et tirait vo/ontiers une épée qu'il n'avait aucun droit de porter. II rencontre Ie baron de Gouville, accompagné de son beau-frère et d'un soldat, les querel/e, dégaine, et, pressé par ces trois hommes, est laissé pour mort. II en réchappe, fait un procès au baron et obtient douze mille livres d'indemnité, dont il s emplume. Mis en goût, il fait un procès à son tuteur et en tire mille livres. II sol/icite Ie procès d'une demoiselle de bonne maison, qui plaidait contre son mari; Ie mari meurt, et la demoiselle, qui était riche, épouse Montchrestien, un peu clandestinement, semble-HI. Cest alors qu'il public ses tragédi s. En 1605, nouvel/e aventure : il tue en duel, près de Bayeux, Ie fils du sieur de Grichy Moinnes ; on I'accuse même de /'avoir tué traÎtreusement en feignant de lui demander la vie. II fallut passer en Angleterre. Montchrestien revint en France transformé. II avait visité non seulement I'Anglete"e, mais la Hol/ande. De poète, il était devenu économiste; d'homme d'épée, industriel; et il publie en 1615 ce curieux traité d'économie po/itique, OÙ tant de vues
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devancent leur temps: la concurrence, moyen Ie plus court de faire bientôt gagner Ie II haut comble II à ceux qui exercent les arts: la division du travail telle qu' elle existe en Allemagne et en Flandre. Lui-même fonde des aciéries à Ousson, puis à Châtillon-sur-Loire; il fabrique des lancettes, des couteaux, des canivets et autres instruments qu'il vient vendre à Paris chez un taillandier de la rue de la Harpe. En 16/9, on Ie voit s'occuper de commerce maritime et de co/onisation.
En /62/,les protestants s'insurgent. Montchrestien se jette dans /'insurrection, défend des places, donne de I'argent et des commissions aux gentilshommes mécontents. Le 7 octobre, entre neuf et dix heures du soir, il arrive avec un valet et six capitaines au bourg des T ourailles, à cinq lieues de Domfront. II soupe à /'auberge. L'hôtelier, devinant à qui il a affaire, prévient Ie seigneur du lieu. Celui-ci, Claude TurlJot, accourt avec une vingtaine d'hommes. On voyait de loin la salle éclairée; Montchrestien et ses compagnons allaient repartir. Claude Turgot dépêcha /'huissier du bourg demanderles noms des voyageurs. Montchrestien répondit qu'il s'appelait Champeau et fit mine de sortir. Les hommes de T urlJot occupaient /'escalier. Sans hésiter, Montchrestien et les sieurs font feu de leurs pistolets et tuent trois hommes, Turgot s'élance à /'assaut de la salle, et Montchrestien tombe mort. II avait quarante-six ans. Le cadavre fut porté à Domfront, jugé par les juges ordinaires du lieu, condamné à avoir les membres brisés et à être brûlé. Quand Ie Parlement de Rouen Ie réclama à son tour, il ne restait qu'un peu de cendre de ce qui Jut Antoine de Montchrestien.
U NE tragédie de I\lontchrestien, dit Petit de Julleville. II c'est une succession de scènes, très peu liées entre elles, où, I'une après I'autre, des passions différentes viennent se raconter ellesmêmes éloquemment:... c'est I'étalage d'une situation pathétique, regardée de divers points de vue II.
Dans la tragédie c1assique, ces passions, en s'affrontant, feront un drame; ici, sans se joindre, elles se répandent avec abondance. II Quand même on retrancherait tous les chæurs, Ie drame de I\lontchrestien semblerait encore tout Iyrique, tant les personnages agissent peu, tant ils bornent leur rôle à étaler leurs sentiments, à chanter, pour ainsi dire, I'hymne de leur passion. 1/ Ces tragédies sont : Hector, la Reine d' Ecosse, la Cartaginoise, les Lacenes, David et Aman.
Aman, par la différence avec I' Esther de Racine, fait comprendre Ie caractère du théâtre de Montchrestien. Le premier acte est une seule scène, où Aman, devant son confident, se loue de sa fortune et fait dessein d'extermincr les J uifs. Le chæur chante la vanité de la grandeur. Le second acte est également fait d'une scène: Aman demande à Assuérus et obtient de lui Ie supplice des Juifs. Le chæur dit la colère aveugle des princes et I'orgueil des grands, Le troisième acte, selon I'usage, a plus de mouvement. II commence par un long monologue de I\lardochée, qui est tout en deuil, II tout difforme de crasse, I'estomac déchiré, pâle et sèche la face n. Les suivantes d'Esther I'aperçoivent, s'étonnent et avertissent la reine, II faut évidemment imaginer la scène divisée : I\lardochée devant Ie palais, Esther dans Ie palais, et la parole se transportant pour ainsi dire d'un lieu à I'autre. Esther fait porter à son oncle un vêtement, quïl refuse silencieusement. Pendant cette scène muette, Esther, demeurée dans son palais, atteste Ie ciel qu'elle est restée fidèle au Seigneur, au milieu des grandeurs. Les suivantes reviennent et rapportent Ie refus de !\Iardochée: la reine Ie lait alors mander. Pendant que Ie messager traverse la scène pour Ie joindre, ;\Iardochée récite un hymne à rimes alternées, Le messager une fois arrivé, I\1ardochée lui explique Ie danger d'Israël, et Ie charge d'enjoindre à Esther d'aller trouv r Ie roi. Le messager traverse de nouveau la scène et va trouver Esther dans son palais (soit à la vue, soit hors de la vue du spectateur, iI est difficile d'en décider). Pour occuper Ie temps en attendant son retour, :\Iardochée récite une nouvelle prière, ce qui est nature!. Le messager rapporte la réponse de la reine, qui refuse d'aller chez Ie roi sans être mandée. Et toujours par Ie même truchement, I\lardochée la fait gourmander : II Retourne d'où tu viens, dit-il à I'homme... Va-t'en lui proposer ce que je te propose.., . II est difficile de se donner plus de mal pour éviter la scène directe entre I\lardochée et Esther, dont Racine fera un chef-d'æuvre. Ici Ie fond est à peu près Ie même, mais chaque réplique est portée d'up interlocuteur à I'autre par Ie messager Athac, qui fait trois fois la navette. Le quatrième acte revient à I'extrême simplicité. II n'est formé que d'une scène très courte, la visite d'Esther, et il comprend moins de cent vers, Enfin Ie dernier acte montre la confusion du traÎtre.